Les prises de parole devant des salles combles se succédaient maintenant à un rythme vertigineux. Les applaudissements crépitaient. Nous aurions pu nous laisser endormir, bercer. Pourtant, j’y tenais à mon image du train de la haine lancé à toute vitesse et un fait sinistre me rappela que j’avais raison : la presse nous apprit qu’Habib Grimzi, un Oranais venu en touriste, après avoir été roué de coups par trois futurs légionnaires, avait été précipité hors du train Bordeaux-Vintimille…

Le visage luisant de haine des attaquants, leur plaisir à tabasser une proie facile, l’homme cherchant à échapper aux coups, les passagers ne levant pas le petit doigt, le corps rebondissant… Le train arrivait de face pour me réduire en poussière. Ce n’était pas un de mes cauchemars habituels, c’était la réalité. Je frissonnais d’horreur. Une voix hurlait dans ma tête : « L’Histoire est là qui jugera tout le monde, ceux qui ont frappé et ceux qui n’ont pas réagi… » La justice est claire, elle prévoit des sanctions pour non-assistance à personne en danger. Si l’on devait emprisonner tous ceux inculpés de ce délit, pensais-je, il suffirait de construire un mur de huit mètres de haut tout autour de la France – on pourrait l’appeler le mur du silence ou celui de la honte. On laisserait sortir quelques dizaines de milliers de personnes, celles qui ont réagi. Elles iraient se promener de par le vaste monde en attendant que ceux restés dedans purgent leur peine…

C’était décidé : à la fin de la Marche, je prendrai mon sac à dos et m’en irai, loin de ce pays hostile à mes compatriotes. Il est trop blessant d’y vivre. Je ferai une grande randonnée à travers la planète, à la recherche du pays rêvé.

En attendant, je devais arriver coûte que coûte à Paris. Faire en sorte que cette Marche soit un succès pour tous ceux qui n’auraient ni les moyens, ni le courage, ni l’envie de partir. Pour mes neveux, encore tout petits, qui ne pensent qu’à construire des cabanes et des arcs. Pour qu’ils aient le droit de vivre dans la dignité, je devais plaider, même si j’avais le corps et l’esprit meurtris et plus envie de rien.

Strasbourg. Marche au flambeau. En bout de cortège, une bande d’agités – des partisans de la violence – hurle des slogans dont « Mort aux flics ». Nous tentons de les faire taire. Peine perdue. Ils reprennent de plus belle dès que nous tournons le dos. Une fille au regard dément crie des phrases très dangereuses appelant à prendre les armes et condamnant à mort certaines personnalités politiques. Tour à tour, nous essayons de lui parler. Elle ne nous écoute pas. Entre deux cris, elle nous crache : « On nous tue et vous ne trouvez rien de mieux à faire que de marcher… »

Soirée culturelle dans les locaux d’une radio.

Dépôt d’une gerbe à la mémoire d’Habib Grimzi devant le fort de la Légion, le lendemain. On nous refuse d’ouvrir les grilles du fort et de dialoguer avec une délégation de marcheurs.

Arrivée de Madame Georgina Dufoix, ministre, chargée de la famille, de la population et des travailleurs immigrés – elle en a du monde à sa charge ! Elle fait quelques pas avec nous. J’ai tant espéré sa venue. Enfin, des oreilles officielles ! Tout va s’arranger. Elle demandera la réouverture de certains procès, désarmera les petits Blancs, permettra à notre jeunesse de vivre. Nous n’habiterons plus dans des cités-satellites, tellement satellites qu’on nous croit venus d’une autre planète.

Toute préoccupée qu’elle est de prendre la pose et d’avoir un sourire charmant pour la presse, Georgina Dufoix oublie parfois de nous écouter. Et nous pleurons nos frères disparus.

Tout le monde se retrouve dans un local où, après un bref entretien en public, le ministre congédie la presse et les non-marcheurs. Elle nous invite à dîner chez elle le 2 décembre, veille du rassemblement de Paris. « Et la carte unique valable dix ans ? Et le droit de vote pour les immigrés que Monsieur Mitterrand a promis ?… »

Pour la carte unique, les choses sont en train ; pour le droit de vote, il faut l’oublier, on ne nous le donnera pas, pour une question d’électorat.

Les bras gigantesques ne tirent plus des jetons de roulette mais des bulletins de vote. C’est la réalité.

Le ministre nous suit dans la salle de débat. Je prends le micro pour lui rappeler publiquement les deux promesses non tenues par le gouvernement auquel elle appartient, rappeler que le président a été élu sur un programme qui les contenait, qu’il n’a pas hésité à aller contre la majorité pour abolir la peine de mort. Pourquoi n’en ferait-il pas autant pour le droit de vote ? Elle me sourit alors que je commence à parler. Elle disparaît aussi vite qu’elle est venue. Trois petits mots et puis s’en vont. De quel poids pesons-nous pour ces ministres ?

J’avais tant espéré et je ne lui ai pas dit le millième de ce que je voulais. Les plaintes des miens me sont restées au bout des lèvres.

Le 21 novembre au matin. Visite au Conseil de l’Europe.

Trois représentants – un Allemand, une Italienne et un Autrichien – nous reçoivent. Ils prennent la parole à tour de rôle pendant une heure et demie. J’ignorais que l’on pouvait parler aussi longtemps ! Ils nous apprennent, entre autres, toutes les mesures mises en œuvre pour faire connaître la culture du Maghreb dans les écoles françaises.

