La Mecque appartient à tous les musulmans et l’Arabie saoudite ne devrait pas la diriger

Pétrole et pèlerinage. Les deux combinés donnent à l’Arabie saoudite la chance de combattre bien au-dessus de sa catégorie, offrant à l’un des régimes les plus rétrogrades au monde la chance d’exercer une influence scandaleuse sur l’islam. Il est temps de réfléchir à des solutions alternatives.

La raison pour laquelle l’Arabie saoudite est néfaste à l’islam peut vous paraitre évidente. Parce que les Saoud contrôlent la Mecque, à la fois direction de la prière musulmane et lieu du pèlerinage du hajj, et Médine, où le Prophète Mohammed a bâti la première société musulmane et où il est mort et est enterré. Le Royaume est lié à l’islam. Et vice versa. Comme il n’y a qu’un seul pays à majorité musulmane dans le monde où les femmes ne peuvent pas conduire, et comme c’est le pays qui règne sur la terre sainte de l’islam, on suppose que l’islam ne veut pas que les femmes conduisent. Parce qu’il est l’un des rares pays à majorité musulmane qui souffre une monarchie absolue, il est présumé que l’islam préfère également un gouvernement qui n’a pas à rendre compte de ses actes.

À bien des égards, l’Arabie saoudite souille la réputation de l’islam. Mais l’Arabie saoudite a un autre type d’influence sur l’islam. Chaque année, des millions de pèlerins descendent sur La Mecque pour la circumambulation de la Kaaba, le sanctuaire cubique que nous croyons avoir été construit par Abraham pour honorer Dieu, et qui a été restauré par Mohammed à son culte. Beaucoup viennent de pays pauvres et sont visiblement éblouis par la consommation ostentatoire saoudienne, la magnificence de la richesse qui s’affiche, la majesté et l’indescriptible énormité des grandes mosquées qui ont été construites pour répondre à leur afflux.

Je sais ce que beaucoup ont ressenti : Dieu a donné aux Saoudiens de l’argent au-delà de toute mesure et le pouvoir sur Sa terre sainte ; cela doit signifier que Dieu approuve leur islam.

Et de quel islam il s’agit ? L’interprétation officielle saoudienne de l’islam, le wahhabisme, est né d’une violente révolte non seulement contre l’islam chiite et les fortes traditions de spiritualité ancrées dans l’islam sunnite et chiite, mais aussi contre le calife ottoman sunnite. Loin d’être la première puissance du monde sunnite, l’Arabie saoudite a usurpé le manteau de l’islam sunnite, aidé dans sa projection de puissance par sa faible population, une grande richesse, et l’effondrement de ses rivaux d’antan (les Ottomans, après tout, ont disparu depuis longtemps). L’Arabie saoudite utilise l’argent du pétrole pour implanter son wahhabisme dans le monde musulman, et aussi pour changer La Mecque et Médine.

Au cours des dernières décennies, les Saoudiens ont reconstruit une grande partie de La Mecque et de Médine. Cela a été en partie nécessaire. Cela a été en partie bénéfique. Mais cela s’est en partie fait au détriment des reliques, des monuments et des mosquées anciennes les plus chers à l’islam, qui ont été rasés au bulldozer sans ménagement aucun.

Pour être honnête, certaines des critiques adressées à l’Arabie saoudite pour ces transformations urbaines sont excessives. Pensez-y de cette façon : grâce à la technologie moderne et à l’élévation du niveau de vie, des millions de personnes ne veulent pas seulement aller à La Mecque, mais peuvent se le permettre. Ce n’est plus un voyage de plusieurs mois, mais de quelques jours, voire de quelques heures. Les pèlerins parlent des langues différentes, représentent des coutumes différentes, et tous veulent non seulement prier dans la même mosquée, mais atteindre la Kaaba au centre de La Mecque. Alors il est agréable d’imaginer que La Mecque et Médine auraient pu conserver les caractéristiques et l’architecture des villes anciennes, mais c’est aussi fantaisiste. Lorsque vous avez affaire à un trafic qui se chiffre en centaines de milliers, des pierres glissantes et des ruelles étroites ne sont pas seulement problématiques.

Elles peuvent être mortelles.

Aussi, les gratte-ciel peuvent bien ruiner l’ambiance surannée d’une ville antique, mais comme tout urbaniste moderne le sait, la construction en hauteur est souvent la seule option réaliste. Il n’est donc pas surprenant ou terrible que l’Arabie saoudite ait construit le troisième plus haut gratte-ciel du monde à côté de la Grande Mosquée de La Mecque. Mais la grande question est : pourquoi est-ce le bâtiment le plus laid du monde ? A l’ère des téléphones cellulaires, et Mon Dieu, alors que notre religion comporte des appels réguliers à la prière, quel est l’utilité de fixer tout en haut une horloge de si mauvais goût ? Question encore plus importante : ces hautes tours font partie de la stratification des revenus d’une ville dédiée à une religion égalitaire. Nous sommes tous égaux pendant le pèlerinage, nous portons les mêmes habits, nous prions côte-à-côte, mais ensuite quand nous arrivons à nos hôtels, les hiérarchies réapparaissent. Il y a beaucoup trop d’argent à La Mecque, ce qui évince le pèlerin moyen, et pire encore, cet argent a été introduit alors même que l’histoire sacrée est effacée. Alors oui, les besoins de la vie religieuse moderne peuvent bien induire que les vieilles mosquées, les sanctuaires et les sites historiques soient mis de côté, mais en aucun cas qu’ils soient détruits.

