La série « Homeland » a, ou plus précisément avait, de quoi être vivement conseillée. Sa description de Nicolas Brody (Damian Lewis) et de ses sentiments contrariés envers les Etats-Unis et leur rôle dans le monde – et les actions qu’il a pris contre les Etats-Unis dans l’intrigue initiale de la série – ont été parmi les représentations les plus réalistes à la télévision de l’ambiance contemporaine d’infamie.

LRolling Stonees motivations de Brody, que nous avons découvertes peu à peu au cours de la merveilleuse première saison de l’émission, s’accordaient brillamment avec une Amérique dans laquelle les ennemis de l’Etat ressemblaient moins à Oussama Ben Laden, qu’à l’étrangement familier Dzhokhar Tsarnaev. Soit des personnes dont le côté très américain en fait des personnages intéressants et de tristes sujets de couverture pour Rolling Stone. « Homeland », certainement par inadvertance, a rencontré les angoisses de son temps, décrivant une nation qui se disloque de l’intérieur.Mais dans le cas où les téléspectateurs auraient oublié que le grand talent qui produit le show provient de la série « 24 heures chrono » – une lecture par la Fox des années post-11 septembre – la série a depuis martelé, lourdement, un soupçon particulier envers les musulman-e-s. La position anti-étatsunienne de Brody, dans la première saison, a été vaguement associée à sa conversion à l’islam, d’une manière qui relevait davantage de la coïncidence que de la causalité. Il s’est retourné contre les Etats-Unis en raison des frappes de drones US, non à cause de l’ « islam radical ».

A la faveur de la troisième saison, « Homeland » traite l’islam à la manière de ces artifices bon marché. Des artifices comme (spoilers à venir !) la folie de l’agent de la CIA Carrie (Claire Danes), qui va et vient, ou sa grossesse récente. C’est un développement amusant, quelque chose qui procure un frisson jazzy.

Dans l’actuelle saison, une analyste de la CIA jouée par l’actrice iranienne Nazanin Boniadi a modifié la température sur « Homeland », sans faire grand-chose. Le personnage de Boniadi, Fara Sherazi, est explicitement une menace potentielle. Dans un spectacle dont la nature même se prête à la trahison constante, la caméra s’attarde sur sa présence plutôt anodine, comme si son hijab signalait une trahison à venir (ce biais a été particulièrement marqué dans le dernier épisode, au cours duquel la saisie de Fara sur un ordinateur a été traitée de manière presque lascive par la caméra de « Homeland »).

En effet, le jusqu’ici héroïque personnage de Saul (Mandy Patinkin), sermonne Fara au début de la saison, pour lui dire combien est irrespectueux son choix de porter un vêtement religieux traditionnel. D’autres incidents de ce type auront presque certainement lieu, puisqu’il s’agit d’une ambiance qui couve à travers quelques épisodes, tout au long de l’intrigue des saisons. Mais même si ce n’est pas le cas, « Homeland » a créé une atmosphère de paranoïa autour de Fara, qui en dit plus sur l’opinion des créateurs, que sur ce que les étatsunien-ne-s pensent de l’islam.

Parce qu’il va de soi dans notre réalité que l’islam n’est pas équivalent à l’ « islam radical ». En effet, l’idée selon laquelle un expert bancaire international, ayant des liens culturels avec le Moyen-Orient, serait un atout encore plus précieux pour l’organisation, plutôt qu’une menace, n’entre jamais dans les calculs de Saul, ni dans ceux de la série.

homeland_islamophobic-580x386Il y a deux questions qui sont en jeu ici : l’une est que « Homeland » est loin d’être un spectacle suffisamment sérieux pour supporter la contrainte de représenter des préjugés antimusulman-e-s avec une quelconque délicatesse. L’intrigue avance à travers de si désordonnés et larges revirements émotionnels, qu’il est impossible de savoir exactement à quel point il faut prendre Saul au sérieux quand elle enrage contre Fara, ou lorsque Carrie, dans la saison dernière, montra du doigt sa collègue musulmane Galvez (Hrach Titizian) comme étant une taupe au sein de la CIA. Elle sera démentie par la suite. Mais le traitement par l’émission de l’explosive info selon laquelle Galvez est musulmane, et donc probablement davantage susceptible d’être en lien avec des terroristes, était du plus mauvais goût.Le manque d’exigence morale autour du traitement de l’islam et du terrorisme par la série est la raison pour laquelle l’émission est à son top, ces jours-ci, quand elle avance rapidement. Tout temps passé à flâner est un temps passé soit dans un bourbier complètement hors de propos (salut Dana !), soit à se complaire dans des implications troublantes.

L’autre problème est que la réalité de « Homeland » et celle de notre monde s’éloignaient de manière significative dans la première saison, et semblent inconciliables maintenant. Dans notre monde, il n’y a pas eu d’attaque terroriste majeure visant les Etats-Unis depuis le 11 septembre 2001. Les attentats à plus petite échelle et les fusillades massives perpétrées dans les 12 années écoulées, l’ont été soit par des musulmans déconnectés d’organisations terroristes mondiales, comme les frères Tsarnaev à Boston, soit par des non-musulmans, comme les tireurs dans les récentes fusillades à Aurora (Colorado), Tucson (Arizona), et Newtown (Connecticut).

Dans « Homeland », les attaques terroristes, attribuées au milieu d’un nuage d’incertitude à des terroristes musulmans internationaux, ont coûté la vie à un collaborateur du vice-président, fait sauter Farragut Square, et paralysé la CIA avec une voiture piégée. Une journaliste musulmane (jouée par Zuleikha Robinson) dans la saison 2, apparait comme un outil des terroristes internationaux et se révèle, lors des interrogatoires, être davantage dévouée fanatiquement à sa cause, que politiquement concernée par un désir de vengeance.


24« Homeland », comme « 24 heures chrono », opère sur un ensemble d’idées fixes sur ce que sont les menaces qui pèsent sur les Etats-Unis. Mais « 24 heures chrono » a commencé peu après les attentats du 11 septembre, et son style hyper-paranoïaque a perdu de sa pertinence avec la fin de l’administration Bush. Les téléspectateurs ne croient probablement pas que les menaces contre les Etats-Unis émanant du Moyen-Orient appartiennent au passé. Toutefois, l’idée d’un Etat perpétuellement sécuritaire entièrement tourné vers la vigilance contre la cabale ultra-efficace des terroristes musulmans, apparait comme fantaisiste depuis 2004.Les relations compliquées de Nicholas Brody vis-à-vis de l’islam au cours de la première saison apparaissent rétrospectivement, moins comme un trait de caractère qui permet d’expliquer quel retour difficile aux États-Unis cela a été pour lui, et pourquoi il en veut aux officiels US qui ont décidé les frappes de drones, et qui ont tué sa famille musulmane adoptive à l’étranger. Il apparait maintenant que le seul moyen pour « Homeland » et ses auteurs de concevoir que quelqu’un veuille faire du mal aux Etats-Unis, est de le dépeindre en tant que musulman.

C’est vraiment rare de plaider pour moins de diversité dans les castings. Mais si les seuls musulmans de « Homeland » doivent être à chaque fois de vrais terroristes travaillant de concert, ou être simplement imprégnés de la possibilité alléchante du terrorisme, alors « Homeland » devrait passer à autre chose. Ils pourraient consacrer la saison prochaine à enquêter sur les menaces domestiques.

Source : Salon.
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par SB, pour Etat d’Exception.