Si le fond du problème est sans aucun doute culturel, nous ne pouvons cependant attendre encore dix ans pour espérer des modifications. Il faut parer au plus urgent, commencer par désarmer les petits Blancs.

On comprend notre impatience mais, nous répond-on, les sociétés de chasse françaises sont très puissantes, on ne peut désarmer si facilement les tireurs. Encore une question d’argent et de pouvoir. A la fin de l’entretien, l’Allemand me retient alors que je passe près de lui, pour me promettre de s’occuper personnellement de la question du désarmement. Il trouve, lui aussi, la situation préoccupante. Il prend cet engagement d’homme à homme, sans journalistes présents.

Je sors de l’imposant bâtiment avec un vague espoir, ces trois représentants avaient au moins l’air sincère.

Départ en train pour Nancy avec halte à Lunéville, non prévue initialement. Mais des sympathisants ont fait savoir qu’ils entraveraient la circulation si nous ne nous arrêtions pas dans leur ville.

Nouveau dépôt de gerbe sur les rails à la mémoire de Habib Grimzi. Au cours de la minute de silence, le chef de gare vient nous eng… pour avoir marché sur les rails. On essaye de le calmer, il ne veut rien entendre, le règlement, c’est le règlement, il est interdit de traverser les rails. Il continue d’invoquer le règlement tandis que nous nous recueillons à la mémoire de Habib.

Faut-il marcher, faut-il craquer ?

Nous connaissons pourtant une joie quotidienne tout au long de notre effort, c’est le nombre de nos amis, Français ou immigrés. Deux mille à Lyon, autant à Grenoble, à Strasbourg. Plus de trente mille personnes ont pris la route un matin à nos côtés. Des Marches et des manifestations similaires ont lieu dans des villes que nous ne traversons pas : à Toulouse, le samedi 19 novembre, de Nantes à Rennes, les 11, 12 et 13 novembre, au Mans, au Havre… six heures pour l’égalité et contre le racisme à Clermont-Ferrand, neuf heures à Rouen, Marches à Saint-Dizier, à Saint-Nazaire, à Montpellier. Du bout du monde, des amis inconnus nous souhaitent bonne chance : des lettres parviennent à la CIMADE de Lyon du Maroc, de Nouvelle-Calédonie, du Québec… Des aides financières, des coups de klaxon, des signes de sympathie…

Le ciel de la réalité n’est peut-être pas si noir ?

Trente kilomètres par jour, un comité d’accueil, un débat. On s’essouffle à la longue. Les débats volent plus ou moins haut. Marcher, parler, sourire : ça devient simplet. Il demeure quelque chose d’insatisfait au fond de moi – je suis l’éternel insatisfait ? – mais je ne parviens pas à trouver quoi. Je comprendrai au bout de quelques jours : on a maintenant une impression de trop grande facilité, les personnalités se déplacent trop aisément, nos interlocuteurs sourient trop, nous parlons trop calmement d’une chose très violente. La fille au regard dément avait peut-être raison : il aurait fallu crier. Comment parler des ratonnades régulières dans les fêtes foraines du Midi sans briser l’atmosphère de « tout s’arrange » qui était en train de s’installer ?

Ce succès apparemment facile allait-il nous faire oublier les victimes ? Mais quel ton adopter pour raconter l’histoire vraie d’une centaine de nazillons porteurs de casques allemands, armés jusqu’aux dents, envahissant une fête aux cris de « Mort aux Arabes ! », frappant tout ce qui était frisé et bronzé ? Et d’abord, pouvait-on la raconter ? Est-ce que ça n’allait pas effrayer les salles ? Faire mensonger ? Parano ? Exagéré ? Misérabiliste ? « Voyez comme nous sommes malheureux… »

Qu’un village du Vaucluse nous ait donné la chasse à courre simplement parce que nous étions Arabes, que mes amis et moi ayons couru des heures à travers les champs poursuivis par des voitures pleines de jeunes boutonneux armés, qu’un copain ait passé la nuit dans un cimetière, couché sur une tombe, pour échapper à la meute… Quelles ont été ses pensées lorsqu’il est demeuré des heures la joue contre le marbre glacé ? Les voitures viraient dans le secteur, à sa recherche. Les coups de frein, les portes qui claquent, les interpellations, des pas qui s’éloignent. Il n’est revenu que le lendemain, sur le coup de midi, choqué à un point tel qu’il a éclaté en sanglots lorsqu’il nous a retrouvés sains et saufs. Peut-on raconter tout ça au cours d’un débat où tout le monde sourit d’avance ? Et me croirait-on ? Et même si cela est vrai, il ne faut pas le raconter car les Français n’aiment pas qu’on leur donne mauvaise conscience… Non, on ne peut pas raconter… Il faut continuer à plaider calmement, efficacement, avec des chiffres, puisqu’il n’y a que ça pour convaincre. Il faut éclipser une partie de la réalité pour éviter de faire pauvre peuple, pour ne pas donner mauvaise conscience.

J’ignorais alors que des cris, j’allais en avoir, sous peu…

Photo de couverture : quelques marcheurs aux côtés de Georgina Dufoix.

Extrait de La Marche, traversée de la France profonde, de Bouzid (éditions Sindbad, 1984).

La Marche Bouzid