Dotés de fonds suffisants, les Saoudiens auraient pu facilement reconstruire l’héritage sacré de l’islam ailleurs.

Ils n’ont même pas essayé. Ils semblent aller en guerre contre l’histoire islamique, probablement afin que rien ne soit laissé qui puisse accréditer l’idée selon laquelle le wahhabisme est une intrusion dans l’histoire islamique, et ne lui est pas fidèle.

Si vous pensez que l’offensive de l’État islamique contre les antiquités est horrible, vous avez raison. Mais elle n’a rien d’exceptionnel. Elle a ses racines dans un iconoclasme pervers et excessif, qui a vu les descendants du wahhabisme saoudien écraser, démolir, briser, effacer et casser littéralement les lieux mêmes et paysages que les musulmans du monde entier connaissent si bien. Vous pensez que j’exagère, mais ce n’est pas le cas. Il y a plusieurs années, j’ai aidé à guider un petit groupe de musulmans américains en pèlerinage à La Mecque et à Médine. Nous avions un guide saoudien avec nous qui, au cours de notre visite en bus autour de la Mecque et de Médine, a refusé de laisser notre chauffeur s’arrêter aux mosquées qui ont une importance historique, parce qu’il pensait que nous pourrions franchir la ligne et pratiquer notre culte d’une manière indigne d’un wahhabisme austère et têtu . Il nous a traités comme des enfants.

Ce que, bien sûr, nous n’étions pas : wahhabites ou enfants (en revanche, je passais le trajet du retour à montrer avec enthousiasme les sites ottomans importants, tout en décrivant l’inconvenante alliance des Saoud avec des puissances non-musulmanes contre leurs coreligionnaires musulmans). Mes camarades pèlerins étaient furieux. Ils avaient payé, avaient économisé et mis de côté de l’argent, et ils n’étaient pas autorisés dans leur ville sainte à s’arrêter, par exemple, à la mosquée où Mohammed a reçu le commandement de Dieu de se détourner de la première direction de la prière, Jérusalem, vers la direction actuelle de la prière, La Mecque (cela est important si vous êtes musulman). Ils se sentaient outrés. Ils estimaient qu’ils étaient privés de la chance de vivre leur islam parce que quelqu’un d’autre avait décidé que son interprétation de l’islam comptait davantage.

Voilà le point important. La Mecque et Médine sont dirigés par l’Arabie saoudite, mais ils appartiennent au monde musulman. Ils sont notre sacralité collective. Ils ne devraient pas être une possession individuelle. L’islam est une religion très égalitaire (comme certains musulmans aiment à plaisanter, les gens qui détestent la religion organisée devraient rejoindre l’islam parce que nous sommes passés maitres dans la désorganisation). L’islam a quelques hiérarchies et celles qui existent ne sont pas largement partagées. Pourquoi alors un régime qui représente si peu de musulmans et exporte et applique une idéologie qui est historiquement l’antithèse de riches traditions islamiques de pluralisme, de spiritualité et de cosmopolitisme, est-il autorisé à contrôler nos villes saintes ? Pourquoi les musulmans de tous les jours n’ont pas leur mot à dire ?

Pour le moment, ceci est une question de conjecture. Par exemple, l’Union européenne comprend certaines des plus riches, des plus progressistes et des plus sécurisées sociétés du monde. Mais bien avant la crise des réfugiés, ces pays sont désespérément divisés et leur coopération recule. Si même l’Europe n’est pas en mesure de le faire, comment le monde musulman actuel pourrait-il parvenir à un quelconque type d’arrangement alternatif, à une certaine administration partagée et plus inclusive de ses propriétés communes ? Le monde musulman est malheureusement profondément divisé ; il est difficile d’imaginer comment un quelconque accord de coopération pourrait un jour être atteint, et il n’est malheureusement pas difficile de concevoir que d’autres gouvernements à majorité musulmane puissent faire autant de dégâts à La Mecque et à Médine.

Dans l’état actuel des choses, l’Arabie saoudite a les moyens de subventionner le pèlerinage et la piété musulmane en Terre Sainte, d’une manière que peu d’autres pays peuvent se permettre.

Mais pour combien de temps encore ? Des années auparavant, le pèlerinage était l’apanage de quelques chanceux. Il était trop loin, trop risqué, trop cher. Mon propre arrière grand-père a commencé un récit de voyage décrivant son propre parcours du nord de l’Inde vers La Mecque, mais il est mort sur le voyage du retour. Aujourd’hui, nous avons des chaines satellitaires du hajj. Les avions rendent le monde beaucoup plus petit. Les nouvelles vont vite. Les musulmans vivent partout dans le monde. Ce que je veux dire, c’est que dans le passé l’idée selon laquelle La Mecque et Médine appartenaient à chacun d’entre nous était profondément ressentie, mais elle l’était au mieux comme une abstraction. Dans les années à venir, il sera plus difficile pour l’Arabie saoudite de nier la volonté des musulmans dans le monde de voir leurs villes saintes refléter leur dévotion, et de cesser l’imposition d’une vision de l’islam qui s’écarte non seulement profondément du reste du monde, mais qui est profondément impopulaire dans le monde musulman.

Comment cela se produira est une énigme pour chacun. Mais cela se produira. Cela se produire quoi qu’il arrive, mais dans le cas d’un désert sacré, rien ne semble assez juste. Mais rien ne sera aussi mauvais que ce qui se passe actuellement au centre de mon univers sacré.

Notes

Source : Quartz.
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par SB, pour Etat d’Exception.