Assister à la projection de La Vache en ce début d’année 2016 est une expérience très étrange. Une heure et demie durant, Mohamed Hamidi nous dépeint une France idyllique, où les habitants rivalisent d’hospitalité, les descendants de l’immigration sont heureux de leur sort, et les Algériens limités et miséreux, mais tout aussi contents de leur condition.

« Ce film réconciliateur raconte qu’il n’y a pas de différences » répétera pendant toute la tournée promotionnelle Jamel Debbouze, à la fois coproducteur et acteur aux côtés de Fatsah Bouyahmed et Lambert Wilson. Egalité et réconciliation sont au menu de cette comédie saluée par une partie de la presse comme « l’antidote nécessaire à une France divisée ».

La Vache n’est-il au fond qu’un « Feel Good Movie » à regarder le week-end en famille et à ne pas trop prendre au sérieux ? Un film simple, sans prétention, qui raconte une histoire simple, elle aussi sans prétention ? Une sorte de dérivatif, de shoot, pour échapper à la morosité ambiante et croire l’espace d’un film que tout va pour le mieux en France ?

Peut-être. Mais s’en tenir là, c’est oublier que l’enfer raciste est pavé de bonnes intentions. Que c’est même le propre du racisme dans une société dite colorblind que d’avancer sous un masque humaniste et généreux. Derrière sa visée réconciliatrice et sa forme « grand public », le message délivré par La Vache est on ne peut plus sérieux. Et dangereux.

Douce France

Couv La MarchePlus qu’un film sur le périple d’un petit paysan algérien (Fatah) invité avec sa vache Jacqueline (sic) à participer au salon de l’Agriculture à Paris, il s’agit avant tout d’une ode à la France, à ses habitants, son terroir, ses fermes, ses églises. « La France c’est magnifique. L’herbe est verte, y a des fleurs partout » fait dire M. Hamidi à son personnage principal. Le réalisateur de Né quelque part nous raconte une traversée à pied de la France profonde, dans un parcours identique à celui de la Marche de 1983, la dimension collective et politique en moins.

A sa descente de bateau à Marseille, les douaniers accueillent Fatah avec un « Bienvenue en France monsieur » dont très peu d’Algériens ont jusque-là fait l’expérience. Emu, Fatah les embrasse et prend des photos avec eux. Même les policiers qui plus tard dans le film l’arrêtent (par erreur) sont tout à fait corrects avec lui. Le film égrène non stop une galerie de personnages français (blancs) tous plus bienveillants et hospitaliers les uns que les autres.

Fatah est accepté partout, il rentre dans toutes les maisons. Il est logé, nourri, on l’embrasse. Tout le monde se prend de sympathie pour lui. On l’invite à chanter. Il a la cote auprès des femmes. Une journaliste en fait sa coqueluche. Son histoire fait le buzz : Decaunes et Hanouna (qui apparaissent dans le film) parlent de lui. Des militants paysans (ultra caricaturaux) l’applaudissent. Il est accueilli en rock star au salon de l’Agriculture.

Dénigrement

Qu’un franco-maghrébin ait envie de faire une ode à une France Walt Disney en caricaturant à ce point les relations entre blancs et arabes, après tout c’est son droit. Mais le problème vient justement du fait que M. Hamidi le fait au détriment de Fatah et des Algériens, à travers un humour qui repose sur des codes très binaires : « nous » et « eux ». Comme dans les derniers spectacles de Fellag ou ceux d’Abdelkader Secteur, il s’agit de rire de nos mœurs arabes, musulmanes, rétrogrades, en les mettant en lien avec celles plus modernes des gwers.

« Chez nous, les hommes qui ont le double de ton âge se marient avec des femmes toutes neuves. »

« Nous à la télé, y a que des hommes en costume avec des moustaches. Même dans les dessins animés pour enfants y a des hommes en costume avec des moustaches. »

« Si ma femme divorce qu’est-ce que je vais devenir ? Je sais même pas où est la cuisine. »

« Si la dépression, c’est avoir des problèmes, nous en Algérie on est les champions du monde de la dépression. »

A partir du moment où M. Hamidi décide d’évacuer complètement de son film les rapports de domination, plus rien ne distingue les Blancs des Arabes, à l’exception justement des mœurs. La seule chose qui distingue à la marge ces êtres humains égaux, ce sont quelque très culturels dérisoires (surtout ceux des Arabes). La mise en images d’une France idyllique face à une Algérie surannée tout droit sortie des années 1980 (internet en plus), vient accentuer le côté très binaire du film.

« Rassurer la France »

« La France c’est une vieille dame, faut la rassurer […] On sert à ça, et avec plaisir en plus » déclare Jamel Debbouze dans une interview avec un journaliste du site Booska-P. « Fais le tour de la France avec une vache, tu verras tu seras bien accueilli. La vache, c’est rassurant. Ballade-toi avec une vache et tu verras la gentillesse et la bienveillance des gens ».

On a du mal à identifier ce qui distingue le discours de J. Debbouze (qui porte littéralement le projet du film) de celui d’Egalité & Réconciliation d’Alain Soral. Il s’agit à chaque de nous vendre une France éternelle et idyllique, et de faire peser la responsabilité du racisme sur les racisés eux-mêmes. La France, tu l’aimes ou tu la kiffes.

551049hardiess748Comme si la « réconciliation » dépendait de la vision que les immigrés, que les racisés, se font de la République, mais non de la République elle-même, qui rappelons-le, n’a jamais existé sans ses sous-citoyens. La « réconciliation » promue dans le film est présentée comme le contraire des discours clivants, c’est-à-dire des discours politiques critiques, raison pour laquelle le film a été salué comme une « comédie-baume pour un pays meurtri ».

« On avait envie de raconter une belle histoire, comme les histoires qu’on raconte à ses enfants pour qu’ils s’endorment » déclare sans ironie M. Hamidi. Lui qui croit se prémunir de la politique dans ses films en éludant la question, fait en réalité de la politique, et même la pire de toutes : celle qui consiste à rétablir la quiétude de la domination. De beaux rêves pour de paisibles dormeurs, aurait dit Malek Bennabi.