L’accord Turquie-Israël laisse inchangé le siège de Gaza

Lundi [27 juin], les Palestiniens de la Bande de Gaza ont exprimé leur colère et leur consternation sur l’accord normalisant les relations entre Israël et la Turquie, qui les laisse sous un siège suffocant. Un groupe israélien de défense des droits de l’homme, qui surveille le blocus israélien de Gaza vieux de dix ans, a aussi confirmé que l’accord ne met pas fin au contrôle draconien d’Israël sur le territoire, contrôle qui a considérablement aggravé le saccage de l’économie et de la société gazouies après les trois attaques militaires israéliennes majeures depuis 2008.

Il y a six ans, la Turquie a gelé toutes ses relations militaires et politiques avec Israël, suite à l’attaque israélienne contre le navire turc Mavi Marmara qui naviguait dans les eaux internationales, dans le cadre de la Flotille pour Gaza, en mai 2010. L’armée israélienne avait tué neuf personnes et blessé une dizaine.

En 2011, la Turquie imposait à Israël des sanctions militaires sans précédent.

Les conditions exigées d’Israël par le président turc Recep Tayyip Erdogan ont bloqué les tentatives de réconciliation : des excuses et des indemnisations pour l’attaque du Mavi Marmara, et la fin du siège de Gaza.

Il semble que la détente soit venue de l’abandon par la Turquie de la troisième et plus importante condition et qu’elle a accepté qu’Israël maintienne son blocus. Pour sauver la face, Israël autorisera la Turquie à accroître son rôle « humanitaire » et ses projets d’infrastructure dans le territoire assiégé.

Effet positif

Le gouvernement turc a essayé de montrer le côté positif de l’accord. Un haut fonctionnaire a dit à The Electronic Intifada que grâce à l’accord, la Turquie « livrera de l’aide humanitaire et autres produits non militaires à Gaza et fera des investissements d’infrastructures dans la région ». Ces infrastructures comprennent de nouveaux immeubles d’habitation et un hôpital de 200 lits.

Le fonctionnaire a ajouté que « des démarches concrètes seront prises pour résoudre la crise de l’énergie et de l’eau à Gaza. La quantité d’électricité et d’eau potable pour les habitants de Gaza augmentera et de nouvelles centrales seront construites ».

Lors d’une conférence de presse à Ankara, le Premier ministre turc Binali Yildrim a affirmé que le siège sur Gaza était « en grande partie levé » grâce à l’accord.

Yildrim a confirmé qu’Israël paierait 20 millions de dollars d’indemnités aux familles des morts et des survivants blessés dans l’attaque du Mavi Marmara. Il a dit qu’une première cargaison de 10 000 tonnes d’aide turque serait livrée à Gaza en fin de semaine, par le port israélien d’Ashdod.

Dans une conférence de presse simultanée à Rome, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a salué l’accord pour son « importance stratégique » pour Israël et a affirmé que ce qu’il appelait le « blocus maritime défensif » de la Bande de Gaza serait maintenu.

Il a également dit que l’accord protège les soldats israéliens contre toute poursuite. Les victimes de l’attaque du Mavi Marmara ont esté en justice devant des tribunaux turcs et états-uniens, ainsi que devant la Cour pénale internationale. L’accord laisse obscur le statut de ces poursuites.

Selon le responsable turc, l’accord permettra également « à la Turquie de lancer de grands projets en Cisjordanie, y compris la zone industrielle de Jenin ».

Comme je l’ai documenté dans mon livre de 2014, La Bataille pour la Justice en Palestine, des analystes et des groupes juridiques palestiniens disent que la zone industrielle de Jenin et d’autres semblables, loin de les aider, risquent de les rendre plus vulnérables aux dégâts et à l’exploitation environnementaux, du travail et politiques.

« Scandale et insulte »

Gisha, un groupe israélien de défense des droits de l’homme qui surveille le blocus israélien de Gaza, a dit que l’accord ne fait rien pour contrer le contrôle « honteux » d’Israël sur les vies des 1,9 millions de Palestiniens à Gaza. « Ce que Netanyahu a donné à Erdogan n’est pas un changement de politique, mais plutôt un geste bien délimité, comme lui permettre de déposer des immeubles en plastique sur un jeu de Monopoly », a écrit Tania Hary, directrice de Gisha, dans un éditorial cinglant publié sur le quotidien de Tel Aviv, Ha’aretz.

