« J’croyais que c’était le moteur, l’engrenage, la roue.
C’est juste le fouet et les bottes, pour forcer l’écrou. »
Rocé, On s’habitue (Top départ).

Question – A l’heure où tout devrait nous y pousser, pourquoi sommes-nous si peu à nous organiser collectivement pour nous défendre ? Qu’est-ce qui fait que si peu d’immigré-e-s, d’enfants d’immigré-e-s, de Noir-e-s, d’Arabes, de pauvres, de banlieusards, ne s’engagent pas plus que ça ?

Les ravages du néolibéralisme, son individualisme exacerbé, la mise en concurrence de tou-te-s contre tou-te-s, le racisme, le sexisme, la ghettoïsation, la pauvreté, la violence d’Etat… sont des outils puissants pour casser les solidarités, isoler, contrôler, surveiller, punir.

Et parmi ces outils dévastateurs, il en est un dont on ne parle jamais. Il apparait chaque fois que nous nous posons ces questions simples : qui nous met des bâtons dans les roues chaque fois qu’on essaie de s’organiser ? Quels sont les critères qui font que tel collectif est toléré, telle lutte soutenue ? En somme : qui détient les moyens de production de la lutte ?

Cabale – Depuis des années, bien avant le lancement de ce site en mars 2012, nous sommes plusieurs à être l’objet d’attaques répétées, injurieuses et calomnieuses, qui nous mettent en danger et mettent en danger nos vies de famille, professionnelles, militantes, et les collectifs dont nous sommes ou étions membres.

Des attaques personnelles, qui ne visent jamais les actions que nous menons ni les idées que nous défendons. L’objectif n’est pas d’argumenter ou de convaincre. Il est de salir et de détruire. De nous éliminer politiquement.

Des attaques faites sous le manteau et jamais portées sur la place publique, rendant ainsi impossible toute discussion, tout échange. Sans pouvoir connaitre les tenants et les aboutissants de ces attaques, ni d’où elles proviennent exactement, la rumeur devient perpétuelle.

Police politique – Cette diffamation permanente ne vient pas des institutions, de l’extrême-droite, des « soraliens » ou de quelconques officines sionistes, mais bien des milieux censés être les plus proches de nous : la gauche antiraciste et ses relais (indigènes, féministes, racisés, intersectionnels…). Tous différents, parfois même en concurrence, mais tous interdépendants.

Un petit milieu dont les membres s’érigent en police politique du militantisme et s’autorisent à décider qui parmi nous peut militer, qui est fréquentable et qui ne l’est pas, qui est sexiste, antisémite, homophobe… En somme, à choisir qui fait ou non partie du club.

Ce privilège exorbitant de décider qui peut militer ou non, s’étend bien entendu aux luttes : laquelle pourra exister, laquelle sera mise en lumière, bénéficiera de relais militants, de ressources, de tribunes médiatiques, et laquelle sera ignorée, boycottée, dénigrée.

Diaspora militante – Détenteurs du monopole des moyens de production et de diffusion de la lutte, ces commissaires politiques se comportent en héritiers. Protégés par des appareils politiques, en contact avec des chercheurs, des élus, des journalistes, des artistes, ils doivent leur survie politique et leur visibilité à leur seule appartenance à cette diaspora militante.

Peu nombreux, coupés de leur milieu, ils font corps et privilégient l’entre-soi des échanges virtuels, des soirées, concerts et mondanités militantes. Véritable cour avec ses monarques attitrés, valets, courtisans, bouffons et intrigants, la valeur d’un propos ou d’un acte y est fonction de son auteur, rarement du propos ou de l’acte lui-même.

Délaissant le travail de terrain, adeptes des raccourcis médiatiques et/ou de la fuite en avant théorique, ils vivent en marge de populations dont ils disent défendre les intérêts. Les opprimés dont ils parlent tant ne sont qu’un moyen pour arriver à leurs fins : les actions qu’ils entreprennent si bruyamment ne profitent le plus souvent qu’à eux et à leur carrière.

Carrière – Débordant d’ambition, en storytelling permanent, ils ne souhaitent pas organiser de nouvelles troupes car elles perturberaient l’ordre établi dans leurs organisations. Ce qu’ils veulent, c’est séduire le plus grand nombre de personnes-ressources qu’ils sont la seule alternative, s’imposant ainsi en interlocuteurs uniques auprès des médias et des institutions.

Le moindre questionnement sur leurs pratiques sera disqualifié comme étant de la jalousie, de la division ou de l’ingratitude, et ses auteurs qualifiés d’ennemis voire de dangers pour la cause. Parce qu’elle dit s’intéresser aux plus démunis, qu’elle fait et incarne le Bien, cette avant-garde éclairée juge scandaleuse l’évaluation de ses actions par les premiers concernés.

