Cette troisième et dernière partie vise à contribuer positivement au débat politique initié par Sadri Khiari. Elle contient mes propositions personnelles quant à la mise en place de modalités d’organisation et d’un programme politique pour les « indigènes » ou « non-blancs » en France, sur la base de l’héritage politique de Malcolm X.

Ces idées et ces propositions ne sauraient évidemment être une création personnelle pure : j’entends simplement, dans la limite de mes moyens, mettre en valeur et insister sur des éléments concrets qui m’ont paru importants dans les débats politiques de l’immigration en France.

Le présent article se découpe de la façon suivante :

  1. Le contexte « indigène », « non-blanc », en France hexagonale européenne,
  2. La mise en place d’une « éthique » « indigène », via notamment des espaces médiatiques de réflexion commune,
  3. La force politique de l’immigration et des quartiers : la nécessité d’une fédération d’associations inscrites conjointement dans une démarche de boycott électoral,
  4. La construction de réseaux « indigènes » au niveau européen.

Le contexte « indigène » en France

Un retour rapide sur des éléments de ce contexte me semble important, afin de souligner la pertinence de conclusions qui sont communes à Malcolm X et à certains acteurs des luttes politiques de l’immigration en France. Ces conclusions doivent constituer le point de départ de toute réflexion politique « indigène », « non-blanche », en France.

Le contexte « indigène » en France peut se résumer de la façon suivante :

  • Les populations « indigènes », « non-blanches », victimes du racisme et des inégalités socio-économiques, demeurent une minorité sur le plan démographique en France,
  • Ces populations sont marquées majoritairement par une grande précarité socio-économique (chômage et sous-emploi), par une diversité de situations géographiques (populations urbaines « intégrées », des banlieues proprement dites, des quartiers précarisés et insalubres situés dans certains centres-villes, populations rurales, populations roms nomades et itinérantes reléguées dans les « aires d’accueil pour les gens du voyage », voire enfin populations SDF), ainsi que par des statuts juridiques très variés (entre ceux disposant de la nationalité française, ceux munis de divers titres de séjour, et ceux littéralement en situation « irrégulière »),
  • Une très grande diversité culturelle, religieuse et linguistique caractérise ces populations : Noir-e-s issu-e-s de différentes parties de l’Afrique et de ses diasporas des Caraïbes, des Comores et de l’Océan indien ; Asiatiques issu-e-s d’Asie et de ses diasporas des Caraïbes et de l’Océan indien ; populations des « DOM-TOM » ; Arabes et Berbères du Maghreb et du Machreq ; Turcs ; Rroms,

Les mouvements politiques autonomes de l’immigration et des banlieues sont encore en chantier et divisés (sur ce point, voir la deuxième partie de l’article).

Dans un tel contexte, toute action politique pertinente ne peut évidemment se faire qu’au moyen d’actions et de réflexions communes, mobilisant la majorité des populations concernées, et suivies sur le long terme. Autrement dit, ces actions ne sauraient se réduire à une quelconque rhétorique messianique floue ou pseudo « révolutionnaire », susceptible au demeurant d’aboutir à des dérives idéologiques dépolitisantes[1].

Ce principe d’une action politique, à inscrire sur le long terme, a ainsi été constamment enseigné et réaffirmé, tant par les mouvements et partis de l’immigration en France[2] depuis de nombreuses années, que par Malcolm X lui-même : c’est là l’essence même de son concept de « Pouvoir Noir ».

La construction d’une « éthique » politique « indigène »

Toute lutte politique, au-delà de la question des partis, de l’organisation, des programmes, etc. nécessite en amont l’élaboration de « valeurs » communes. Notre combat politique ne peut se résumer à lutter « contre » le racisme, l’exclusion et les inégalités socio-économiques de la société française, mais doit nécessairement viser à proposer de véritables alternatives à toutes les valeurs, qui génèrent en France de manière structurelle du racisme et de l’exclusion.

L’élaboration de « valeurs » communes est précisément un des aspects essentiels de la pensée de Malcolm X dans sa période post-Nation of Islam (NOI), et sur laquelle il convient au préalable de revenir.

L’ « éthique » politique de Malcolm X

Celle-ci s’articule autour de quatre aspects : l’islam, le panafricanisme culturel, l’ouverture à toutes les classes socio-économiques noires et à toutes les « minorités » victimes du racisme aux USA, et un dernier (certes évident mais qu’il convient à mon sens de rappeler), tenant simplement au combat contre la pauvreté.

L’islam de « fraternité », non dogmatique ni prosélyte, de Malcolm X[3]. De l’avis de ses biographes[4], les débuts à proprement parler de la spiritualité de Malcolm X datent de sa période carcérale, et ne se limitent pas à une simple « conversion » à l’islam dans sa version prônée par la NOI. Visant essentiellement à sortir du protestantisme américain eurocentré (avec une représentation « blanche » de la divinité), Malcolm se serait apparemment et d’abord intéressé au bouddhisme, via ses lectures personnelles en prison.

