Le rôle d’un-e artiste révolutionnaire est de rendre la révolution irrésistible.
– Toni Cade Bambara (écrivaine et militante)

Les gens sont en colère. Un peu après minuit, un homme noir de 22 ans a été tué le jour du Nouvel An – une autre victime innocente de la brutalité policière. Son nom était Oscar Grant, touché par balle et tué à Oakland, en Californie, par un officier de police du Bay Area Rapid Transit (BART[1]). Les spectateurs ont filmé avec leurs portables le spectacle atroce : Grant entouré par des officiers, désarmé, saignant mortellement sur le quai de la station, ses mains attachées derrière son dos, son visage pressé contre le ciment.
Plusieurs heures après, Laron Blankenship, un ami du défunt, s’est enfermé dans un studio d’enregistrement. Il s’est remémoré les mots que Grant lui dît un jour, « peu importe ce qu’il se passe, même si je devais mourir, n’arrête jamais de faire cette musique. » Ses mains tremblaient. Pleurant et presque brisé, Blankenship a produit une compil de rap dédiée à Grant, « Never be Forgotten ». Il chante : « I know for a fact your soul is still alive and you will never be forgotten [Je sais avec certitude que ton âme est toujours en vie et que tu ne seras jamais oublié.] »

Quelques jours plus tard, les nombreux souvenirs de violence policière dont elle fut témoin en grandissant à Los Angeles ont ressurgis dans l’esprit de Melanie Cervantes, artiste et militante.  A cinq ans, elle a vu la bibliothèque locale appeler la sécurité pour virer son père de l’immeuble. Adolescente, la police harcelait son entourage de façon régulière. Elle affirme que l’enregistrement vidéo du tabassage de Rodney King et les émeutes qui s’ensuivirent ont provoqué un stress post-traumatique, qui ont été re-déclenchées par la mort de Grant, par trop similaire.

Stimulée par ces émotions, Cervantes et son compère artiste Jesus Barraza créèrent un appel à la justice en vidéo pour qu’il résonne au sein de la communauté et au-delà. En une seule soirée, dans le confinement de leur cuisine, ils produisirent les 50 premières copies sérigraphiées de leur affiche largement distribuée portant le slogan « Justice for Oscar Grant, Justice for Gaza, End Government Sponsored Murder in the Ghettos of Oakland and Palestine [Justice pour Oscar Grant, Justice pour Gaza, Fin du soutien meurtrier du gouvernement dans les ghettos d’Oakland et en Palestine.] »

Une semaine après, durant une manifestation réclamant justice pour Grant, la voix d’une jeune femme mexicaine chantant dans sa langue ancestrale Nahuatl a inspiré le graffeur Desi du crew Weapons of Mass Expression, lorsqu’il a peint le visage de Grant en couleurs éclatantes sur le contreplaqué à travers les fenêtres des devantures de la 14e Rue. On peut y lire, « Rest in Power Oscar Grant (Repose en puissance Oscar Grant ») et « All Power to the People (Tout le pouvoir au peuple.) »

Des milliers de personnes ont été épouvantées par l’homicide d’Oscar Grant et ont pris position pour combattre l’injustice. Beaucoup ont choisi d’exprimer de façon créative leur position à travers les arts. Ses formes ont été multiples : des chansons ont été écrites et dédiées à Grant, des poèmes, peintures, et affiches ont été créés. Les graffeurs ont peint des fresques murales. Ces artistes ont contribué aux travaux de l’Oscar Grant Memorial Arts Project, un recueil en ligne, écrit et multimédia des travaux dédiés à la mémoire de Grant.

L’éditorialiste Jesse Clark de Race, Poverty and the Environment, explique qu’il a participé à sponsoriser le projet, parce que « l’art est un élément essentiel dans la construction de mouvements pour le changement social. Le meurtre d’Oscar Grant est un événement catalyseur qui cristallise les tensions sociales et politiques sous-jacentes. » Clarke ajoute : « Si sa mort est commémorée et transmise comme représentation de ces tensions, elle peut aider à bâtir une dynamique. Les incidents tragiques similaires qui ne sont pas codifiés peuvent laisser les gens se sentir traumatisés, impuissants, et plus isolés encore. »
I am Oscar Grant

Mouvement artistique

Depuis le mouvement pour les droits civiques aux Etats-Unis, jusqu’à la lutte anti-apartheid en Afrique et l’activisme environnemental international, l’art a été utilisé comme un symbole, pour élaborer le message, pour collecter des ressources, pour transmettre de l’information et nourrir les émotions.« Mon plus grand porte-voix est mon art », déclare l’artiste graphique Santos Shelton, un autre participant au projet commémoratif. « Chaque jour, des personnes racisées [people of color] dans ce pays sont renvoyées au fait qu’ils n’existent pas pour les puissants. » Il affirme qu’il a fait son oeuvre intitulée « Fighting for the Lost (Combattre pour le disparu) » parce que « malgré le fait que le président soit Noir, des générations de haine et d’injustice sociale sont toujours présentes dans la société et mettront encore plus de temps à changer. »

Selon la sociologue Jacqueline Adams, le mouvement artistique aide à transmettre une identité cohérente, à marquer l’adhésion et à sceller l’engagement pour la cause. Non  seulement c’est largement répandu dans de nombreux mouvements, mais cela contribue à la réalisation des objectifs du mouvement[2]. Craig McGarvey, cité dans [la revue] Art, Power, and Social Change, acquiesce. Il affirme que l’art est un catalyseur qui rend le changement possible en ce qu’il met en forme les rêves, aspirations et problèmes des gens, les amenant ainsi à travailler avec des militants/organisateurs à développer leur autorité collective et leur capacité à bâtir leur communauté[3].

