La Mosquée al-Aqsa à travers les âges (2ème partie)

Dans la première partie de cet article, nous avons vu l’histoire des débuts du troisième lieu saint de l’Islam : la Mosquée al-Aqsa. D’un dépotoir romain et byzantin, à une mosquée modeste construite par ‘Umar ibn al-Khattab, à un complexe géant couronné par le Dôme du Rocher à l’époque omeyyade, l’Islam a joué un rôle majeur dans l’histoire du Haram al-Sharif dans les premiers siècles de l’Islam. Quand les Fatimides sont arrivés au pouvoir dans les années 900, cependant, l’Islam orthodoxe a été remplacé par l’ismaélisme extrémiste et la propagande fatimide.

Dans la deuxième partie de cet article, nous nous pencherons sur la menace posée par les Croisés à la mosquée et l’histoire ultérieure de la zone aux périodes mamelouke et ottomane.

Croisés

En 1095, l’empereur byzantin Alexis a demandé l’aide du pape Urbain II à Rome dans sa guerre permanente contre les Turcs seldjoukides dans la péninsule anatolienne. La réponse du pape a été la première Croisade, dont le but n’était pas de lutter contre les Seldjoukides, mais bien d’arracher Jérusalem aux musulmans et d’établir un royaume catholique en Terre Sainte.
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Les Croisés ont utilisé la mosquée al-Aqsa comme un palais dans les années 1100.

Bien qu’étant au cœur du monde musulman, Jérusalem était vulnérable aux Croisés. La désunion était reine au Moyen-Orient parmi les gouverneurs et généraux musulmans. Comme les Croisés pressaient en direction de Jérusalem, la plupart des villes ont refusé de combattre les Croisés et leur ont permis de continuer le chemin vers la ville sainte.

En 1099, les Croisés arrivèrent à Jérusalem, qui avait été récemment reprise par les Fatimides aux Seldjoukides. En raison de la guerre permanente entre les Fatimides et les Seldjoukides, aucune des deux parties n’était en mesure de défendre la ville efficacement. Le 15 juillet 1099, les Croisés ont réussi à se frayer un chemin à travers les murs et dans la ville.

Quand les Croisés entrèrent, l’un des événements les plus horribles de l’histoire de la mosquée al-Aqsa a été perpétré. Les Croisés ayant clairement fait savoir qu’ils ne feraient pas de prisonniers, une grande partie de la population musulmane de la ville a fui vers la mosquée et y chercha son salut. Site sacré ou non, les Croisés étaient déterminés à en finir avec chaque musulman de la ville. Ils sont entrés dans la mosquée les armes à la main, déterminés à y tuer tout le monde.

Le massacre qui s’en suivit couta la vie à des milliers de musulman-e-s dans la mosquée. Pour les Croisés, c’était un nettoyage nécessaire du lieu saint. De nombreux Croisés se sont vantés de ce massacre. On a même écrit sur la scène merveilleuse que constituait la vue des Croisés « dans le sang jusqu’aux genoux » dans la mosquée. Pour les musulman-e-s, c’était la pire tragédie de son histoire qui s’était jamais abattue sur la mosquée.
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Une vue aérienne du Haram al-Sharif. Le Dôme du Rocher est au centre de l’image et la mosquée al-Aqsa au premier plan avec le dôme argenté.

Pour les Croisés, l’élimination des musulman-e-s de Jérusalem leur a permis d’avancer dans leur projet de transformation du Haram. Le premier souverain du nouveau royaume de Jérusalem, Godfroy de Bouillon, a élu domicile dans la mosquée al-Aqsa. L’intérieur de la mosquée a été entièrement rénové pour en faire un palais avec de nouvelles parois internes, des chambres et des jardins. Bien sûr, tous les signes de son passé musulman ont été recouverts. Les calligraphies dans la mosquée ont été couvertes, les tapis de prière jetés, et le mihrab (niche de prière) a été murée avec des briques.

De même pour le Dôme du Rocher quelques centaines de mètres au nord, les Croisés ont prévu d’allouer le bâtiment à leurs propres fins. Ils étaient pour la plupart ignorants de l’histoire de l’édifice. Certains ont même cru que c’était le temple d’origine construit par Salomon [prophète Souleyman] dans les temps anciens. En tout cas, ils ont transformé le bâtiment en église connue comme le Temple du Seigneur. Comme pour la mosquée al-Aqsa, la calligraphie islamique a été couverte et tous les signes de son passé islamique ont été effacés. La roche sous le dôme a été recouverte en marbre et transformée en un autel pour les prières.

