Créée en 1898 pour « défendre un innocent, le capitaine Dreyfus » la Ligue des droits de l’Homme (LDH) se dit – à en croire son site internet – de « tous les combats pour la justice, les libertés, les droits civiques et politiques, les droits économiques, sociaux et culturels, contre le racisme et l’antisémitisme depuis plus de 110 ans. »

De tous les combats…
Contre le racisme et l’antisémitisme.

De tous les combats, oui…
Même ceux d’arrière-garde.

La Ligue mène en effet depuis des semaines – à travers son antenne de Montpellier (LDH34) – une cabale contre deux membres du collectif BDS de la ville, Saadia et Husein, dont le tort serait d’avoir partagé sur les réseaux sociaux une photo lors des bombardements de l’été 2014, sans faire attention aux commentaires antisémites qui apparaissent au bas de ladite photo lorsqu’on clique dessus.

De là démarre toute l’affaire. Des personnes font immédiatement des copies d’écran qu’elles transmettent à la présidente de la LDH34, Sophie Mazas, qui trouve là une occasion inespérée d’en découdre avec un comité BDS qu’elle juge trop remuant. Un constat d’huissier est établi et une plainte déposée auprès des autorités.

Parce que cette plainte a été jugée recevable, Saadia et Husein sont aujourd’hui poursuiviEs par la justice pour « contestation de crimes contre l’humanité, provocation publique à la commission de crimes ou délits, à la discrimination ou à la haine raciale – apologie du crime sur Facebook ». Leur audience au tribunal correctionnel de Montpellier aura lieu ce jeudi 25 juin 2015.

Comment qualifier autrement que comme profondément réactionnaire ce combat obstiné que mène la LDH pour salir un comité bien implanté localement, et jeter le discrédit sur les actions de boycott ?

Comment qualifier cette plainte contre deux jeunes militantEs arabes, qui prennent sur leur temps libre, sur le temps qu’ils pourraient passer en famille, pour s’investir et lutter avec détermination pour les droits des PalestinienNEs, la libération de la Palestine et le boycott des produits de l’occupant sioniste ?

Au sein du mouvement de solidarité avec la Palestine, certainEs ne mesurent pas la gravité des accusations précitées, ni les conséquences qu’elles peuvent avoir. Ils ne les mesurent pas, non seulement parce qu’ils ne les vivent pas, mais aussi parce qu’ils s’en savent à l’abri. Ils savent que les relations qu’ils entretiennent avec des membres de la LDH ou de l’AFPS (Association France Palestine Solidarité), les organisations auxquelles ils appartiennent, leurs réseaux, parfois simplement leurs noms, les mettent à l’abri de telles poursuites.

Indépendamment des suites judiciaires qui seront données à cette affaire, on peut d’ores et déjà affirmer que cette plainte de la LDH ternit les noms, les activités et les réputations des militantEs misEs en cause. A tous égards, cette plainte est honteuse.

Une honte qui n’est pas circonscrite à la seule section héraultaise de la LDH. De notre point de vue et en l’absence à ce jour de désolidarisation explicite de la part des autres sections de la Ligue, c’est bien toute l’organisation qui porte la responsabilité de cette cabale.

D’autant que la LDH34 peut compter sur le soutien du président d’honneur de la Ligue, Michel Tubiana, qui a rencontré Saadia et Husein, ainsi que d’autres membres du BDS34, sans qu’un retrait de la plainte n’ait été envisagé. « Vous devez assumer vos responsabilités politiques » leur a-t-il lancé. C’est plutôt à l’ensemble des membres de la Ligue et à ses partenaires d’assumer la responsabilité de telles pratiques.

Car la Ligue fait toujours partie du moribond Collectif national pour une paix juste et durable entre Israéliens et Palestiniens. Au-delà de ce qu’on peut penser de la composition, des activités et du nom de ce Collectif, ses autres membres – notamment ceux qui ont signé le BDS – vont-ils continuer à s’asseoir à la même table qu’une organisation comme la LDH qui met en danger des militantEs du BDS ?

La LDH doit rendre des comptes pour cette ignominie qui consiste dans le contexte actuel à livrer en pâture à la justice française deux militantEs pro-palestiniens, qui plus est arabes, musulmanEs, accuséEs d’apologie de génocide. La Ligue ne peut ignorer que dans la France de 2015, Saadia et Husein sont présuméEs coupables de l’antisémitisme qui leur est reproché.

Par sa plainte, la Ligue surfe en même temps qu’elle entretient le mythe raciste d’un antisémitisme fondamentalement « arabe », « musulman » ou des « banlieues ». Un discours raciste analogue à celui des dirigeants et médias israéliens : à chaque fois, il s’agit de délégitimer la cause palestinienne, de masquer les crimes et souffrances de l’occupation, et de faire passer Israël pour l’éternelle victime du « fanatisme islamique » et de l’antisémitisme.

Pire que pour antisémitisme, c’est pour « contestation de crime contre l’humanité » que Saadia et Husein sont poursuiviEs. Cette fameuse loi Gayssot, par laquelle le législateur s’octroie le pouvoir exorbitant de fixer l’histoire, et qui donne au juge le pouvoir de faire sanctionner tout manquement. Une loi Gayssot que les praticiens du droit seraient bien avisés de comparer à la loi du 23 février 2005. La fameuse loi portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés, et dont l’article 1 affirme :

« La Nation exprime sa reconnaissance aux femmes et aux hommes qui ont participé à l’œuvre accomplie par la France dans les anciens départements français d’Algérie, au Maroc, en Tunisie et en Indochine ainsi que dans les territoires placés antérieurement sous la souveraineté française. »

Le législateur sanctionne d’un côté ce qu’il encense de l’autre, comme si dans chaque génocide, dans chaque crime de masse, dans chaque colonisation, il n’y avait pas la même chute, la même faillite de l’Homme.

Alors, si comme certains l’ont dit, la cause palestinienne permet d’évaluer la dignité et la responsabilité d’un discours politique, la Ligue des droits de l’Homme vient de faillir à tous ses devoirs, à tous ses principes, à toutes ses responsabilités.

Et tandis que les avions militaires israéliens mènent depuis ce mercredi 24 juin 2015 des raids sur différents lieux dans la bande de Gaza, la LDH envoie devant les tribunaux des militantEs pro-palestiniens.

Rien ne saurait jeter une lumière plus crue sur les réels objectifs politiques de la Ligue.


[Mise à jour du 26 juin 2015] L’audience de Saadia et Husein devant le tribunal correctionnel de Montpellier a été reportée au 12 novembre 2015. En plus de la LDH, le BNVCA, la LICRA, et Avocats sans frontières se sont portés parties civiles.
4 parties civiles vs BDS34