« J’aimerais avoir un immense talent. Pour dire ma douleur et, en quelques lignes, la communiquer au monde. Je voudrais trouver les mots pour que les racistes se taisent. C’est de cela qu’il s’agit : de racisme. Et que ces gens du terroir, ces hommes supérieurs trouvent enfin insupportables leur propre image, leurs agissements.

Si je pouvais connaître le génie, l’instant d’un livre ! Ecrire avec mes tripes et servir des phrases en ébullition mais effilées comme des aiguilles : des phrases qui transpercent !

Ecrire au nom de mon peuple, avec mon peuple : que tous les miens tiennent la plume avec moi et mettent une part d’eux-mêmes dans chaque mot. Pour qu’après la lecture de ce livre plus personne ne puisse se prétendre de « race supérieure » sans passer pour un pitre.

J’aimerais pouvoir éveiller la conscience de chacun, afin que la persécution des minorités ne s’exerce plus à bon compte, que l’aspect physique ne serve plus de laissez-passer.

Si je le pouvais, j’adresserais cette prière à Dieu : « Tu ne veux pas réagir, je l’ai compris depuis longtemps. Je t’ai maintes et maintes fois prié, j’ai réclamé avec ferveur ton aide qui n’est jamais venue. Soit ! Mais à présent, je te demande une seule chose : me donner le talent nécessaire pour écrire ce livre. Je te hurle cette demande, du hurlement de douleur des victimes des ratonnades et des bavures. Du hurlement sans voix des assassinés. »

C’était un cri de rage impuissant, de douleur, d’incompréhension… Et lorsqu’il m’est venu à l’esprit d’écrire un livre, je me suis souvenu de ces quelques lignes jetées sur un cahier, quelques mois auparavant. Avant même que l’idée même de la Marche ne soit lancée.

En instance de terrorisme

L’an 622 marque le début de l’ère musulmane. Un jour, le prophète Mohammed marcha de La Mecque à Médine pour échapper aux Mecquois enragés. Ce jour marque si fort que l’on en fit le début de l’Hégire. L’an Zéro. Hégire, Hijra, voyage… mais aussi un exil.

Le 15 octobre 1983, une Marche pour l’égalité et contre le racisme partit de Marseille pour rallier Paris. Pour nous cet événement fut si fort, il nous apporta tant que nous en avons un peu fait, mais de manière non dite, notre An Zéro. Il nous sert d’Hégire. Lorsque nous parlons, nous nous situons par rapport à ce grand moment de notre vie. Nous disons : « Avant la Marche », « Après la Marche »…

Le groupe des marcheurs permanents se composait de personnes très diverses quant à leur appartenance religieuse ou autre : il y avait des jeunes, des moins jeunes, des femmes, des hommes, des musulmans, des catholiques, des protestants, des athées. Les fameux Frère musulmans que l’on craignait auraient eu bien du mal à manipuler tout ce monde… dont la plus grande hantise était la récupération. Bien sûr, je n’ai rien contre les Frères musulmans, pas plus que contre aucun autre religieux. Je respecte ceux qui me respectent. Rideau !

J’ai rencontré la Marche un dimanche après-midi, à Aix-en-Provence, première étape après Marseille. Le noyau des marcheurs permanents était de dix-sept personnes ce jour-là : à peu près autant de Maghrébins – comme on les appelle – que de Français. Je reconnus des jeunes des ZUP d’Aix. À propos du terme « Maghrébin », je voudrais préciser que je l’emploie par commodité mais que je ne me reconnais pas sous ce vocable bizarre, pas plus que sous celui de Beur. Le Beur est un Arabe habitant Paris, à mes yeux. Moi, je suis un Arabe du Sud. Le terme qui me convient le plus – bien qu’il ne soit pas toujours fondé quand on y réfléchit – est celui d’Arabe. Simplement. Quand à l’appellation « jeune de la deuxième génération », c’est celle que je refuse le plus. Pourquoi les Arabes sont-ils les seuls immigrés auxquels on donne un numéro ? Nous ne sommes pas des prisonniers. Pour bien faire, on aurait dû donner un numéro à tous les autres. C’est ainsi qu’il y aurait eu des immigrés de la dixième ou de la quinzième génération ! Cela n’aurait guère eu de sens. Et puis, dans cette appellation, je vois une volonté de nous réduire au même statut que nos parents or, c’et précisément ce que je refuse.