Par la suite, dans sa période NOI, si Malcolm identifiait la spiritualité musulmane comme une voie permettant aux Noir-e-s défavorisé-e-s de retrouver estime de soi et dignité, via notamment des actions très concrètes comme les programmes de nutrition (la femme de Malcolm, Betty X, était nutritionniste et infirmière) et de désintoxication des personnes toxicomanes et alcooliques de la NOI (actions auxquelles Malcolm a grandement contribué[5]), il est manifeste qu’il ne s’est jamais lancé dans des polémiques et querelles religieuses doctrinales, que ce soit avec d’autres partis politiques et mouvements religieux afro-américains, ou avec des étudiants et représentants du monde arabe aux USA lui écrivant pour dénoncer le caractère profondément anti-islamique de la divinité prétendue d’Elijah Muhammad[6]. Enfin, sa rupture avec la NOI, son pèlerinage à La Mecque et la fondation de la « Muslim Mosque Incorporation », achèveront sa conception de l’islam : une spiritualité populaire, épurée, non dogmatique ni prosélyte, ouverte au dialogue avec toutes les croyances (et même avec l’athéisme) car axée fondamentalement sur une vision non raciste et égalitariste de l’humanité, et sur une recherche d’actions concrètes pour la dignité des Afro-Américain-e-s[7].

De fait, en tout état de cause, il convient de bien préciser que Malcolm X opérait clairement une séparation entre sa démarche spirituelle et religieuse d’un côté, et son action politique de l’autre : si l’islam constitue à ses yeux une religion de fraternité (brotherhood), le socle d’une spiritualité permettant de dépasser le racisme occidental, une voie personnelle permettant à sa communauté de retrouver estime de soi et dignité, l’action politique de Malcolm n’a jamais visé à la constitution d’un quelconque Etat « islamique », ni à du prosélytisme religieux à l’endroit des Afro-Américain-e-s. Son but et son œuvre politiques étaient et sont toujours demeurés, selon ses propres termes, en faveur des « 22 millions d’Afro-Américains victimes du racisme aux USA ». Si ces deux dimensions de Malcolm X (religieuse et spirituelle d’un côté, via la « Muslim Mosque Incorporation », et politique, via l’OUAA de l’autre) étaient ainsi séparées matériellement, cette séparation n’empêche pas pour autant que Malcolm puisait simplement, de manière saine et constructive, des valeurs au sein de sa démarche spirituelle et religieuse, pour inspirer son action politique.

Dans cette vidéo en langue française, Tariq Ramadan fait une présentation biographique assez juste de la seule dimension spirituelle et religieuse de Malcolm X, dés lors qu’il cible bien dans son analyse la démarche essentiellement sobre, positive, et constructive de celle-ci.

Le panafricanisme culturel de Malcolm X. Inspiré dés l’enfance par l’idéologie Garveyiste de son père, Malcolm X a toujours prôné la nécessité d’un panafricanisme culturel entre les diasporas noires et l’Afrique, continent dont il a constamment souligné la richesse et la pluralité spirituelle, religieuse et linguistique[8]. Ce panafricanisme constituait un volet du programme de la charte de l’OUAA, visant la mise en place de programmes d’enseignement d’histoire de l’Afrique et de ses diasporas, et d’actions culturelles spécifiques à destination en priorité des enfants de la communauté afro-américaine. Ce panafricanisme avait d’ailleurs valu à Malcolm l’appellation yoruba d’ « omowale » (littéralement le fils qui est revenu à la maison), lors d’un séjour au Nigéria.

Surtout, ce panafricanisme culturel inspirera plus directement l’action politique de Malcolm X dans sa période post-NOI, comme le démontrent clairement son action diplomatique panafricaine (voir notre deuxième partie), la constitution de l’OUAA sur le modèle de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA – voir notre première partie), ou encore l’abandon, à son retour d’Afrique, de l’emploi des termes « black people » ou de « so-called american negros », en faveur du terme d’Afro-Américains, pour définir positivement sa communauté politique (ses échanges avec les populations africaines l’ont amené à dépasser le terme de « Noir », en ce sens que ce dernier n’avait de sens que dans un rapport politique raciste avec un peuple « Blanc », et se limiterait donc seulement à une première étape de réaction au racisme occidental ; étape certes nécessaire, mais insuffisante à long terme pour permettre une libération identitaire et politique totale de la communauté afro-américaine). Au-delà de ce panafricanisme, Malcolm X cultivait une vision non eurocentrée et égalitaire du monde et de l’humanité, comme le soulignent, pour exemples, ses nombreuses lectures personnelles en prison, hors des codes sectaires figés de la NOI. Malcolm a ainsi pu lire Le déclin de l’Occident, d’Oswald Spengler, ainsi que des ouvrages du Mahatma Gandhi, sur l’histoire de l’Asie, et la guerre coloniale de « l’opium » en Chine.

Chanson de Miriam Makeba, célèbre artiste sud-africaine et militante politique anti-apartheid et panafricaine (elle sera ainsi naturalisée algérienne dans les années 1960, puis guinéenne en 1972), rendant hommage à Malcolm X après son assassinat. La chanson aurait été écrite par sa fille.

L’ouverture à toutes les classes sociales afro-américaines et à toutes les « minorités » victimes du racisme aux USA. Outre que la stratégie politique de Malcolm visait la constitution d’un pouvoir noir autonome interclasse, celui-ci a notamment entretenu des liens avec de nombreuses autres « minorités » aux USA, inscrites fondamentalement dans la même lutte politique que la communauté afro-américaine contre le racisme et les inégalités. L’OUAA avait ainsi officiellement accueilli parmi ses membres Yuri Kochiyama, issue de la communauté nippo-américaine[9], militante vivant depuis 40 ans à Harlem et qui a œuvré, outre en faveur des communautés afro et nippo-américaines, pour l’indépendance de Porto Rico ou encore contre la guerre au Vietnam[10].

