La prison pour les policiers tueurs ?

Beaucoup de celles et ceux qui ont milité sur la question des crimes policiers (et pénitentiaires) se sont heurté-e-s à cette double contradiction : la conscience qu’aucune procédure ou décision judiciaire ne ramènera à la vie celui ou celle tué-e par la police (ou par les matons) ; la conscience qu’exiger la prison pour ces tueurs nous condamne à user du même vocabulaire que celui des institutions répressives.

Lundi 18 mai 2015. Les deux policiers impliqués à Clichy-sous-Bois dans la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré (rahimahom Allah), sont relaxés. Cette décision du tribunal de Rennes vient clore dix années d’une instruction judiciaire chaotique, interminable.

15 janvier 2016. La Cour d’assises de Bobigny prononce la relaxe du policier Damien Saboundjian, qui avait abattu d’une balle dans le dos Amine Bentounsi (Ayr) le 21 avril 2012 à Noisy-le-Sec (93).

18 février 2016. En validant la décision prononcée par la cour d’appel de Rennes en décembre 2014, la Cour de cassation prononce un non-lieu définitif dans l’affaire Ali Ziri (Ayr), retraité algérien mort le 11 juin 2009 des coups reçus deux jours plus tôt lors de son interpellation par des policiers à Argenteuil (95).

Dans les morts d’Amadou Koumé (Ayr), tué par étranglement le 6 mars 2015 dans un fourgon de police à Paris, et de Hocine Bouras (Ayr), tué d’une balle dans la tête le 26 août 2015 à Colmar alors qu’il était menotté dans un fourgon de police, ce sont là aussi deux non-lieux qui ont été prononcés.

amadEn moins d’un an, ces cinq décisions tirées d’affaires emblématiques ont montré à quel point il est difficile en France de faire condamner des policiers qui tuent dans l’exercice de leurs fonctions. Et pour peu qu’on élargisse, une jurisprudence constante depuis 30 ans nous montre toute l’impunité accordée aux meurtriers lorsque ces derniers agissent au nom de l’Etat.

Car les poursuites judiciaires, et quand ils ont lieu, les procès intentés aux policiers, conduisent rarement à leur condamnation à des peines de prison ferme. Mais ces condamnations constituent-elles l’objectif même des mobilisations des différents comités « Vérité & Justice » ? Voulons-nous réellement que les policiers tueurs aillent en prison ?

La question peut paraitre déplacée compte tenu de l’impunité judiciaire dont bénéficie la police dans une France où l’Assemblée nationale est venue ce 02 mars 2016 assouplir les règles d’usage des armes par les forces de l’ordre, vote qualifié à juste titre de véritable « permis de tuer ».

Cette question – La prison pour les policiers tueurs ? – était pourtant au cœur de certains débats au sein du mouvement Black Lives Matter aux Etats-Unis. Marlene Martin, activiste originaire de Chicago, s’est faite l’écho de ces débats dans une tribune intitulée « Should police murderers go to prison? » (traduite en français sur le site A L’Encontre). Elle pointe cette contradiction que beaucoup de personnes investies dans le combat contre les crimes policiers ont déjà relevé :

« Juger des agents de police meurtriers et les enfermer offre une légitimité à un système qui est raciste et violent en son cœur même. Cela encourage, en outre, les gens à avoir une confiance mal placée en celui-ci. »

blacklivesmatterPour elle, cette contradiction n’est qu’apparente et elle affirme que les militant-e-s peuvent exiger la poursuite et l’emprisonnement des policiers meurtriers tout en restant fidèles à leurs principes, y compris celui d’une vision en un monde à venir sans ces prisons ou sans ces policiers :

« En réalité, la lutte visant à ce que la police rende des comptes pour la violence raciste qu’elle déploie peut amplifier le mouvement, le rendre politiquement plus fort et plus confiant en ses capacités, de telle façon qu’il poursuive son œuvre d’organisation en direction de ces objectifs plus larges. »

Les combats menés pour faire condamner les policiers tueurs (ou ceux qui mutilent) doivent s’inscrire dans des luttes plus larges en vue d’une plus grande justice sociale et raciale. En faire la fin de la lutte elle-même nous parait hasardeux et risqué pour les raisons de principe qui viennent d’être évoquées plus haut, mais aussi parce que dans l’état actuel de leur configuration, les procès posent 4 séries de problèmes pratiquement insolubles :