Depuis que les musulmans ont été officiellement interdits d’entrer dans la ville, il n’y avait plus de prières collectives dans la mosquée. Il y a quelques exemples de diplomates musulmans qui sont venus à Jérusalem et qui ont été autorisés à y prier individuellement, mais ils sont peu nombreux et espacés dans le temps.

Salah al-Din et les Mamelouks

Dans les années 1180, le sultan kurde Salah al-Din al-Ayyoubi a réussi à unir les différents Etats musulmans rivaux qui entouraient Jérusalem. Avec son armée musulmane unie, il a réussi à libérer la ville de Jérusalem des Croisés en 1187. Contrairement à eux, 88 années plus tôt, Salah al-Din ne permit pas un massacre de civils ou de soldats. Il a toutefois ordonné l’expulsion de la ville des Croisés et repris le contrôle du Haram pour les musulmans.
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Le minbar de Salah al-Din, avant sa destruction en 1967.

Salah al-Din a promis de nettoyer la mosquée al-Aqsa dans la semaine de la libération de la ville, à temps pour la prochaine prière du vendredi. Comme le deuxième calife ‘Umar, 550 années avant lui, Salah al-Din a travaillé avec ses soldats et partisans à nettoyer manuellement la mosquée. Les structures des Croisés à l’intérieur de la mosquée ont été démolies. Les salles de bains et les meubles des Croisés ont été enlevés de la mosquée, qui a ensuite été aspergée d’eau de rose par Salah al-Din personnellement. Le mihrab a été découvert comme le furent les calligraphies islamiques qui avaient été couvertes par les Croisés. Salah al-Din a même amené un minbar (chaire) construit spécialement à Damas en vue de la libération de Jérusalem. Outre la mosquée elle-même, Salah al-Din a fondé de nombreux instituts d’enseignement qui ont élu domicile à l’intérieur du Haram, dans sa tentative de ranimer le caractère islamique de la ville.Malgré une nouvelle Croisade lancée en réponse à la conquête musulmane de la ville, Salah al-Din a été en mesure de défendre la ville contre les attaques des Croisés. Après sa mort en 1193, la dynastie ayyoubide et ses descendants ont continué à régner sur Jérusalem et à prendre en charge sa défense contre les attaques des Croisés. À la fin des années 1200 et au début des années 1300, la dynastie ayyoubide a progressivement cédé la place au nouveau sultanat mamelouk d’Egypte, qui était dirigé par des soldats esclaves turcs qui ont accédé au pouvoir au Caire.Au cours du sultanat mamelouk, le zèle européen pour la Croisade a lentement diminué, et Jérusalem était plus sécurisée contre les attaques. Ainsi, les Mamelouks ont pu mettre beaucoup plus l’accent sur la construction de bâtiments islamiques dans la ville, en particulier dans et à proximité du Haram. Un nouveau porche de colonnes a été construit sur le côté ouest du Haram, en bordure des marchés de la ville. Le Dôme du Rocher a été rénové et de nombreuses fontaines ainsi que des dômes ont été construits dans le Haram à l’usage des fidèles.De nombreuses écoles de droit islamique ont été construites sur les bords du Haram. Les savants considéraient comme une bénédiction spéciale d’être dans la ville, et d’être en mesure d’étudier l’Islam avec vue sur la mosquée al-Aqsa et le Dôme du Rocher. Les musulmans d’Afrique du Nord, de Perse, et même de contrées aussi lointaines que l’Inde et la Chine, ont afflué à la mosquée pour les études et le culte. Le grand savant des années 1300, Ibn Taymiyya, a même écrit un petit traité sur les avantages de visiter la mosquée al-Aqsa et les convenances et prières correctes à pratiquer une fois là-bas.

Les Ottomans

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Le Dôme du Rocher a été rénové par le sultan Soliman dans les années 1500. Les tuiles mises à cette époque ornent encore son extérieur.

Selon Ibn Khaldoun, les empires sont voués à s’ériger puis à décliner à intervalles de centaines d’années. Et tel a été le cas pour les Mamelouks. Au début des années 1500, la nouvelle méga-puissance du monde musulman était l’Empire ottoman, basé dans la ville historique d’Istanbul. En 1513, le sultan ottoman Selim Ier est entré en guerre contre les Mamelouks, et en 1516, il est apparu à l’extérieur des murs de Jérusalem avec son armée turque ottomane et s’est vu donner les clés de la ville pacifiquement par le gouvernement local.Comme composante de l’empire le plus puissant du monde dans les années 1500, Jérusalem a connu une nouvelle recrudescence. Elle a été la capitale du sandjak de Jérusalem, un district administratif de la province de Syrie. Les Ottomans y ont envoyé gouverneurs, soldats, et administrateurs pour aider à gérer la ville.Pour la mosquée, le contrôle ottoman signifiait une nouvelle ère de construction et d’embellissement. Le fils de Selim, Suleyman al-Kanuni, est arrivé au pouvoir en 1520. Pendant son règne, le Dôme du Rocher a été entièrement et magnifiquement rénové. L’extérieur du bâtiment a été recouvert de marbre, de carreaux colorés, et de calligraphie. Les versets de la sourate 36 du Coran (sourate Ya-Sin) ornent le haut des murs et peuvent encore être vus aujourd’hui. Suleyman a également commandé une fontaine près de l’entrée principale de la mosquée al-Aqsa, qui est encore utilisée par les fidèles pour faire leurs ablutions (rituel de purification). Pour la ville elle-même, Suleyman a ordonné à son architecte en chef, Mimar Sinan, de reconstruire les murs autour de la ville, qui survivent encore aujourd’hui.