Le combat contre la pauvreté. Fondamentalement, le combat politique de Malcolm X en faveur de la communauté afro-américaine visait à l’élaboration d’un programme et d’une stratégie permettant de mettre fin, à long terme, au régime politique états-unien basé sur un système économique libéral, caractérisé par d’énormes différences de richesses au sein de sa population. Ces inégalités socio-économiques étant alimentées par le racisme à l’encontre de l’ensemble des « minorités non-blanches », et en priorité de la communauté afro-américaine. Cette optique explique, d’une part, l’intérêt de Malcolm dans sa période post-NOI pour l’économie et la pensée socialiste, et d’autre part, sa fidélité politique constante envers les populations les plus démunies des ghettos (les biographes de Malcolm X étant unanimes pour rappeler et souligner que cette « fidélité » n’a jamais été mise en cause par ses adversaires politiques[11]).

Dans ces deux vidéos, on constatera que la pensée de Malcolm X a ainsi pu inspirer un certain rap « militant » aux USA, à la fin des années 1980 et début des années 1990, prônant clairement la nécessité de la recherche et de la construction d’une autonomie politique des populations afro-américaines des ghettos.

Conclusion provisoire sur l’éthique politique de Malcolm X

Une analyse rigoureuse de l’ « éthique politique » de Malcolm X indique que celui-ci croyait et œuvrait à long terme en faveur de l’excellence d’un système politique réellement démocratique, reposant sur des écarts mesurés de richesse au sein de sa population, une réelle fluidité dans les possibilités de mobilités sociales offertes à celle-ci, et la libre expression en son sein des différences culturelles, de façon à permettre leur interaction saine, constructive et égalitaire. C’est ce but constant de lutte déterminée contre la pauvreté et le racisme, affectant en priorité la communauté afro-américaine, qui explique l’évolution et la richesse multidimensionnelle de la pensée de Malcolm X. Celle-ci cumule sans s’y limiter ni s’y enfermer, panafricanisme, tiers-mondisme, pouvoir noir autonome interclasse, alliance avec d’autres minorités politiques « non-blanches », spiritualité musulmane, et intérêt pour le socialisme économique : Malcolm X réfléchissait et agissait ainsi véritablement « by any means necessary[12] ».

Pour autant, cette dimension spirituelle et culturelle de Malcolm X ne semble malheureusement avoir pu s’exprimer au travers d’aucune structure (médiatique, cultuelle, associative ou autre) importante et pérenne suite à son décès[13]. De fait, les ouvrages orientés spécifiquement sur celle-ci sont relativement minoritaires au sein de l’ensemble de la biographie existante sur Malcolm X en langue anglaise.

La construction d’une « éthique » politique indigène en France au moyen de médias autonomes

Cette construction passe nécessairement par le développement de médias autonomes permettant des débats d’idées et de valeurs entre toutes les personnes et communautés victimes du racisme en France. L’importance de tels médias est évidente au regard :

Des réflexions racistes, essentialistes et condescendantes portées par l’essentiel des médias en France sur les problématiques de l’immigration, des banlieues, de l’islam… Le monopole de ces discours est assurément un facteur négatif dans la construction de nos personnalités. Pour prendre l’exemple des débats sur « l’islam », il est particulièrement pesant et insupportable, pour une personne identifiée comme musulmane en France, d’être assignée à deux alternatives particulièrement grossières : le laïc « coloré », bien dressé ayant adopté sans nuances les concepts républicains islamophobes et méprisants envers ses héritages familiaux et culturels, et une part de sa propre personne ; ou à l’autre extrême, l’ « islamiste terroriste », sexiste, ou la musulmane voilée et présumée nécessairement « soumise », sectaire mais soi-disant pure et fidèle envers sa propre communauté. Grossièreté de réflexions et de représentations qui se retrouve au demeurant dans la majorité des ouvrages et réflexions politiques et universitaires sur l’islam à l’échelle mondiale, largement axés de façon plus ou moins nuancée sur la rhétorique Occident/islam[14]. Il en va de même pour les discours « islamistes » issus des Etats du Moyen-Orient (courants wahhabites ou ceux dits « islamistes »), axés essentiellement sur la « réaction » matérialiste à l’ « Occident » (ce discours étant centré sur une logique sectaire et rigoriste de pratiques religieuses), et à prétention politique identiquement raciste et impérialiste (la marque de fabrique des régimes politiques tels que celui au pouvoir en Arabie Saoudite, est effectivement un régime politique « libéral » économiquement, marqué par d’énormes écarts de richesse au sein de sa population, et l’exploitation quasi-esclavagiste de main-d’œuvre asiatique et africaine, raciste envers ses « minorités » religieuses et ethniques, totalement ignorant du reste de la planète en dehors de ses invectives contre l’Occident et de ses appels fictifs à l’ « Oumma » sur un mode sectaire, tirant sa seule légitimité d’un habillage religieux violent[15]). Le dialogue interreligieux ou plus largement interculturel réel entre courants au sein même de l’islam, ou entre l’islam et d’autres spiritualités ou religions non européennes (bouddhisme, hindouisme, taoïsme, rastafarisme, …) est ainsi largement minoritaire, voire quasi-inexistant[16]. De même, et plus concrètement, très rares sont les réflexions sur l’islam en France qui s’interrogent sur la diversité des approches de l’islam au sein des communautés musulmanes, ou sur les dialogues interculturels entre celles-ci et les autres communautés non musulmanes, mais victimes du racisme et des inégalités[17].

