« Pourquoi ne serrez-vous pas la main aux femmes ? »

« Pourquoi les femmes ne sont pas présentes sur votre site ? C’est votre éthique de les cacher ? »

« Êtes-vous fiché S ? »

Ce sont là les questions posées au président de l’association BarakaCity, Idriss Sihamedi, par les journalistes et le présentateur de l’émission de Canalplus, « Le Supplément ». Vint ensuite la question fatidique, posée avec insistance : « Est-ce que vous condamnez l’Etat islamique ? »

Ces questions aussi bien que les réponses ont été largement commentées sur les réseaux sociaux. Des tweets portant le hachtag #AskLikeAli (en référence à Ali Baddou, présentateur de l’émission) ont fusé sitôt l’émission diffusée. Certaines formules sont particulièrement bien trouvées :


De l’autre côté, l’embarras et une certaine hésitation perceptibles dans ses réponses ont valu à Idriss Sihamedi quelques critiques, y compris au sein de la communauté musulmane. Certain-e-s ont fustigé un « manque de préparation », de « professionnalisme », voire même de « clarté » face à une question d’apparence assez simple : « Est-ce que oui ou non vous condamnez l’Etat islamique ? »

Mais l’est-elle réellement ?

L’interview d’Idriss Sihamedi et de Fatiha Khettab (porte-parole du comité « Free Moussa ») était précédée d’un reportage consacré à BarakaCity, l’employeur de Moussa Tchantchuing, reportage où il devait être question principalement de l’incarcération depuis plus d’un mois au Bengladesh pour des motifs plus que flous de Moussa, et du sort fait aux populations Rohingyas. Au lieu de cela, ce qui a surtout intéressé les journalistes ce sont les fonds levés par BarakaCity, l’absence de mixité dans ses locaux, et son caractère soi-disant « controversé » attesté par les deux perquisitions (sans aucune suite judiciaire) menées dans ses bureaux situés dans l’Essonne.

On comprend assez vite que le dispositif de l’émission est construit autour de l’opposition devenue aujourd’hui classique entre progressisme (occidental) et son parfait contraire qu’est l’islam[1] (le sujet sur Moussa vient après un autre sur la « déradicalisation »).

150821-joseph-massadCette opposition fondamentale progressisme/islam est au cœur du dernier ouvrage de Joseph Massad, Islam in Liberalism, à propos duquel Yasmin Nair note que :

L’Occident est aujourd’hui considéré comme le foyer des valeurs progressistes : la tolérance, les droits des femmes et des homosexuel-le-s, la compassion et l’empathie dans les sphères démocratiques. L’Islam a été placé comme l’autre du progressisme : intolérant, misogyne, homophobe et cruel.

 

Pour Massad, toutes ces qualités, ces valeurs négatives ont été « projetées sur l’Islam et […] c’est seulement à travers cette projection que l’Europe pouvait émerger comme démocratique, tolérante, philogéniste et homophile, en bref sans Islam ».

A cette construction de l’islam comme intrinsèquement étranger (il est l’Autre absolu du progressisme occidental), il faut ajouter dans l’espèce qui nous occupe un autre dispositif – tout aussi redoutable – auquel le président de BrakaCity a été soumis : celui de la télévision, dispositif qui rend impossible le développement du moindre propos critique sans être coupé (que ce soit par les intervenant-e-s ou au montage final de l’émission).

97829121070081S’il avait pu poursuivre la critique qu’il avait amorcée de la question qui lui avait été posée, Idriss Sihamedi aurait été amené à faire une critique de la télévision elle-même. On sait depuis Bourdieu notamment que toute critique à la télévision débouche sur une critique de la télévision et qu’il est difficile (sinon impossible) de critiquer la télévision à la télévision.

Autant dire que dans de telles conditions le président de BarakaCity n’avait aucune chance, et c’est pourquoi les personnes qui fustigent ses hésitations négligent les logiques implacables qui sont ici à l’ouvre.

D’autant que nous partageons totalement son embarras face à cette question – « Est-ce que vous condamnez l’Etat islamique ? » – lancée à la face de tout-e musulman-e à l’islamité par trop visible. Le simple fait de poser la question est là pour attester d’une ambiguïté qu’il est urgent de lever.

