L’Amérique doit écouter ce que Colin Kaepernick essaie réellement de dire

Ces derniers jours, il y a eu beaucoup d’analyses – aussi bien réfléchies que nocives – sur la décision du quarterback des 49ers de San Francisco, Colin Kaepernick, de s’asseoir pendant l’hymne national. Malheureusement, il y a eu moins de discussions sur les motivations politiques de son geste.

Au lieu de considérer la substance même de sa critique, une grande partie de la couverture médiatique a favorisé une discussion abstraite sur le patriotisme et la déontologie, se concentrant sur le fait de savoir s’il a le « droit » de protester, plutôt que d’examiner ce qu’il essaie de dire.

Comme Charles Modiano l’a brillamment démontré, cette approche est erronée :

« L’acte délibéré de protestation de Colin Kaepernick, consistant à s’asseoir durant l’hymne national, a attiré l’attention de la nation, et cette phrase initiale a fait les gros titres de la plupart des médias : « Je ne vais pas me lever et afficher ma fierté pour le drapeau d’un pays qui opprime les personnes noires et racisées ». Mais la substance même de la cause de Kaepernick, on la comprend effectivement deux phrases plus loin : « Il y a des cadavres dans la rue et des gens s’en sortent avec des mises à pied rémunérées et échappent aux inculpations pour meurtre ».
Tenez, c’est là « échappent aux inculpations pour meurtre ». Voilà l’histoire. »

Kaepernick est limpide sur le fait que son action est liée au mouvement contre la violence policière. Mais un examen plus approfondi de son point presse de 18 minutes de dimanche en dit encore plus sur ses motivations et sa pensée. Sa transcription en elle-même contient la défense la plus efficace contre toutes celles et tous ceux qui tentent de déformer ou délégitimer ses actions.

Répondant aux journalistes, Kaepernick a démontré avec méthode et cohérence les motivations idéologiques – que l’on soit d’accord ou non avec elles – pour lesquelles il s’est assis durant l’hymne. Kaepernick est consterné par la brutalité de la police, qu’il considère comme l’expression d’une violence gouvernementale, bipartisane. Il veut utiliser son statut pour sensibiliser les gens à cela et est prêt à risquer son travail pour le faire. Comme le chroniqueur de la chaine ESPN, Bomani Jones, l’a dit « Il demande justice, non la paix ».

Sous la pression des journalistes, Kaepernick a déclaré :

« Ce ne sont pas des situations nouvelles. Ce n’est pas un nouveau terrain. Il y a des choses qui ont eu lieu dans ce pays depuis des années et des années, et qui n’ont jamais été traitées, alors qu’elles ont besoin de l’être. Il y a beaucoup de choses qui doivent changer. Une en particulier ? La brutalité policière. Il y a des gens injustement tués sans que personne ne soit tenu responsable. Des personnes s’en sortent avec des mises à pied rémunérées pour avoir tué des gens. Ce n’est pas juste. Cela n’est juste selon les standards d’aucune personne. »

Lorsqu’on lui a demandé s’il continuerait de s’asseoir durant l’hymne, il a répondu :

« Oui. Je vais continuer de m’asseoir. Je vais continuer à rester auprès des gens qui sont opprimés. Pour moi, c’est quelque chose qui doit changer. Quand il y aura des changements importants et que je sentirai que ce drapeau représente ce qu’il est censé représenter et que ce pays représente les gens de la façon dont il est censé le faire, je me lèverai. »

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Il a été immédiatement interrogé sur le fait de savoir si cette position signifiait qu’il était antimilitariste, ce à quoi il a répondu :