De la nécessité de questionner nos différences culturelles et socio-économiques pour une action politique pertinente. Mise en avant de longue date par les militants de l’immigration[18], la nécessité de ces débats est inévitable pour éviter les dérives d’une lutte politique purement lobbyiste privilégiant la défense des intérêts de telle ou telle communauté[19], via un sous-racisme interne à rebours (de la communauté maghrébine envers les populations noires par exemple), ou la promotion socio-économique de certaines individualités. Quels que soient les héritages culturels et les appartenances de classes sociales de chacun, l’enjeu est de s’ouvrir pour sortir des écueils de l’individualisme axé exclusivement sur sa propre intégration et réussite professionnelle, de son double équivalent via une promotion délinquante, ou encore du repli sectaire sur son identité ethnique ou religieuse. A ce titre, le patrimoine culturel de nombre de nos composantes (je pense ici, entre autres, aux communautés créoles antillaises et de l’Océan Indien) s’avère extrêmement précieux et pertinent pour penser positivement nos identités de façon commune (tel que le mouvement de la créolité revendiquant des identités fines, ouvertes, métissées, tout en étant fondées sur une conscience claire des inégalités racistes structurelles en France).

En effet, si la catégorie politique d’ « indigène », créée par le PIR, est pour l’heure le seul et véritable terme politique en vigueur apte à regrouper et fédérer théoriquement toutes les personnes et communautés « non-blanches » victimes du racisme et des inégalités en France et ce, au-delà de leurs disparités socio-économiques et de leurs diversités culturelles, ethniques et religieuses, il reste qu’il s’agit là évidemment d’une catégorie encore provisoire dès lors qu’elle doit devenir véritablement une « réalité politique » et qu’elle a vocation à être dépassée à long terme, le terme d’indigène renvoyant uniquement à la dimension « négative », victimaire et dépendante, de notre combat politique.

Aujourd’hui, l’espace médiatique commun et autonome reste encore naissant et peu connu. On citera notamment, sans être exhaustif : le site Etat d’Exception, et ceux du Parti des Indigènes de la République et du Mouvement de l’Immigration et des Banlieues (ce dernier étant toutefois en reconstruction depuis quelques temps) ; la webradio « Cases Rebelles », axée sur les identités noires et qui comprend aussi un site internet particulièrement intéressant ; l’agence de presse écrite et audiovisuelle Im’media, fondée dans les années 1980 et toujours active.

Partant de là, à mon sens, la priorité doit être accordée à la multiplication de tels médias autonomes (sur support internet ou autres), non inscrits dans une logique concurrentielle, et favorisant et recherchant entre eux la publicité commune, les échanges de savoir-faire, d’informations, de projets, ainsi que la libre expression et la participation active des personnes de l’immigration et des banlieues.

La force politique « indigène » en France

Une fédération de partis pour la constitution d’un pouvoir noir. Malcolm X n’a pu développer le principe politique d’un pouvoir noir autonome interclasse, ni en définir le programme et les modalités d’organisation concrètes (voir la deuxième partie de notre article). En outre, son legs d’actions et de programmes politiques concrets au sein de la NOI (programmes de désintoxication, d’emplois via le développement de franchises alimentaires autonomes et propres à la NOI, etc.), ne semble avoir encore fait l’objet à ce jour d’aucune analyse spécifique[20].

Deux certitudes demeurent cependant :

  • Malcolm X ne croyait pas dans le monopole d’une seule organisation ou parti politique afro-américain pour permettre l’instauration d’un pouvoir noir aux USA. Si la Charte fondatrice de l’OUAA visait clairement une alliance avec toutes les autres structures et organisations afro-américaines, Malcolm semblait déjà avoir envisagé, peu avant sa rupture avec la NOI, que celle-ci puisse servir d’interface et œuvrer collectivement avec les autres partis afro-américains[21],
  • Malcolm X insistait sur une stratégie politique fondée sur un usage autonome du vote (c’est là le sens de son célèbre discours, « Le bulletin de vote ou le fusil »), étant précisé que son ébauche de réflexion sera surtout reprise et développée par Martin Luther King, qui proposera juste avant son assassinat une stratégie pertinente, et demeurée à ce jour inappliquée aux USA, de boycott électoral[22].

Une fédération d’associations inscrite dans une démarche de boycott électoral. A mon sens, l’analyse des mouvements politiques de l’immigration en France nous enseigne que si des résultats politiques concrets et véritables semblent avoir été obtenus par certains, c’est incontestablement à des échelles locales, sur certaines villes de France (Paris, Lyon, Montpellier…), étant précisé que la majorité des mouvements concernés témoignent de leur manque de moyens financiers et matériels, et de leur difficulté à développer des structures solides sur le long terme. Si l’apport des Indigènes de la République a été de permettre la construction médiatique d’une idéologie au niveau national[23], eux-mêmes témoignent de leur extrême difficulté à créer des rapports de force politiques concrets sur des actions précises.

En outre, je tiens personnellement à préciser trois points :

  1. Il est manifeste que les mouvements politiques « historiques » de l’immigration (MIB, Divercité,…), comme d’ailleurs le PIR, restent et demeurent totalement inconnus sur une très large partie du territoire français,
  2. Les phénomènes d’exclusion, d’apartheid racial, urbain, etc. présentent des différences notables entre les différents villes et régions de France (il est ici significatif que les « révoltes » de 2005 n’ont pas été suivies par toutes les banlieues françaises et ce, indépendamment des explications fumeuses tenant exclusivement au contrôle supposé de prétendus réseaux islamistes ou délinquants),
  3. La mise au point d’un programme politique « complet » en France, pour mettre fin au racisme et aux inégalités dans leur fondement même, nécessite un renversement total de tous les paradigmes économiques, culturels, éducatifs et diplomatiques de l’Etat français : il ne suffit pas de créer de simples « lobbys », plus ou moins légitimes avec des habillages communautaires, pour faire pression afin d’obtenir des avantages ou améliorations ponctuels sur tel ou tel point (rénovation de telle ou telle barre d’immeubles, régularisation de séjour de tels quotas de personnes issues de telle ou telle communauté, octroi d’emplois à telle ou telle personne…). L’élaboration d’un tel programme s’avère donc infiniment complexe et nécessite de s’intéresser à toutes les thématiques politiques (environnement, économie, logement, emploi, santé…).