  1. Le procès, son cérémonial, son decorum, la manière dont les vies y sont construites et les parcours narrés, le mode de recrutement des juges et le rôle très particulier du procureur, tout cela fait du tribunal l’un des « lieux les plus violents de la vie sociale », comme l’a relevé, à la suite de beaucoup d’autres évidemment, le sociologue Geoffroy de Lagasnerie dans son dernier ouvrage Juger, l’Etat pénal face à la sociologie.
  2. Le procès individualise à l’excès des problématiques qui sont pourtant collectives, communautaires, sociales, c’est-à-dire éminemment politiques.
  3. Le tribunal est, selon la formule célèbre de Sayad, « un lieu où sévit la forme la plus insidieuse, parce que la plus cachée, du racisme – la moins visible, non seulement la moins énoncée et la moins dénoncée, mais aussi la plus difficilement énonçable et dénonçable. »
  4. Enfin, l’expérience nous prouve que le tribunal ne peut pas être un lieu de mobilisation militante ; un espace neutre où se matérialiserait le combat final entre des forces antagonistes. A titre d’exemple à Lyon, en décembre 1985, à l’issue du procès du meurtrier d’Ahmed Boutelja (Ayr), le président du tribunal fait évacuer la salle par des policiers qui s’exécutent avec une grande violence : de nombreuses personnes sont blessées et gazées, dont la mère et le père d’Ahmed. Toutes les personnes qui ont pu assister à des procès similaires, ont pu à chaque fois constater le caractère impressionnant et ostentatoire du dispositif de sécurité. Le tribunal n’est pas un espace neutre. La police y joue pour ainsi dire à domicile.

Ces quelques éléments rendent compte des rapports de forces à l’intérieur et autour des tribunaux. Ils ne signifient en rien que la procédure judiciaire, et s’ils ont lieu les procès, soient inutiles.

D’abord parce qu’il y a toujours la possibilité d’un procès de rupture, surtout en matière de crimes policiers où la famille et les proches de la victime n’ont plus rien à perdre. Ce qu’ils avaient de plus cher leur a de toute façon déjà été ôté. A titre d’exemple, en janvier 2012 lors du premier procès à Grasse des meurtriers d’Abdelhakim Ajimi (Ayr), après les réquisitions du procureur qui n’avait requis que des peines de sursis, la décision avait été prise par le comité de soutien de la famille Ajimi de ne plus assister au procès. Le dernier jour du procès devaient se tenir les plaidoiries des avocats des policiers. Nous étions tou-te-s installé-e-s dans les gradins du tribunal. Cinq minutes après le début des débats, le père d’Abdelhakim s’est levé et a quitté le tribunal. Les membres de sa famille l’ont suivi. Puis nous avons tous suivi le mouvement, méthodiquement, rangée après rangée. Le message adressé aux juges, aux policiers, à leurs avocats et leurs soutiens, était clair : « on vous laisse rendre justice entre vous ».

GRAXXQ414_XG_MANIF AJIMI.JPGEnsuite, à la faveur de la plainte déposée par les proches de la victime (avec constitution de partie civile), et des mobilisations qui ont lieu, une fenêtre médiatique s’ouvre. Il revient aux proches et au comité de soutien d’élargir cette fenêtre et d’inscrire le drame que constitue cette mort dans l’histoire de leur ville, du lieu où ils vivent, et dans celle plus générale des luttes de l’immigration et des quartiers.

Tous les morts que nous avons cités dans cet article viennent s’ajouter tristement à la longue liste de celles et ceux morts poursuivis, frappés, tasés, tirés à vue ou enfermés par l’Etat à travers ses forces répressives. Et bien que chaque situation soit spécifique à un quartier, à un milieu, il faut que chaque mort, que chaque incarcération, que chaque procès soit l’événement catalyseur qui donne à voir toutes les tensions politiques, sociales et raciales existantes.

1909624_1655362021384309_3873240298615520153_nAu-delà des mobilisations, qui sont nécessaires, un des moyens les plus efficaces, nous semble-t-il, c’est d’exprimer cette contestation de façon créative. Parce que les effets dramatiques de la répression d’Etat, lorsqu’ils ne donnent pas lieu à des mobilisations de masse et à des productions artistiques, peuvent laisser les gens encore plus démunis et amers.

C’est donc par la lutte politique et par la production culturelle qu’on forge une langue, une perspective, une esthétique, et une identité cohérentes à un mouvement ; et qu’on parvient à remplir les objectifs de ce mouvement.

Même si les temps sont durs, et même sous l’état d’urgence, il est de notre responsabilité de parler haut et fort. D’user des meilleurs dons que nous possédons pour que la mémoire de toutes les victimes de l’Etat d’exception continue à vivre à travers des œuvres artistiques et collectives.

C’est-à-dire précisément à travers quelque chose qui ne pourra jamais être tué.