La Palestine doit se tenir solidaire du peuple syrien

Quand les Syrien-ne-s entonnaient « révolution, révolution, Syrie ! Révolution de dignité et liberté » dans les rues de Damas en 2011, elles et ils s’attendaient sans aucun doute à une répression du régime de Bachar el-Asad. Ce qu’elles et ils n’avaient en revanche pas prévu, c’était la complaisance de la communauté internationale, y compris des Palestinien-ne-s.

Et c’est pourtant ce à quoi elles et ils ont eu droit. Le conflit syrien a mis à jour de troublantes incohérences et contradictions parmi celles et ceux qui se battent au nom de la Palestine.

Quand les Palestinien-ne-s sont attaqué-e-s par les forces israéliennes, nous nous exclamons souvent « Ou sont les Arabes ! Hey les Arabes, ou êtes-vous ? » Pourtant, maintenant que c’est notre tour d’exprimer notre solidarité, nous avons aussi peu de figure que notre bien aimé Handala (NdT : personnage créé par le dessinateur palestinien Naji al-Ali et toujours montré de dos).

Le renommé écrivain et philosophe palestinien Ghassan Kanafani a écrit une fois : « Si nous n’arrivons plus à défendre notre cause, il faut changer de combattant-e-s, pas de cause ». En ne parvenant pas à nous tenir aux cotés de nos frères arabes se battant en Syrie, nous trahissons la Palestine et souillons les principes qui ont donné naissance à la cause palestinienne, à savoir la dignité et la justice.

Alors que nous entrons dans la cinquième année de la guerre civile syrienne, je dis à mes compatriotes palestinien-ne-s : « C’est l’heure, bien que très tardive, d’exprimer notre solidarité avec le peuple syrien ».

La position palestinienne sur la Syrie

L’exil, la douleur de l’oppression et les sévères conséquences de la résistance ne sont pas étrangers aux Palestinien-ne-s. Pour ces raisons, je trouve la position dominante palestinienne embarrassante. Il y a un déni constant du droit des Syrien-ne-s à l’autodétermination, au nom d’un soi-disant « pragmatisme politique », qui veut que le régime d’Asad soit la clé de la stabilité au Moyen-Orient.

Au fur et à mesure que la guerre civile syrienne progresse, nos actions, ou plutôt notre absence d’action, sont passées du silence béat à un discours impuissant vantant les mérites de la non-intervention dans ce conflit. Bien que nous nommions cette inaction « neutralité », nous exprimons, en fait, une forme de support dissimulé envers le régime qui a bombardé les civils de Homs, Alep et des banlieues de Damas.

Comme si nous empruntions les discours de nos oppresseurs israéliens, et que nous les étalions à travers les montagnes nous séparant de la Syrie. Par ces arguments confus, nous ôtons aux Syrien-ne-s la possibilité de choisir leur propre destin, non seulement en les abandonnant, mais aussi en leur dictant ce qui serait le mieux pour eux, leur disant qu’il devraient renoncer à leur soulèvement et accepter ce régime comme un « moindre mal ».

C’est exactement l’approche que nous avons rejetée dans notre propre lutte. Les Palestinien-ne-s les plus actifs-ves politiquement rejetteraient ne serait-ce que l’idée de penser qu’un non-Palestinien pourrait nous dicter comment nous devrions nous battre ou comment nous devrions résister à l’occupation coloniale. Pourtant, nous ne voyons aucune objection à recycler ces notions que nous rejetons et à désavouer ainsi les efforts des Syrien-ne-s pour renverser la tyrannie.

En prenant ces positions, nous nous justifions en arguant de la « complexité » de la situation. Pire encore, nous restons silencieux car le dictateur en question se déclare anti-impérialiste et soutien de la cause palestinienne.

Mais Asad est anti-Israël, et non pas pro-Palestine. Il y a une énorme différence entre les deux. Être pro-Palestine, c’est soutenir les droits des Palestinien-ne-s en tant que peuple opprimé. Être anti-Israël vise simplement à affaiblir un Etat ennemi. Bien que le régime d’Asad s’oppose de manière évidente à Israël, il n’a que peu d’intérêt pour les aspirations de justice de la cause palestinienne.

Pour celles et ceux parmi nous qui sont, en fait, pro-Palestine et vraiment guidé-e-s par cette cause, nous ne pouvons pas nous déconnecter de la poursuite globale pour la justice, que ce soit en Syrie ou ailleurs. Pour citer encore une fois Kanfani : « Tout dans ce monde peut être volé et dérobé, à l’exception d’une chose : cette chose est l’amour qui émane d’un être humain envers un solide attachement pour une conviction ou une cause ».

Pour être sincère envers la justice, nous ne devons pas nous laisser aller à des théories du complot au détriment du peuple syrien. Nous ne devons pas tomber dans le piège du régime d’oppression Asadiste, qui feint le support pour certaines luttes, comme l’anti-impérialisme et la Palestine, dans le but de soumettre les masses dans l’acceptation de ses injustices et de ses crimes.