Sur cette base, et dans ces conditions, l’objectif stratégique doit être double :

Le développement de structures associatives à objet politique explicite, de lutte contre le racisme et contre les inégalités, à des échelles locales et sur tout le territoire national français, est primordial. Etant précisé ici que la structure associative est incontestablement à privilégier car, outre le fait que sa création ne nécessite pas de gros moyens financiers, et que l’association est la seule personne juridique morale légalement habilitée à présenter des candidats à des échéances électorales (les partis politiques français ont effet le statut d’associations), privilégier des structures locales est incontournable pour rendre possible des actions politiques à court/moyen terme (défense de telle ou telle famille victime d’expulsion…) impliquant activement les populations locales concernées, et tout en permettant une éventuelle autonomie financière (via un autofinancement par les populations locales plus ou moins suffisant au regard du champ d’action géographique réduit de la structure, un tel autofinancement étant plus difficilement réalisable sur une large échelle nationale). Dans ce cadre, il serait bienvenu de favoriser la médiatisation des « historiques » de l’immigration pour que ceux-ci puissent faire part à tous de leur savoir-faire concret.

Une fois ce maillage associatif effectif et réel sur l’ensemble du territoire national français, le but serait à mon sens de fédérer toutes ces structures dans une démarche commune de boycott électoral, c’est-à-dire d’abstentionnisme électoral officiel, et ce, à chaque échéance électorale. Cela permettrait d’éviter toute dérive clientéliste de chaque structure à l’échelle locale, et de surcroît, cette stratégie présente l’avantage symbolique de construire un électorat immigré, autonome, indépendant et solidaire à l’échelle nationale. Certes, de larges parts de l’électorat immigré s’abstiennent déjà de voter. Mais le point est que cette abstentionnisme ne résulte pas d’une stratégie commune, et est par suite soit ignoré du débat politique français, soit est un facteur autorisant les discours politiques officiels négatifs sur le caractère « sauvage » et apolitique de cet électorat. Or, prendre l’initiative d’une telle stratégie et de sa propre médiatisation renverserait le rapport d’influence et permettrait par suite effectivement à l’électorat « indigène » de faire réellement pression et d’imposer ses calendriers et ses mesures aux institutions officielles. Enfin, le caractère systématique de cette stratégie, outre qu’il permettrait d’obliger les associations à réellement travailler ensemble politiquement (ce qui donnerait à celles-ci la maturité et la cohérence politiques nécessaires à l’élaboration d’un programme), permettrait d’aboutir à la création de nouvelles audiences médiatiques, puis de réseaux politiques propres aux échelles européennes et internationales.

La construction de réseaux politiques autonomes au niveau européen

Sans revenir sur la nécessité et l’importance de tels réseaux (voir la deuxième partie de notre article), il est manifeste en l’état que nos débats et actions politiques restent peu connus en France même, et donc aussi en Europe. L’inverse est également vrai.

Par suite, la priorité du jour serait d’entamer une action médiatique visant à faire connaître les mouvements politiques français de l’immigration et des banlieues en Europe, et à prendre connaissance nous-mêmes des mouvements équivalents issus des autres Etats européens.

Conclusion générale

Un combat et une réelle stratégie politique autonomes, de lutte contre le racisme et les inégalités dont souffrent les populations de l’immigration et des banlieues en France, ne sauraient assurément se limiter à des « ajustements » politiques antiracistes ponctuels mais :

  • Impliquent une analyse complète de la totalité des politiques françaises et européennes actuellement en vigueur,
  • Sont un facteur politique et culturel d’enrichissement pour l’ensemble de la société française, non victime de racisme, dépassée par les complexités des débats politiques actuels et réduite à voter « utile » ou pour des « valeurs » visant de façon plus ou moins nuancée à produire du racisme et de l’exclusion.

Parvenant au terme de cette étude sur malcolm X, je tiens à renouveler mes salutations à Sadri Khiari, pour l’initiative de son débat sur Malcolm X en France, et à adresser mes profonds remerciements aux membres de l’équipe du site Etat d’Exception, pour leur relecture attentive et leurs remarques, ainsi qu’à toutes les lectrices et à tous les lecteurs qui ont eu ou auront le respect et la générosité de me lire.

Respectueusement et sincèrement,

indigène x.