Les Britanniques et les Israéliens

Pendant des siècles sous la domination ottomane, Jérusalem et la mosquée al-Aqsa ont maintenu un vigoureux statu quo. Alors que les musulmans étaient en charge de l’administration de la ville, les juifs et les chrétiens ont reçu la liberté religieuse conformément à la loi islamique et le mil ottoman. Cet équilibre a été perturbé par l’émergence du mouvement sioniste en Europe, qui visait à transformer Jérusalem et la région environnante en un Etat exclusivement juif.

Lorsque leurs demandes ont été rejetées par le sultan Abdülhamid II dans les années 1800, les sionistes se sont tournés vers les Britanniques durant la Première Guerre mondiale. Les Ottomans étaient entrés en guerre contre les Britanniques en 1914, et de 1915 à 1918, les Britanniques avançaient rapidement à travers la péninsule du Sinaï et la Palestine. En 1917, les Britanniques s’emparent de la ville de Jérusalem. Pour la première fois depuis les Croisades, la ville était aux mains de non-musulmans. Cependant, contrairement aux Croisades, un massacre n’a pas suivi la prise de la ville. La communauté musulmane de Jérusalem a été autorisée à continuer à contrôler la zone du Haram, bien que ce soit sous la supervision britannique.
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Plan du Haram al-Sharif.

Pour les sionistes, le contrôle britannique sur Jérusalem signifiait une augmentation de l’immigration juive d’Europe. Des centaines de milliers de Juifs ont émigré en Palestine, beaucoup d’entre eux s’installant à Jérusalem. Au moment où les britanniques ont quitté la Palestine en 1948, les sionistes étaient en mesure d’établir un Etat ​​appelé Israël, et dans la guerre qui s’en suivit ils conquirent la majorité de la Palestine. Toutefois, la moitié de Jérusalem, y compris la mosquée al-Aqsa et le Dôme du Rocher, échappaient à un contrôle israélien. Au lieu de cela, la Jordanie voisine a pris le contrôle de Jérusalem-Est et du Haram.

Le 7 juin 1967, le troisième jour de la guerre des Six Jours, les troupes israéliennes ont réussi à conquérir Jérusalem, avec le reste de la Cisjordanie, en raison d’un retrait des troupes massives par le gouvernement jordanien. Les troupes israéliennes sont entrées dans le Haram avec une relative facilité et planté un drapeau israélien au sommet du Dôme du Rocher. Pour les musulmans, c’était une catastrophe épique qui a marqué un tournant dans l’histoire de la mosquée. En plus de la tension, une grande partie de la mosquée al-Aqsa a été endommagée par un incendie en 1967 qui a été déclenché par un extrémiste australien qui espérait que la destruction de la mosquée ouvrirait la voie à la seconde venue de Jésus. Une grande partie de l’ancienne calligraphie a été détruite, avec le minbar de Salah al-Din.

Avec l’occupation israélienne de la ville, toute entrée musulmane à Jérusalem est devenue strictement contrôlée. Même aujourd’hui, il est rigoureusement interdit à la plupart des musulman-e-s qui ne sont pas de Jérusalem d’entrer dans la ville et de prier dans la mosquée al-Aqsa. Un waqf musulman (fondation religieuse) contrôle officiellement la zone du Haram elle-même, mais l’entrée au Haram est gérée par la police israélienne, qui se réserve le droit d’interdire aux gens d’entrer.

Comme elle l’a été tout au long de sa longue histoire, la mosquée al-Aqsa est une fois de plus le centre de la vie religieuse musulmane dans la ville ainsi que des tensions avec d’autres groupes. Avec l’avancée israélienne et la division du monde musulman et les luttes intestines, l’avenir de la mosquée al-Aqsa est une fois de plus incertain.

Notes

Traduit de l’anglais par RC, pour Etat d’Exception.