Deuxième génération de quoi ? De balayeurs ? De mangeurs de pain des Français ?

Ils marchaient au milieu de la route, envahissaient les carrefours pour distribuer des tracts aux automobilistes. J’ignorais que cette rencontre allait changer ma vie. Des événements vertigineux allaient s’enchaîner les uns aux autres et me submerger rapidement. Je me laisserai porter par leur flot avec l’impression de n’être qu’une marionnette.

Il fallait cette Marche pour désamorcer la bombe de rage qui nichait en moi et dont la minuterie était d’ailleurs déclenchée. Je m’en aperçois aujourd’hui : devant les meurtres en série – 48 en dix-huit mois – frappant les immigrés, j’étais en instance de terrorisme. Une goutte d’horreur raciste supplémentaire aurait suffi pour que l’explosion se produise… Ce que certains attendaient sans doute pour pouvoir nous massacrer légitimement. Mais « ils » n’auront pas ce plaisir. Pour employer un langage imagé et souvent utilisé, on peu dire que, cette fois-là, nous avons « enlevé le pain de la bouche » de quelques-uns.

Un des manifestants, un Français, vint me proposer une carte postale imprimée pour l’occasion. L’illustration était claire : deux pieds marchant fermement vers la Tour Eiffel. L’un était chaussé d’une charentaise, l’autre, d’une babouche. Je me dis que ce Français devait être quelqu’un de profondément humain pour défendre une cause qui, à première vue, ne le concernait pas. Il réunissait toutes les conditions pour être supérieur puisqu’il était bien blanc et Français vivant en France ? Il aurait pu, au minimum, être indifférent aux problèmes des immigrés. Mais non, ils n’avait pas hésité à descendre dans la rue pour se dresser contre l’injustice les frappant alors que moi, j’hésitais. C’était comme s’il pouvait ressentir la rage de dent d’un autre. Il n’y avait rien à dire. Des Français sympas, ça existait encore…

Il m’expliqua rapidement les raisons du mouvement et ajouta que je devais venir le soir même à la Maison des Jeunes et de la Culture si je voulais en savoir plus. Il n’eut pas à insister : j’avais assez honte que ce soit lui qui me propose d’assister à un débat pour l’égalité et contre le racisme.

Je me rendis à la MJC en compagnie de quelques copains. Nous nous attendions à trouver des participants politisés, au langage compliqué, voire théorique. Au lieu de cela, nous nous trouvions devant des jeunes des banlieues lyonnaises, au parler dur et laborieux. Ils parvenaient mieux à faire passer leur révolte que n’aurait pu le faire un étudiant bourré d’arguments. A ceux qui les interrogeaient sur la manière de combattre le racisme, ils répondaient de venir marcher avec eux. Ils mettaient tout le monde au pied du mur. C’était simple, ils n’y allaient pas par quatre chemins.

J’intervins, d’une voix changée par l’émotion, pour crier que j’étouffais devant ce qui se passait en France. Quelque part au fond de moi, je devais, sans doute, attendre qu’on me montrât de la sympathie. Un des marcheurs, Farid A., se borna à me répondre qu’il ne suffisait pas d’être ulcéré, qu’il fallait agir… Il ne s’en rendit pas compte, mais il venait de me précipiter dans un abîme de réflexion. Qu’est-ce que je faisais contre le racisme, sinon en parler ? Nous sommes ainsi, nous avons des idées, mais il n’y a plus grand monde quand il s’agit de les défendre en actes, non plus seulement en paroles. Et nous ne manquons pas d’excuses pour nous justifier… Pour peu que l’on soit honnête avec soi-même, mieux vaut se taire alors.