Notes

[1] Pour un exemple type de ce genre de dérives, voir le discours porté par le mouvement « Egalité et Réconciliation », d’Alain Soral. Il s’agit, pour l’essentiel, d’une idéologie d’extrême-droite visant notamment à faire accepter le racisme et les inégalités socio-économiques aux populations des banlieues françaises, via le mythe flou du « complot » d’un empire « américano-judéo-maçonnique », de type « Star Wars ». Elle repose sur deux présupposés bien commodes, et dont le caractère erroné peut aisément se démontrer sans recours à une quelconque thèse complotiste :
– Celui selon lequel le Front national (FN) serait un parti « anti-système », alors même que ce parti administre concrètement et depuis de nombreuses années en France nombre de municipalités, et a des représentants au Parlement. Le FN œuvre pleinement à la mise en place des lois et politiques françaises, a minima s’agissant des politiques d’habitat, d’urbanisme et d’immigration,
– Les Etats-nations européens seraient « manipulés » par Israël. Or, historiquement, Israël est un Etat qui s’est inscrit et a reposé clairement sur les présupposés classiques colonialistes ouest-européens (la thèse visant à décréter que le peuple ou l’Etat palestinien n’existe pas et n’a jamais existé est clairement une reprise textuelle des discours coloniaux ayant motivé, ne serait-ce qu’à l’échelle de la France, la colonisation de l’Algérie ou encore les génocides amérindiens dans les Antilles). Israël n’a pu motiver ses politiques d’expulsion et d’apartheid vis-à-vis du peuple palestinien qu’avec le soutien diplomatique très officiel des Etats européens et de l’Afrique du sud sous le régime d’apartheid.
Pris et suivi littéralement, ce type de discours consiste concrètement à ne rien faire, ne rien penser pour œuvrer politiquement pour les populations victimes du racisme (propositions pour améliorer l’emploi, le logement…?), ni même d’ailleurs pour œuvrer en faveur des populations palestiniennes : soutenir d’un côté les « bienfaits » de la colonisation française en Algérie, et de l’autre le « mal » que constituerait l’Etat d’Israël, ne tient la route qu’au moyen d’une vision raciste d’une entité « juive » et en ignorant totalement les divisions politiques et les inégalités structurelles au sein de l’Etat d’Israël lui-même (entre ashkénazes d’Europe de l’Est, globalement valorisés d’un côté, et sépharades magrébins, juifs palestiniens d’origine et falashas d’Ethiopie, majoritairement discriminés, de l’autre), ainsi que la situation politique et l’histoire précise de la Palestine.
Enfin, outre que ce discours fait totalement l’impasse sur ses propres contradictions idéologiques (quid des idéologies d’extrême-droite anti-palestiniennes, et portées par nombre de courants au sein du Front national ?), via une rhétorique sectaire et racialiste (vrai/faux musulman, vrai/faux patriote, vrai banlieusard/faux bourgeois… Le caractère « authentique » étant évidemment réservé à tous ceux en accord avec ce discours), il semble surtout et simplement revendiquer une légitimité médiatique, en dénonçant l’éviction d’Alain Soral des medias officiels. Pour une critique pertinente de cette « idéologie », voir l’article de la militante antiraciste Fatouche Ouassak, Pourquoi je soutiens Alain Soral ?, paru dans l’ouvrage Nous sommes les Indigènes de la République, aux éditions Amsterdam (2012).
[2] Voir, pour exemple, « Du comité national contre la double peine au mouvement de l’immigration et des banlieues », entretien avec Tarek Kawtari, in A. Boubeker et A. Hajjat (coord.), Histoire politique des immigrations (post)coloniales, Amsterdam, 2009.
[3] Si Sadri Khiari résume bien cette notion d’ « Islam de fraternité » dans son ouvrage (Malcolm X : stratège de la dignité noire), il semble néanmoins, à mon sens, clairement limiter son analyse au seul aspect de l’opposition entre la spiritualité de Malcolm X et le marxisme occidental a-religieux, et par suite son équivalent laïc d’extrême-gauche en France.
[4] Voir Manning Marable, Malcolm X: A Life of Reinvention, et Firpo Carr, The Re-assassination of Malcolm X.
[5] Les programmes de désintoxication de la NOI suscitaient d’ailleurs l’admiration de Martin Luther King, qui insistait sur leurs résultats nettement supérieurs à ceux obtenus par les services sociaux spécialisés officiels. Voir sur ce point Malcolm X, Le pouvoir noir, La Découverte, 2008.
[6] Si Malcolm était conscient de la non-véracité de cette « divinité », notamment au cours de son premier séjour au Moyen-Orient à la fin des années 1950 (séjour visant à créer des contacts entre la NOI et des institutions islamiques officielles, et qui avait ainsi permis l’envoi et l’admission du fils d’Elijah Muhammad, Wallace Deen Muhammad, à l’université d’études islamiques « Al Azhar » au Caire), il ne l’a dénoncée qu’au moment de sa rupture politique avec la NOI, après être parvenu à la conclusion que le fonctionnement sectaire de cette structure faisait obstacle à son combat pour la dignité des Afro-Américain-e-s (captation des ressources financières de la NOI par une élite dirigeante au détriment des programmes sociaux de base, abus et harcèlement sexuels sur la personne des secrétaires personnelles d’Elijah Muhammad,…). Le combat « religieux » contre la doctrine de la NOI sera surtout porté par Wallace Deen Muhammad qui, à son retour du Caire, prônera l’adhésion à un Islam sunnite et fondera la « World Community Al Islam in the West » (WCIW), ensuite devenue la « Muslim American Society », et aujourd’hui dissoute. Cette « scission » générera notamment l’ouvrage dogmatique particulièrement médiocre d’Elijah Muhammad, visant à détruire l’héritage de Malcolm X à sa mort : The Blood Bath: the True Teachings of Malcolm X.