Des commentateurs palestiniens à Gaza sont d’accord.

« L’accord turco-israélien est un scandale et une insulte à la Palestine/Gaza, et au sang versé par les militants turcs », a tweeté Refaat Alareer, éducatrice et écrivaine.

Alareer a qualifié l’accord d’ « accord de la honte ».

« La levée du siège de Gaza signifie la liberté de mouvement, pas plus de nourriture et d’aide » a tweeté l’écrivain de Gaza Omar Ghraieb. « Ceci est trop difficile à comprendre ? » « Il est inacceptable de parler légèrement [du] siège de Gaza en disant qu’il est largement levé alors qu’il affecte encore [la] vie de deux millions de personnes », a ajouté Ghraieb en reproche au Premier ministre turc.

Le traducteur installé à Gaza, Jason Shawa, a tweeté : « Nous voulons la levée du siège, non votre charité Erdogan. Gardez-là ! »

« Les intérêts de la Turquie d’abord, les liens avec Gaza plus tard », a été la réaction succincte du journaliste de Gaza, Nidal al-Mughrabi.

La Turquie a été sous pression pendant des années, en particulier de la part de l’administration du président états-unien Barack Obama, pour renouer ses liens avec Israël.

En conséquence de la sanglante guerre civile en Syrie, où Ankara a soutenu des forces qui cherchent à renverser le gouvernement du président Bachar al-Assad, la Turquie a fait face à une détérioration de la situation régionale.

Les attentats à la bombe qui ont tué ces derniers mois des dizaines de personnes dans les villes turques, ont contribué à une baisse catastrophique de 40% du tourisme, un secteur clé de l’économie du pays.

Netanyahu a également laissé entendre que le rapprochement pourrait ouvrir la voie à des contrats lucratifs sur les réserves de gaz de la Méditerranée impliquant la Turquie.

Yildirim s’est montré plus prudent en disant que la coopération future serait « liée aux efforts déployés par les deux pays ».

Le prix des actions des entreprises énergétiques turques qui travaillent en Israël ont connu une forte augmentation après la nouvelle de l’accord, de même que les actions des entreprises israéliennes d’énergie à Tel-Aviv.

Administrer le siège

L’Autorité palestinienne à Ramallah a salué le rapprochement Israël-Turquie, mais il n’y a pas eu de réaction immédiate de la part du Hamas.

Ces derniers jours, le Hamas, le mouvement politique et de résistance palestinien qui dirige l’intérieur de la bande de Gaza, a tenté de limiter les retombées négatives potentielles des négociations Turquie-Israël.

Au cours du week-end, le leader du mouvement, Khaled Mechaal, a rencontré le président Erdogan à Ankara.

Une déclaration du Hamas a fait état que la délégation du groupe « a confirmé à la direction turque les exigences de notre peuple, en particulier la levée du siège, confiante que la Turquie va réussir dans cette affaire ».

Le haut fonctionnaire turc a informé The Electronic Intifada qu’ « il n’y a absolument aucune référence au Hamas dans l’accord » avec Israël, une réponse apparente aux demandes israéliennes qu’Erdogan mette fin aux activités du mouvement en Turquie.

Mais en réalité, tandis que la Turquie va livrer plus d’aide à Gaza – en supposant qu’Israël respecte sa part du marché – elle ne le fera que dans les conditions du siège imposées par Israël.

Il sera difficile pour de nombreux Palestiniens de ne pas arriver à la conclusion que la Turquie a rejoint d’autres membres de la soi-disant communauté internationale, en particulier l’Organisation des nations unies, pour aider Israël à administrer le siège plutôt que de contester sa poursuite.

L’ONU a été complice dans l’administration du siège en vertu du soi-disant Mécanisme de reconstruction de Gaza (Gaza Reconstruction Mechanism), qui permet aux matériaux de construction de circuler sous contrôle strict israélien.

Le Mécanisme de reconstruction de Gaza est illégal et viole le « droit à la vie » même du peuple palestinien, selon un avis juridique confidentiel préparé pour une agence d’aide importante qui travaille en étroite collaboration avec l’ONU, comme cela a été révélé par The Electronic Intifada en janvier.

Notes

Source : The Electronic Intifada.
Traduction française : MR et SB pour ISM-France et Etat d’Exception.