Je les écoutais et je sus que j’allais marcher avec eux. Pourtant, deux points me gênaient. Premièrement, je ne voyais pas comment une Marche pouvait modifier les choses. Comment, par exemple, le fait d’avancer au long des routes pouvait-il changer l’état d’esprit d’un sympathisant du Front National ? Je ne compris pas tout de suite que cette Marche représentait le cri de révolte d’une jeunesse étouffant. Elle en avait tellement marre, cette jeunesse, qu’elle avait décidé de parcourir près de mille cinq cents kilomètres à pied pour le faire savoir. Ce n’était pas rien. La Marche n’était pas destinée à changer le comportement des racistes qui, pour une bonne part, le resteraient sans doute à vie – à moins qu’un déclic se produise in extremis en eux et que, du jour au lendemain, ils se mettent à considérer les immigrés comme des êtres humains à part entière, ce qui me parait douteux. Non. La Marche s’adressait à tous ceux qui s’étaient assoupis ces derniers temps – ceux qui ne savaient sur quel pied danser ! – et aux immigrés et à leur enfants qui, eux, n’avaient émigré de nulle part.

Deuxièmement, l’aspect non-violent de la manifestation ne me satisfaisait pas. La non-violence, c’était un peu hippie sur les bords, à mes yeux. Je revoyais des scènes télévisées où des flics soulevaient des chevelus assis par terre qui se laissaient faire sans même protester. Je trouvais ce moyen de défense parfaitement stupide. A l’époque, j’étais plutôt partisan d’une lutte armée : je ne voyais que la poudre pour répondre à la poudre, et le sang pour laver les affronts. Je ne pensais qu’à la vengeance, oubliant les conséquences que pourrait avoir une lutte armée pour les autre Maghrébins. Moi j’aurais pu, mes méfaits commis, prendre le maquis ou traverser clandestinement les frontières pour échapper la police. Mais les autres ? les femmes, les enfants qui seraient exposés à la vindicte populaire ?… Je tremble aujourd’hui en pensant que j’ai pu être aussi aveugle. Toumi Djaidja avait compris, contrairement à moi, que la violence n’engendrait que la violence, la haine, la rancœur. Aussi ne riposta-t-il pas en prenant les armes lorsqu’un policier lui tira à bout portant une balle dans le ventre mais en lançant cette grande marche à travers le pays. Il ne pouvait trouver meilleur moyen pour se faire entendre. Il s’est défendu, en même temps qu’il a défendu nos frères, mais sans rendre coup pour coup.

C’était simple, pourtant à ce moment-là, ça m’échappait et je le fis savoir à l’assistance. Les réponses, floues, ne me satisfirent pas. Rien ne me ferait revenir sur ma décision. C’était pourtant complètement dingue de faire Marseille-Paris à pied en cinquante jours alors qu’on pouvait effectuer le même trajet en une heure dans un fauteuil. Mais mieux valait marcher – même si cela n’avait apparemment guère de sens – que de rester chez soi à s’indigner.

Survint ensuite une querelle entre deux personnes – des étudiants, à en juger par leur langage châtié – pour déterminer qui, des Tunisiens ou des Algériens, souffrait le plus du racisme et quelle était la signification exacte du mot « racisme ». La discussion vola d’emblée très haut, si haut qu’elle n’eut bientôt plus grand-chose à voir avec ce qui se passait sur terre. Les jeunes des ZUP, se sentant dépassés par les événements, se chargèrent de ramener les deux théoriciens aux réalités en leur coupant la parole et en apportant des témoignages crus, tirés de leur vie quotidienne – non des ouvrages d’idéologues qui n’avaient pas grand-chose à voir là-dedans. La majorité des dancings de la ville étaient interdits aux Maghrébins, quelque soit leur pays d’origine. On ne réclamait pas les cartes d’identité, à l’entrée : on se déterminait au faciès. C’était clair. Il n’y avait rien de métaphysique là-dedans.

Une petite fête termina la soirée. Les marcheurs partirent en voiture sur les lieux où ils devaient passer la nuit. Rendez-vous avait été pris pour le lendemain avec ceux qui souhaitaient les accompagner un bout de chemin. J’aurais voulu les suivre sur-le-champ mais je ne le pouvais pas, par manque d’argent. Ce n’était que partie remise.

Texte extrait de :

La Marche, traversée de la France profonde

Bouzid

Editions Sindbad

1984