[7] Pour des ouvrages pertinents sur la dimension religieuse de Malcolm X, consulter : On the Side of My People: A Religious Life of Malcolm X, de Louis A. De Caro, New York University Press, 1997 ; Malcolm X and the Cross: the NOI, Malcolm X and Christianity, du même auteur, NYUP, 1998 ; et Between Cross and Crescent: Christian and Muslim Perspectives on Malcolm X, de Lewis V. Baldwin et Amiri Yasin Al Hadid, University Press of Florida, 2002. Et pour une présentation « populaire », non universitaire et tout aussi intéressante, consulter When Allah Made Malcolm X Smile: the Man, the Minister, the Shining Prince, de Raymond Sturgis, publication indépendante, 2012.
[8] Voir les ouvrages Ghosts in Our Blood: With Malcolm X in Africa, England and the Caribbean, de Jan R. Carew, afro-caribéen vivant en Angleterre et qui a réalisé une série d’entretiens avec Malcolm sur ces questions peu avant son assassinat ; Malcolm X: The Man and His Contribution to the Pan African Struggle, de Dwayne Wong (Omowale) ; et The Geography of Malcolm X: Black Radicalism and the Remaking of American Space, de James Styner, Routledge, 2006. Surtout, on consultera ici l’ouvrage disponible en français, Malcolm X : sur l’histoire afro-américaine, retraçant les discours de Malcolm X orientés vers ce panafricanisme culturel et politique. Malcolm y aborde notamment les questions historiques des civilisations noires égyptiennes, de l’héritage de la révolution haïtienne, dans les Caraïbes, ou encore des traites négrières esclavagistes transatlantiques occidentales, et arabo-islamiques.
[9] Consulter, sur ce point, l’interview librement téléchargeable sur internet de Yuri Kochiyama, intitulée « The Impact of Malcolm X on Asian-American Politics and Activism », où il est question de l’influence de la pensée politique de Malcolm X sur les mouvements nippo-américains, portés notamment sur le sort des familles de réfugiés militaires japonais, internées dans des camps aux USA à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. Plus précisément, Y. Kochiyama fait ici part de certaines rencontres entre Malcolm X et des « hibakusha » (terme japonais désignant les survivants irradiés et mourant suite au génocide atomique américain opéré sur les villes de Hiroshima et de Nagasaki à la fin de la Seconde Guerre mondiale), qui furent apparemment profondément touchés par l’attitude de Malcolm à leur égard.
[10] Voir les vidéos de Yuri Kochiyama sur Malcolm X (en trois parties). Dans ces vidéos, malheureusement non sous-titrées et enregistrées en 2008, Yuri Kochiyama, aujourd’hui âgée, est interviewée par un média afro-américain indépendant et revient sur sa rencontre avec Malcolm, (qui avait répondu à son courrier d’invitation à la rencontrer elle et les personnes de sa communauté, étant précisé que Yuri Kochiyama était alors totalement inconnue), sur l’influence de Malcolm sur les mouvements nippo-américains, et sa perception de l’éthique politique de ce dernier. Elle insiste sur sa sincérité, son amour et son respect de la personne humaine, non seulement vis-à-vis de la communauté afro-américaine, mais envers toutes les « minorités » opprimées et les gens en général sans distinction de couleur : elle explique que Malcolm n’était pas seulement et simplement un « homme noir », mais l’incarnation d’une « expérience noire » qui permettait une action politique libératrice aux USA.
[11] Le FBI échouera ainsi dans sa tentative d’atteinte à l’image personnelle de la personne de Malcolm X et ce, en dépit du fait qu’il ait réussi à faire infiltrer un de ses agents parmi ses proches, qu’il ait mis celui-ci sur écoute téléphonique pendant près d’une dizaine d’années et qu’il ait également accumulé sur lui des fiches de renseignements de près de 6000 pages. Les « FBI files » sur Malcolm X sont d’ailleurs disponibles à la vente aux USA aujourd’hui, en 27 volumes d’une moyenne de 200 pages chacun. On pourra aussi consulter un ouvrage sorti en 2012 et donnant un aperçu général de ces fiches de renseignement : Malcolm X: The FBI Files, de Clayborne Carson, David Gallen, et Spike Lee.
[12] A mon sens, c’est sans doute la conclusion du discours de Malcolm X à Oxford en 1964, qui nous donne véritablement le meilleur résumé possible de son « éthique politique » : « A mon avis, la nouvelle génération de Blancs, Noirs, Marrons, peu importe ce qu’elle est, vous vivez à une période d’extrémisme, une période de révolution, une période où il y aura du changement, les gens au pouvoir ont mal utilisé ce pouvoir, et maintenant il faut qu’il y ait un changement. Un monde meilleur devra être bâti, et le seul moyen sera de le bâtir avec des méthodes extrêmes. Et je me joindrai à quiconque – peu importe votre couleur – tant que vous voudrez changer cette misérable condition qui existe sur cette terre. Merci ».
[13] La traduction politique concrète, la plus connue, de l’héritage spirituel et culturel de la pensée de Malcolm X, semblerait être aujourd’hui certaines politiques d’enseignement scolaire aux USA, via le « Black History Month », clairement inspiré du volet culturel de la charte fondatrice de l’OUAA, et d’ailleurs mis en scène dans le film de Spike Lee.
[14] Pour des exemples en langue française, voir les ouvrages de Mohammed Arkoun ou de Tariq Ramadan qui, bien que particulièrement riches et nuancés, n’en restent pas moins enfermés dans ce débat Occident/islam.
[15] A ce titre, la lecture d’ouvrages d’auteurs issus du « Tiers Monde » et identiquement critiques envers l’Occident et ses « concurrents terroristes » islamistes est ici bienvenue. Ces ouvrages soulignent la médiocrité des œuvres politiques des régimes islamistes, qui sont aux antipodes d’un épanouissement et d’un accomplissement spirituel, économique de leurs populations. Pour une critique des idéologies salafistes, wahhabites,.. du point de vue des populations musulmanes d’Asie du sud-est, voir par exemple, Encountering Islam : The Politics of Religious Identities in Southeast Asia, de Hui Yew-Fong.