Comment, en effet, prendre la responsabilité de mettre sa réputation, son destin personnel et collectif, celui de son milieu, entre les mains de personnes qui nous considèrent comme des sujets de leur expérimentation sociale ? Nos lieux de vie servent en effet depuis trop longtemps à ces groupes de zones d’expérimentation sociale et politique.

Terre brûlée – Parachutés pour être la voix des racisés (ou leurs alliés privilégiés), ayant prononcé votre mort politique au nom de la préservation de valeurs qu’ils transgressent sans cesse mais dont ils s’érigent en gardiens, ils peuvent saccager en conscience un milieu, une lutte, sans égard aux conséquences de leurs actes : ils pratiquent la politique de la terre brulée.

Un sociologue de l’immigration, rompu à de telles pratiques, a cru utile de nous qualifier un jour d’ « idiots utiles du système ». Ce sont pourtant lui et ses camarades militants qui font un chantage permanent à la population et mettent le plus d’ardeur à saccager toute initiative, tout collectif en lutte, dès lors que les personnes qui les mènent ne font pas partie du club.

Car si des luttes autonomes ont existé, c’est parce que les personnes qui les ont menées ont réussi en engageant un rapport de forces à mettre à distance ce marché interdépendant. Un marché qui nous empêche d’acquérir les ressources nous permettant de nous organiser autour de luttes qui nous concernent et nous conviennent. L’autonomie ne se décrète pas.

Empowerment – Aucune posture victimaire dans nos propos : nous sommes des entrepreneurs politiques qui créons des espaces, impulsons des initiatives et des mouvements. Décrire un milieu militant aussi hostile, vouloir en finir avec une campagne de dénigrement qui pousse certaines personnes à arrêter de militer voire à perdre la raison, relève de l’auto-défense.

Car notre légitimité ne provient pas des militants ou des journalistes, mais des engagements que nous prenons localement et des risques que nous assumons. Et c’est parce que l’opacité nous isole et nous affaiblit que nous mettons nos propositions, débats et idées sur la place publique. Nos détracteurs peuvent-ils en dire autant ?

Que ce soit au niveau d’un quartier, d’une municipalité ou à une échelle plus large, c’est lorsqu’on comprend les intérêts, méthodes, objectifs, liens et enjeux des différents acteurs que l’on peut anticiper et éviter les coups. Cartographier son environnement est ce qui permet de se défendre et de prendre des décisions politiques libres et éclairées.

Fragilité – Dès qu’il s’agit de rendre des comptes, la férocité militante se mue en fragilité militante. Les procureurs qui font de nos vies privées des discussions de comptoir et mettent en danger nos réputations, nos vies de famille, professionnelles, et les collectifs auxquels nous appartenons, se transforment en victimes à la moindre question.

A la manière de ceux qui brandissent à tort et à travers la carte antisémite pour disqualifier non pas l’argument d’une personne, mais la personne elle-même, nos détracteurs personnalisent sans cesse les débats. Après tout, à quoi bon nous présenter des arguments politiques ou s’afficher publiquement avec nous si nous sommes la quintessence du Mal ?

Parce que cette rationalité militante est constamment dirigée contre nous, nous savons que la soi-disant pureté idéologique et les postures antiracistes, féministes, intersectionnelles, afroféministes ou gay friendly, servent avant tout les intérêts bien compris et les carrières de quelques personnes, qui s’en servent comme outils contre leur propre communauté.

Leur morale et la nôtre – Tout ceci nous a fait comprendre que les détenteurs des moyens de production de la lutte ne cèderont jamais un pouce de leur monopole. Les attaques répétées qui nous poussent en permanence à la faute nous ont également permis de fixer une limite qui nous détermine entre nous et qui détermine notre rapport aux autres.

Que ce soit sur le site Etat d’Exception ou dans les collectifs dont nous sommes membres, nous ne tirons jamais argument de la vie privée des autres : nos propos restent et resteront toujours politiques. Nous détestons la hagra consistant à régler collectivement son compte à des individus ou collectifs jugés infréquentables et qui n’ont plus le vent militant en poupe.

Nous serons toujours aux côtés des Noirs, Arabes, etc. en proie à ce type de lynchage, quand bien même ils évolueraient très loin de nos milieux, dans une section PS du Vaucluse ou dans un bar gay du Marais. Car à notre niveau, si un « nous » politique devait exister, ce serait assurément celui-ci :

Nous ne ferons jamais partie des troupes de lyncheurs !

Nanterre – Saint-Denis – Avignon – Gennevilliers – Marseille
2009 – 2015