La République du mensonge
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  • 2 août 2019
  • Le Premier ministre est formel : le rapport que son collègue de l’Intérieur a commandé à l’IGPN n’a pu établir de lien entre l’intervention policière et la mort de Steve Maia Caniço. L’honneur républicain est sauf. En apparence. Steve est mort, c’est une certitude. Et cette mort est survenue à la suite de l’intervention de la police, ça en est une autre. Il est mort parce que, littéralement acculé cette nuit de Fête de la musique, il n’avait d’autre choix pour sa vie, pour sa survie, que de se jeter à l’eau face au fracas et aux coups des hommes en uniforme.

    Steve est mort et nous ne souhaitons en aucune façon relativiser cette disparition et la souffrance qu’endurent actuellement ses proches. Mais nous ne maitrisons pas toujours les associations d’idées que nous faisons, les montages qui s’opèrent dans notre esprit. Cette mort violente de Steve et le déni des autorités qui la suit comme son ombre, convoquent le souvenir d’un triste soir d’octobre, quand cette même police nationale ratonnait et noyait par centaines des Algériens, et d’autres malheureux coupables de leur ressembler. « Tu ne sais pas nager ? On va t’apprendre » lançaient des policiers avant de jeter ces hommes à la Seine.

    « Bilan officiel : 3 morts »

    Une éternité semble nous séparer des massacres du 17 octobre 1961. Et pourtant. La Vème république, la plus monarchique de toutes, plastronnait déjà. Et comme il est toujours d’usage, son Conseil des ministres se réunissait le mercredi. A l’issue de celui du 18 octobre 1961, le porte-parole du gouvernement annonçait toute honte bue le bilan officiel des manifestations de la veille : « 3 morts (deux Algériens et un Français métropolitain) ». Dans la soirée, le ministre de l’Intérieur, Roger Frey, faisait la déclaration suivante à l’Assemblée :

    […] Des coups de feu ont été échangés, qui ont fait au moins deux morts et huit blessés par balles, ainsi qu’un certain nombre de blessés parmi le service d’ordre […]. N’eût été la fermeté et la stricte discipline des forces de maintien de l’ordre, gardiens de la paix, CRS et gendarmes, une telle manifestation aurait pu se solder par un bilan plus sanglant encore que celui que nous avons à déplorer[1].

    Un député prenait ensuite la parole pour rendre lui aussi hommage aux forces de l’ordre. Parmi ses nombreux collègues qui l’ont applaudi, un certain Jean-Marie Le Pen. Déjà. La presse bourgeoise n’était pas en reste. Tandis que Le Monde évoquait un « déferlement musulman », Le Figaro titrait : « Violentes manifestations à Paris de musulmans algériens. » Quant au JT de 20 heures de ce 18 octobre, il n’a consacré qu’un sujet de deux minutes et quatorze secondes aux événements, dont un tiers dédié à une vitrine brisée le soir de la manifestation. Le même déni. Le même cynisme. Le même mépris.

    Gigantesque cimetière

    Après la mort de Steve, comment ne pas penser également à tous ces cadavres anonymes qui gisent aujourd’hui au fond de ce gigantesque cimetière qu’est devenue la Méditerranée. Acculées, craignant pour leur vie, en quête d’un avenir, des centaines de personnes, femmes et hommes, tentent chaque jour une traversée désespérée. Beaucoup n’y survivent pas. La presse fait régulièrement état de cette hécatombe. Il n’est même pas question de personnes. Il n’est question que de « migrants ».

    La plupart de celles et ceux qui atteignent la France vont connaitre les centres de rétention administrative, la rue, les campements de rue et leurs démantèlements violents, les rafles, le fracas et les coups des hommes en uniforme. Contre toute évidence, les autorités ne voient là aussi aucun lien entre les noyé.es en Méditerranée et notre mode de vie occidental, si vorace qu’il ne tient que par la guerre et l’accaparement des ressources du Sud global. Par les fronts, les « hot spots » et l’édification de cette Europe forteresse. Pour faire bonne figure, les décideurs continuent d’invoquer le respect du droit d’asile et des conventions internationales signées par la France. Là aussi, l’honneur républicain est sauf.

    Mythes et mensonges

    Steve Maia Caniço n’est pas « mort parce qu’il a dansé » un soir de Fête de la musique, comme on a pu écrire sur des banderoles à Clichy-sous-Bois et Villiers-le-Bel que Zyed Benna et Bouna Traoré, Lakhamy Samoura et Moushin Sehhouli, étaient « morts pour rien ». Steve a été victime de la brutalité du maintien de l’ordre en France. Il a été victime d’une fureur policière qui s’est déchaînée tout particulièrement ces derniers mois sur les « Gilets Jaunes » ainsi que sur tous les mouvements contestataires dans le pays.

    Le même commissaire, qui il y a deux années encore, se contentait de laisser les fêtards s’amuser jusqu’à l’aube, décidait cette fois de faire intervenir brutalement ses troupes. Avec l’épilogue tragique que l’on connait. Comme Zineb Redouane, blessée mortellement au visage à Marseille par une grenade lacrymogène qui la visait alors qu’elle fermait ses volets, Steve a été victime de cette fuite en avant répressive qu’ont connue toutes les majorités successives.

    Face à ces brutalités et à l’insoutenable mépris qui les accompagne, proclamer l’égale dignité des femmes et des hommes qui résident sur ce territoire est inutile si cela ne  s’accompagne pas de la remise en cause fondamentale des institutions qui bafouent cette dignité. Des dispositifs qui nomment, classent et hiérarchisent les individus à travers un état d’exception dont nous savons qu’il n’est pas l’exception mais bien la règle. Et qui pour assurer le bien-être et la sécurité de quelques-uns, organisent l’exposition et la mise en danger de tous les autres.

    Après plus de six décennies d’existence, la Vème République nous aura au moins appris qu’aucune remise en cause radicale de ses institutions ne peut se faire par la voie des urnes. Aucun lien n’a pu être jusqu’ici établi entre notre émancipation collective et l’organisation à échéances régulières d’élections. Autrement dit, le mythe qui veut que la simple addition des voix exprimées par les individus isolés, que « la désintégration de toute communauté concrète entre ces individus », puisse fonder « la communauté abstraite de la politique[2] » ne tient plus.

    Le mensonge républicain n’abuse plus.

    Notes

    [1] Cité par Jean-Luc Einaudi, La bataille de Paris, Média-Plus Algérie, 1994.
    [2] Alèssi Dell’Umbria, La rage et la révolte, Agone, 2009.

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