« J’ai beaucoup de respect pour les hommes et les femmes qui ont combattu pour ce pays. J’ai de la famille, des amis qui sont partis et se sont battus pour ce pays. Se battent-ils pour la liberté, pour le peuple, pour la liberté et la justice, pour tout le monde ? Cela n’est pas le cas. Les gens meurent en vain, parce que ce pays ne tient pas ses engagements, ne va pas jusqu’à garantir la liberté et la justice, la liberté pour tout le monde. Cela n’est absolument pas le cas. J’ai vu des vidéos, j’ai vu les circonstances où les hommes et les femmes qui ont été dans l’armée sont revenu-e-s et ont été injustement traité-e-s par le pays pour lequel elles et ils ont combattu, et ont été tué-e-s par le pays pour lequel elles et ils se sont battu-e-s, sur notre terre. Ce n’est pas juste. »

L’un des arguments les plus scandaleux – et offensants – utilisés dans la presse sportive, est qu’étant donné que Kaepernick est métis et a été élevé par des parents blancs dans une banlieue de la classe moyenne, il ne peut pas comprendre ce qu’est l’ « oppression ». Cette accusation a été presque uniformément formulée par des journalistes sportifs blancs et de droite. On a demandé à Kaepernick s’il se sentait « personnellement » opprimé, et il a répondu :

« Il y a eu des situations où j’ai ressenti que j’avais été maltraité, oui. Mais cette prise de position n’était pas pour moi. Cette prise de position n’a pas été faite parce que je sens que je vais être mis de côté d’une manière ou d’une autre. J’ai pris cette position parce que je vois les choses qui arrivent aux gens qui ne disposent d’aucune voix, aux gens qui ne possèdent pas de tribunes pour s’exprimer et être entendus, et influer sur le changement. Je suis donc dans la position où je peux le faire, et je vais le faire pour les personnes qui ne peuvent pas le faire.
Ce n’est pas pour faire genre. Pour me faire de la pub ou quoi que ce soit. C’est pour les gens qui n’ont pas de voix. Et c’est pour les gens qui sont opprimés et doivent avoir les mêmes chances de réussite, afin de pourvoir aux besoins de leur famille et ne pas vivre dans des conditions misérables. »

Kaepernick a également raconté l’histoire de son propre vécu de Noir aux États-Unis :

« Il y a eu des fois où quand avec mon colocataire on sortait de notre chambre universitaire, les policiers étaient appelés parce que nous étions les seuls Noirs du coin, et on se retrouvait avec des fusils braqués sur nous. D’autres fois ils sont entrés dans la maison, sans frapper à la porte, et ont brandi leurs armes contre mes coéquipiers et colocataires. Donc, je l’ai vécu. Les gens proches de moi l’ont vécu. Ce n’est pas un cas isolé par-ci par-là. C’est devenu habituel. C’est devenu une habitude. Donc c’est quelque chose qui doit être abordé. »

Enfin, on a demandé à Kaepernick s’il était préoccupé par le fait d’être licencié : « Je ne sais pas. Mais si je l’étais, je sais que j’ai fait ce qui est juste. Et je peux en fin de compte vivre avec cela ».

Colin Kaepernick (Photo by Ezra Shaw/Getty Images)

Colin Kaepernick (Photo by Ezra Shaw/Getty Images)

Il est inspirant de voir un athlète qui se soucie plus du monde que de ses propres ambitions. Et il est étonnant que tant de gens disent qu’un joueur de la NFL aussi réfléchi et désintéressé soit en quelque sorte un « mauvais » modèle, dans une ligue en proie au scandale, de la loge du propriétaire au vestiaire.

Il est aussi pathétique que de si nombreuses personnes dans les médias sportifs, qui il y a de cela quelques mois encore vantaient l’héritage de Muhammad Ali, tombent avec autant de férocité sur Colin Kaepernick. Comme si le sport et la politique ne pouvaient se mélanger que dans le passé, et que le racisme est quelque chose qui ne peut être abordé que comme une question historique. Les gens peuvent être d’accord ou non avec l’analyse ou les arguments de Kaepernick, mais ils doivent se rendre à l’évidence qu’il est en train de risquer sa carrière pour apporter un peu de lumière.

Notes

Source : TheNation.
Traduit de l’anglais par SB, pour Etat d’Exception.