Poser la question dans cette forme, c’est déjà condamner ou du moins acculer celle ou celui à qui on s’adresse (on se souvient du « débat » Ramadan/Sarkozy et l’injonction du second faite au premier de condamner les « châtiments corporels »).

Alors quelle attitude adopter face à une telle question ? Que répondre à celles et ceux qui exigent de nous que nous condamnions sur commande ? Si les conditions nécessaires à une réponse étayée sont réunies, il faut impérativement remettre en cause les présupposés de la question même. Demander aux personnes qui la posent pourquoi il faudrait se poser en juge et condamner l’EI et l’EI seul. Rappeler l’étendue des responsabilités des régimes occidentaux dans le sang qui coule et le chaos qui règne en Irak, Syrie, et dans toute la région.

Renverser la question en demandant aux chroniqueurs du « Supplément » (et aux autres) s’ils condamnent les frappes actuelles de l’armée française en Syrie, financées avec leurs impôts ? Ce qu’ils ont fait pour empêcher les bombardements de la coalition (à laquelle participait la France) lors de la première guerre du Golfe ? S’ils se sont levés contre plus décennie d’un embargo génocidaire ? S’ils ont dénoncé les mensonges de l’administration Bush sur les « armes de destruction massive » de l’Irak et s’ils ont agi pour empêcher l’invasion de ce pays et sa mise en coupe réglée à partir de 2003 ? S’ils ont dénoncé les tortures et les humiliations dans les prisons d’Abou Ghraïb et de Guantanamo ? S’ils ont jugé humiliante la pendaison de Saddam Hussein (pour lequel nous n’avons aucune sympathie) le jour même où les musulman-e-s fêtaient l’Aïd ? En un mot, qu’ont fait les personnes qui nous somment aujourd’hui de condamner l’EI pour éviter la situation qui a favorisé son émergence ? A peu près rien.

C’est pourquoi il nous semble illusoire de croire que des propos critiques et pertinents sur la Syrie, l’Irak, l’état d’urgence, l’islamophobie ou le silence des institutions sur l’incarcération injustifiée de Moussa, puissent jamais être tenus à la télévision française, qui plus dans une émission de divertissement politique du groupe Canalplus. Et c’est la raison pour laquelle nous aurions aimé que le président de BarakaCity refuse tout bonnement de répondre (chose qu’il avait d’ailleurs commencé à faire).

Car il n’y a pas de bonnes réponses à de mauvaises questions. Il y a seulement des conditions, un espace, qui permettent une expression véritable, conditions qui sont aujourd’hui inexistantes dans le paysage médiatique mainstream. Les musulman-e-s ne sont pas les seul-e-s à pâtir de cette situation. Il faut ici se garder d’une approche « islamo-centrée » qui ne mettrait la focale que sur une communauté, en oubliant que le dysfonctionnement est général.

Il existe en effet un problème de représentation des musulman-e-s dans les médias que dans la mesure où il existe un problème de représentation des vécus et aspirations profondes de l’ensemble des populations installées en France. On voit mal comment les musulman-e-s pourraient être les seul-e-s à être représenté-e-s correctement dans ce pays alors qu’aucune autre catégorie de la population ne l’est (à l’exception de la bourgeoisie blanche).

Dans un tel contexte, nous devons tout autant refuser l’injonction à nous désolidariser que celle à condamner l’EI (et l’EI lui seul). S’il nous faut parler de ces questions, et il nous le faut impérativement, c’est à nos conditions, c’est-à-dire à celles qui garantissent que nos expériences, nos récits et nos analyses ne soient pas dénaturés, ce qui exclut la quasi-totalité des programmes télévisés actuels.

Parce que « les outils du maitre, nous prévenait Audre Lorde, ne détruiront jamais la maison du maitre ».
Audre Lorde (2)

Notes

[1] Un plan pendant le reportage a retenu notre attention : on y voit des membres de BarakaCity en réunion assis chacun sur leur chaise autour d’une table et la journaliste de Canalplus menant son interview assise sur la table même. Une attitude familière que n’aurait sans doute pas adopté la journaliste pour interroger par exemple des dirigeant-e-s du Medef, d’une multinationale, ou d’une organisation politique ou cultuelle (non musulmane) importante.