[16] En langue française, on trouvera par exemple l’ouvrage de René Guénon, Aperçus sur l’ésotérisme islamique et le taoïsme. Le caractère dominant du débat Occident/islam est d’autant moins légitime que l’Indonésie, plus grand pays musulman du monde de par sa population, s’est construit spirituellement sur la base d’un courant spirituel de l’islam, le soufisme, axé sur les valeurs, le fond de la spiritualité, tout en alliant certes la pratique, mais sans dévoyer celle-ci pour en faire un marqueur de « supériorité » du pratiquant sur le non-pratiquant, ou un instrument de pur prosélytisme ignorant de la diversité des spiritualités et philosophies du reste de l’humanité. Le soufisme indonésien semble ainsi insister sur la « sincérité » de la pratique de la religion musulmane comme voie d’accès à des valeurs, étant précisé que celles-ci sont dans cette optique identiquement accessibles au moyen d’autres religions, spiritualités, voire même philosophies non religieuses, dés lors que celles-ci sont pratiquées ou réfléchies de manière sincère et humble. Enfin, l’islam indonésien est marqué par un fort syncrétisme religieux avec le bouddhisme, qui a inspiré une philosophie politique assez remarquable en termes d’ouverture spirituelle et religieuse, via la doctrine constitutionnelle du « pancasila », axée notamment sur la justice sociale, l’égale valeur et la coexistence pacifique de toutes les religions et spiritualités, et le rejet d’un gouvernement « islamique » instaurant une application littérale de la « loi coranique ». Ce pays est aussi connu pour certains de ses mouvements politiques recherchant librement des mesures politiques concrètes et efficientes non religieuses, mais inspirées de « valeurs » islamiques d’égalitarisme et de justice sociale, via des réflexions sur l’économie, la zakat, etc. Consulter ici l’ouvrage très intéressant de Gwenaël Njoto-Feillard, L’islam et la réinvention du capitalisme en Indonésie, Ed. Karthala. Je précise que je n’entends pas verser pour autant dans une « idéalisation » du régime politique de cet Etat, qui n’a absolument pas lieu d’être (et ce, comme pour n’importe quel Etat dans le monde).
[17] On relèvera cependant au sein des réflexions menées par les militants de l’antiracisme, l’article précieux de Sofiane Ould Bechaouche, ancien membre du PIR, « Témoigner du Tawhid : pour une théologie de la libération dans les quartiers populaires », paru dans l’ouvrage collectif précité, Nous sommes les Indigènes de la République. L’article développe une approche populaire, épurée et non sectaire de l’islam, essentiellement axée sur la recherche de valeurs comme moteur de libre réflexion politique, comme source saine et constructive d’inspiration pour l’élaboration d’une « éthique » politique, et l’ouverture aux autres communautés victimes du racisme en France ; une approche qui fait incontestablement écho à celle de Malcolm X. On citera aussi l’ouvrage coordonné par Zahra Ali, Féminismes islamiques, qui rend compte de perspectives vraiment internationales, de la Malaisie à la France. Les nombreuses publications du centre Tahwid, créé à la fin des années 1980, mais largement éclipsées par la médiatisation de leur partenaire Tariq Ramadan, présentent aussi un intérêt certain.
[18] Voir par exemple l’article, Ce qui est juste est juste : itinéraire de « Kahina X », dans l’ouvrage précité, Histoire politique des immigrations (post)coloniales.
[19] A mon sens, c’est en effet l’effet pervers qui peut menacer à long terme nombre d’actions politiques de défense des intérêts de l’immigration et des banlieues. Pour prendre un exemple récent concret, les mouvements naissants de lutte contre l’islamophobie auront incontestablement à s’enrichir d’alliances avec d’autres communautés religieuses identiquement victimes de la loi sur l’interdiction des ports de signes religieux du 15 mars 2004, qui a créé un apartheid scolaire non seulement à l’encontre de jeunes musulmanes voilées, mais aussi à l’encontre d’enfants de la communauté sikh en France, voire de jeunes rastafaris aux Antilles.
[20] Les ouvrages purement politiques sur Malcolm X, y compris en langue anglaise, ne portent jamais exclusivement sur de telles problématiques mais s’intéressent, d’avantage et pour l’essentiel, à la dualité philosophique intégration/séparation. Voir par exemple, Making Malcolm: The Myth and Meaning of Malcolm X, de Michael ERIC DYSON, Oxford University Press, 1995 ; The Black Book: The True Political Philosophy of Malcolm X, El Hajj Malik El Shabbaz, de Yussum Naimkly, 1996 ; The Cambridge Companion to Malcolm X, ouvrage collectif, Cambridge University Press, 2010 ; ou encore Malcolm X : les 3 dimensions d’une révolution inachevée, Franck Steiger, L’Harmattan, 2010.
[21] Voir l’inrterview de Manning Marable sur les chapitres supprimés de l’autobiographie de Malcolm X : « Qui était vraiment Malcolm X ?», librement consultable sur le site Europe solidaire sans frontières.
[22] Martin Luther King, The Trumpet of Conscience.
[23] Les Indigènes sont, selon les mots de Sadri Khiari, « un mouvement intellectuel » (Pour une politique de la racaille, p. 127).

Biographie

Par souci de transparence, je tiens à préciser que je préfère conserver l’anonymat pour des motifs personnels, liés à la volonté de restreindre l’ampleur du risque de discrimination à l’embauche, déjà conséquent à mon encontre. En tenant compte de cette protection purement personnelle, j’ai privilégié un pseudo qui ne fait pas mystère ni doute sur mon anonymat.

Malcolm X : stratège de la dignité noire

Sadri Khiari
Editions Amsterdam
2013

8,50 euros