Sur « La chasse aux Musulmans » de Sherene H. Razack
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  • Sur « La chasse aux Musulmans » de Sherene H. Razack

  • 4 février 2012
  • Le présent ouvrage soutient une thèse selon laquelle la pensée raciale, soit le refus de reconnaitre une même humanité aux Musulmans et aux peuples d’ascendance européenne, constitue l’une des premières caractéristiques, et l’un des éléments clés, de la guerre déclenchée contre le terrorisme[1].

    Ce sont les premiers mots de l’ouvrage de Sherene H. Razack, professeure à l’université de Toronto, livre dont l’actualité est rendue brûlante par la recrudescence des législations islamophobes partout en Europe. Mais ce n’est pas tant de l’actualité immédiate qu’entend traiter l’auteure, mais plutôt de la séquence ouverte par les attentats du 11 septembre et l’invasion de l’Afghanistan. Ces années, ce sont essentiellement celles de l’administration Bush, marquées par une politique étrangère états-unienne ultra agressive. L’accession à la présidence de Barack Obama a apporté des changements de forme (qu’on songe au discours du Caire) mais aucunement de fond : l’Afghanistan et l’Irak restent occupés, et Guantanamo toujours en service[2].

    Le livre de S. Razack arrive à point nommé. Il place « la notion de race au cœur même des mesures d’exception » qui visent les Musulmans, dans le but d’« attirer l’attention sur le type d’arguments employés, tant dans les lois que dans la société en général, pour justifier l’éviction de certains groupes. » Au cœur de la logique discursive déployée pour tenter de justifier la guerre contre le terrorisme, l’auteure souligne que « trois figures allégoriques vont imposer leur présence dans le paysage social » : le « dangereux » Musulman, la Musulmane « en péril » et l’Européen « civilisé ». Ces trois personnages « ont fait leur apparition dans un grand nombre de lois occidentales, en vertu desquelles on expulse aujourd’hui les Musulmans du genre humain, et on leur refuse la citoyenneté consentie aux autres. »

    Internements et tortures pour « dangereux » Musulmans

    Le premier outil qu’examine l’auteure est celui des « certificats de sécurité » canadiens, « qui autorise la détention sans procès de tout étranger suspecté d’être impliqué dans des activités terroristes et, plus révélateur, de toute personne considérée comme potentiellement capable de commettre de tels actes. » Les cinq hommes ayant fait l’objet de certificats de sécurité étaient tous des musulmans d’origine arabe, qui ont passé de trois à sept ans derrière les barreaux. Le fait même de mener une existence paisible a pu jouer en leur défaveur, puisque c’était bien la preuve qu’elles ont tout fait pour ne pas attirer les soupçons des autorités.

    A côté de cette pratique, l’auteure analyse celle de l’internement et de la torture dans des prisons-camps, tels ceux de Guantanamo[3] ou d’Abou Ghraïb. C’est d’ailleurs sur ce dernier que se penche plus particulièrement S. Razack, qui remarque à la suite de nombreux auteurs, qu’« Abou Ghraïb était moins une prison au sens strict qu’un camp de concentration, où les lois ne s’appliquaient plus. » C’est avant tout sur les photos – dont il en existerait des milliers – que porte ici l’analyse et conduit l’auteure à se poser la question de savoir pourquoi l’on éprouve le besoin de photographier et d’immortaliser de telles scènes. Le parallèle entre les pratiques des soldats étatsuniens à Abou GhraIb et les scènes de lynchages de Noirs aux Etats-Unis s’impose :

    Manifestations d’une volonté collective, les lynchages, de même que le fait de les photographier, permettaient aux femmes et aux hommes blancs d’affirmer ce qu’ils étaient et où ils se situaient dans l’échelle sociale.

    Plus troublant, l’étude des photographies de scènes de lynchages montre que sur l’ensemble des expressions qui se lisaient sur les visages des Blancs qui avaient assisté à la scène en simples spectateurs ou y avaient participé activement, aucun d’eux « ne trahit un sentiment d’horreur ». Mise littéralement en scène, la torture devient un rituel qui procure à la fois un sentiment de puissance et de maitrise, et permet d’affirmer la supériorité raciale des Blancs :

    La violence infligée aux détenus de la prison d’Abou Ghraïb en Irak par des soldats américains, hommes ou femmes, était à la fois fréquente et à caractère franchement sexuel. La pyramide formée par des prisonniers masculins nus, obligés de simuler des actes de sodomie, montrait de façon spectaculaire que l’empire a besoin d’images fortes , hétérosexuelles, patriarcales et violentes, pour marquer la suprématie de l’Occident sur le reste du monde.