Yarmouk

Dans son poème « Chandelles de Damas », le poète palestinien Rashid Hussein a écrit une ode à l’hospitalité qu’il a reçue des habitant-e-s de Damas :

Damas, je sais que je suis désarmé et sauf pour ma plume
Si l’encre oublie la Palestine, invoque Damas
Damas, je témoigne de ta présence dans mon sang
Dans ces vaisseaux d’un million d’amour et d’un million de flammes
Hommes, femmes…le plus beau des bébés et le plus beau des enfants
Ils arrosent tous mon sang, moi, l’Arabe épuisé
Par l’humiliation, ils arrosent tous mon sang.

Le camp de réfugié-e-s de Yarmouk, situé aux environs de Damas, est l’emblème de la cordialité syrienne envers les Palestinien-ne-s, depuis la fondation de l’Etat sioniste d’Israël en 1948.

Le 26 décembre 2012, le régime syrien, avec l’aide du Front populaire de libération de la Palestine-Commandement général (FPLP-CG), entama un siège brutal contre le camp. En conséquence, un endroit autrefois réputé comme étant la capitale de la diaspora palestinienne n’accueille plus désormais qu’une centaine de personnes, luttant pour leur survie.

Alors que le régime continuait d’asphyxier le camp avec son siège, engendrant plus de 200 morts de famines, en avril 2015 l’État islamique (EI) a envahi le camp avec l’aide de Jabhat al-Nosra, aggravant la crise. L’EI en profitant pour décapiter et exécuter certains résidents du camp….

Malgré ces difficultés, les Palestinien-ne-s du camp de Yarmouk réussirent tout de même à envoyer des messages de solidarité à leurs sœurs et leurs frères qui se sont soulevé-e-s, encore une fois, contre les agressions israéliennes début octobre 2015.

Pourtant, semblable solidarité en provenance de Palestine s’est atténuée. Bien qu’il soit vrai que les Palestiniens se soient élevés contre l’invasion du camp par l’EI, ces discours ne mentionnaient pas les responsabilités en présence. Rien n’a été dit sur le rôle du régime d’Asad dans la croissance et le succès de l’EI.

Sans les bombes d’Asad et les missiles russes, il n’y aurait pas d’État islamique en Syrie. En effet, le régime d’Asad a profité et encouragé l’ascension de l’EI pour une très bonne raison : plus l’EI est monstrueux, plus le régime se montre sous un beau jour.

Bien que limitée, l’indignation des Palestinien-ne-s envers les événements de Yarmouk souligne un autre problème : une fixation sur notre propre communauté. Alors que l’EI a attaqué beaucoup de villes syriennes, nous nous sommes indigné-e-s seulement quand des vies palestiniennes étaient impliquées. Bien qu’en tant que Palestinien-ne-s nous partagions une lutte similaire, cette tendance à ignorer la souffrance des autres montre notre sélectivité lorsqu’il s’agit de supporter des peuples opprimés, comme les habitant-e-s de Madaya, littéralement affamé-e-s par le régime et ses alliés, le Hezbollah et la Russie.

Aller de l’avant, la Syrie existe toujours

En allant de l’avant, nous, en tant que Palestinien-ne-s, nous devons avant tout reconnaître notre approche biaisée du cas syrien. Au lieu de poser nos têtes entre nos mains, nous devrions étendre notre solidarité et nous lever pour les civils de Syrie et leur droit à vivre dignement et en sécurité.

Je dis cela parce que c’est ce que la lutte palestinienne m’a appris : aimer et se battre pour la dignité, quand cela est nécessaire. Ne jamais opprimer, car nous sommes les premier-e-s à avoir subi la monstruosité de l’oppression, et savons que quand nous faisons face tous ensemble, nous sommes une force sur laquelle il faut compter.

En tant que non-Syrien-ne-s, nous devons nous interdire de répéter ces sempiternelles lamentations « La Syrie est ruinée. Regarde ce qui s’est passé. Il ne reste plus rien de la Syrie ». Ces mots ne servent qu’à rationaliser l’inaction et à masquer notre complaisance. Aussi longtemps qu’il restera ne serait-ce qu’une seule âme résistante syrienne, nous devons tout faire pour la soutenir et la protéger. Ces réfugié-e-s syrien-ne-s entamant d’hasardeux voyages ici comme là-bas sont le testament de cette volonté inébranlable qu’ont les Syrien-ne-s de vie et de dignité.

Nous, Palestinien-ne-s, avons erré, comme tout mouvement le fera. Mais nous pouvons encore réparer nos erreurs, et choisir la voie qui représente le mieux la quintessence de notre cause : justice pour toutes et pour tous !

Notes

Source : Muftah.
Traduit de l’anglais par B.E, pour Etat d’Exception.