    A travers la pratique de la torture et de l’internement, l’auteure met à nu la logique juridique qui sous-tend tout l’arsenal utilisé contre les musulmans : face à une menace exceptionnelle, celle du « terrorisme islamique », le respect scrupuleux du droit n’est pas permis et serait même contre-productif. S. Razack s’inscrit ainsi dans la lignée des travaux de Giorgio Agamben, notamment ceux portant sur l’état d’exception, défini comme « la forme légale de ce qui ne saurait avoir de forme légale », comme « un espace vide de droit, une zone d’anomie où toutes les déterminations juridiques – et avant tout la distinction même entre public et privé – sont désactivées[4]. »

    Sauver les musulmanes « en péril »

    La musulmane « en péril » est l’autre figure allégorique de la guerre menée contre le terrorisme, bataille qui a « ouvert un champ géopolitique qui autorise l’expression d’un racisme éhonté, au nom du féminisme. » Ce racisme ne date pourtant pas d’hier et remonte à l’entreprise coloniale, ce que l’auteure reconnait elle-même lorsqu’elle relève que « la volonté de libérer les femmes basanées de l’emprise de leurs hommes fut longtemps l’un des principaux objectifs du plan colonial. » S. Razack poursuit :

    Quand on se sert du corps des Musulmanes pour indiquer où leur communauté se place dans la modernité, pour désigner qui appartient à la nation et qui en est exclu, on écarte et on oublie du même coup toute la violence exercée contre les femmes occidentales chez elles. Le fait même de défendre les Musulmanes, contre les sévices dont elles seraient l’objet au sein de leur communauté, transforme automatiquement les Occidentales en femmes émancipées.

    Consciente de l’existence d’une instrumentalisation du féminisme aux fins de justifier la guerre contre le terrorisme, l’auteure cherche à définir une position qui lui « permettra de condamner tout autant le largage de bombes sur les Musulmans et les coups de poing que des hommes décochent au visage des femmes. » Pour définir cette position, elle analyse les mesures législatives prises en Norvège en matière de « mariages forcés », au Danemark, en Suède et au Canada, où la préoccupation des associations féministes mainstream pour la musulmane « en péril » a conduit le gouvernement à légiférer sur la question des tribunaux dits « islamiques » (en fait une forme d’arbitrage privé qui ne choque personne lorsque d’autres communautés y ont recours). A l’occasion des discussions publiques sur la place de l’islam dans ces pays, celui dont la législation sert d’exemple n’est autre que la France.

    Razack relève en effet que la France et sa législation bien pourvue en matière d’islamophobie, sert aujourd’hui de paradigme pour nombre d’hommes et de femmes politiques, de journalistes ou encore de féministes européens. Et au sein de ce dispositif législatif, qui crée un véritable droit d’exception pour les musulmans, se trouve la loi du 15 mars 2004 sur le foulard (dite « loi sur les signes religieux »). Une loi dont l’esprit de ségrégation n’a eu de cesse de s’étendre depuis.

    Conclusion

    J’en suis venue à la conclusion que la race est au cœur de tout ce qui touche les Musulmans aujourd’hui. Comme je crois l’avoir démontré, les Musulmans sont stigmatisés, surveillés plus que les autres, on leur refuse certains droits qui leur permettraient de jouir pleinement de leur citoyenneté et on les case dans des camps, sous prétexte qu’ils ne sont pas assez modernes, pas assez rationnels ou qu’ils forment un ensemble contre lequel les occidentaux modernes et laïques doivent se défendre.

    Il faut reconnaitre à S. Razack le sens de la formule et une volonté de faire œuvre de pédagogie. Le livre souffre pourtant quelques défauts. En plus d’une certaine répétitivité et d’un ordonnancement des chapitres pas toujours heureux, l’un des défauts majeurs de l’ouvrage réside dans l’impasse faite par l’auteur sur les résistances et productions face aux innombrables attaques dont sont l’objet les musulman-es. Sur les modes spécifiques de subjectivation politique que façonne l’omniprésence de la question musulmane dans le débat public. L’auteure semble en outre faire remonter le processus de racialisation des musulman-es à la décennie post-11 septembre, alors même que la plupart des processus qu’elle décrit étaient déjà à l’œuvre avant cette date en Europe et aux Etats-Unis.

    Toutefois, par la thèse qu’il soutient et la richesse de ses références, la lecture de l’ouvrage de Sherene Razack nous semble nécessaire. L’actualité hexagonale et internationale sont là pour nous en convaincre.

    Notes

    [1] Sauf mention, toutes les citations sont extraites de l’ouvrage de Sherene H. Razack, La chasse aux Musulmans, Evincer les Musulmans de l’espace politique, Lux Editeur, Montréal, 2011.
    [2] Voir Tariq Ali, Obama s’en va-t-en guerre, La Fabrique, 2010.
    [3] « On se rappellera que dans les années 1990, avant qu’il ne devienne une immense salle d’interrogatoire pour les gens soupçonnés de se livrer au terrorisme, le camp de Guantanamo servait à incarcérer des réfugiés haïtiens qu’on craignait porteurs du VIH. »
    [4] G. Agamben, Etat d’exception, Homo Sacer, Seuil, 2003, pp. 10 et 86.

    La chasse aux Musulmans. Evincer les Musulmans de l'espace politique

    Sherene H. Razack

    Lux Editeur

    2011

    344 pages

    20 euros

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