Rest in Power Oscar Grant« Nous le rêvons et ensuite nous l’actualisons sous une certaine forme de réalité et ensuite cela peut en fait se produire. C’est une manière accessible pour les gens de s’identifier avec les problèmes et le mouvement. Tu peux polémiquer avec des manifestants mais pas avec une œuvre », affirme le graffeur Desi.

Le mouvement artistique est un moyen crucial pour attirer les gens, les rassembler, et activer leurs réseaux, explique McGarvey. Le changement culturel est rendu possible par le potentiel de mise en connections de l’échange culturel.

« Il y a deux étés, moi-même et de nombreux autres artistes étions en train de travailler sur une fresque antialcoolisme à la Raindeer Indian, réserve du nord Cheyenne, dans le Montana » explique Desi, faisant référence à une expérience où il fut témoin de gens poussés à changer par une œuvre artistique. « C’était un truc de deux, trois étages, au centre-ville, à une intersection. Durant sa création, les gens pleuraient. Beaucoup sont venus à nous, émus par l’œuvre, nous promettant de se présenter eux-mêmes aux Alcooliques Anonymes. »

Un catalyseur pour le changement social

De l’art, émerge la résistance politique et culturelle. Nous l’avons vu dans le mouvement pour les Droits Civiques à travers la tradition de la musique dans les églises Afro-américaines, et dans le mouvement des fermiers à travers le théâtre sur les champs. La naissance du mouvement hip-hop dans le Bronx à ouvert la voie à un groupe marginalisé de jeunes Noir-e-s et Latino-a-s pour s’exprimer, transmettre leurs expériences, et critiquer les inégalités sociales et la pauvreté. L’utilisation de photographies par les Mères des Disparus de la Place de Mai, dans le contexte de l’après dictature en Argentine, nous rappelle la violence d’Etat faite à ceux à qui l’on dénie les droits humains les plus basiques et la reconnaissance d’une citoyenneté dans une démocratie effective[4].

Au nom de la plupart des vieux locataires Philippins et Chinois qui étaient en train de mener une bataille contre leur expulsion à l’International Hotel, dans les années 1970, des artistes ont protesté aux côtés des locataires et autres défenseurs pour devenir le bras culturel de la bataille, au moyen d’affiches de protestation sérigraphiées, de fresques murales sur l’I Hotel, et la production d’expositions et de publications. Il aura fallu que des centaines d’artistes manifestent dans Madison Street, avec leurs visages peints en blanc, en protestation du déplacement des personnes racisées à San Francisco, pour que les médias de masse prêtent enfin attention au message anti-gentrification que les militants essayaient de faire passer depuis des années[5].

A la source de ces actes d’émancipation artistique, issus de l’inhérente nature expressive de l’âme, il y a la douleur de l’artiste. Des vies enfoncées dans la pauvreté et la colère, un besoin désespéré de services médicaux, l’inégalité de genres, la brutalité policière, le racisme institutionnalisé, et une myriade d’autres méfaits du système créent de profondes blessures dans le psychisme. Les créatifs visionnaires reconnaissent ces blessures et leurs efforts sont intrinsèquement liés au processus de guérison.

« La complexité de la réalité raciale provient de facteurs économiques. Les crimes surviennent à cause de la pauvreté, qui provient de l’absence de travail, tandis que des millions de dollars vont aux forces de police » déclare Cervantes. « J’espère que les gens voient combien les différents combats sont liés. »

« Le harcèlement policier est un symptôme du complexe industriel pénitentiaire – c’est plus profitable de mettre quelqu’un en prison que de l’éduquer. Ca fait partie des moyens pour essayer de garder le pouvoir », soutient Desi.

OscarGrant-OaklandLa lutte continue

En 2009, en l’honneur d’Oscar Grant, des artistes se sont de nouveau contraints à parler haut et fort, usant des meilleurs dons dont ils étaient en possession. Ils espèrent provoquer l’étincelle de changement, combattre la corruption, et construire des communautés plus fortes. Leur dessein est non seulement de critiquer les défaillances du système qui leur dénient nombre de droits humains, mais de poser aussi des solutions, d’ouvrir des pistes pour le bien être social.

« La dernière fois que j’ai parlé à Oscar Grant, est le jour où il m’a appelé pour me souhaiter un joyeux anniversaire, le 3 décembre. J’avais comme envie de rendre la monnaie de sa pièce à l’officier de police. Mais au lieu de cela, j’ai écrit » indique Blankenship, l’ami de Grant. « J’ai chopé un dictionnaire pour chercher deux ou trois mots pour définir la peine que j’ai ressentie – bouleversé, submergé et désespoir – une autre vie innocente est partie. Mais mes rimes ne sont pas propres à ma situation. Elles sont pour ceux qui ont perdu un être cher et qui sentent comme la vie est un désert. »

Pour la poétesse et militante Dee Allen, c’était la meilleure manière de rendre hommage à la mémoire d’un homme pauvre Afro-Américain, à qui on a dénié le droit à une chance équitable.

« L’administration du BART [nom du métro de la région de San Francisco] doit savoir que le grand public n’oubliera pas cet acte de violence. Aucune communauté – noire, marron ou blanche – n’a besoin du sacrifice d’un jeune agneau abattu à cause de l’affirmation de pouvoir d’un flic raciste et classiste », affirme Allen.

Rukus, artiste hip hop de Houston, a choisi de s’adresser spécialement à la fille d’Oscar Grant. Il a écrit une chanson intitulée « Dear Tatiana (Chère Tatiana) » comme une lettre et lui a dédiée. « Nous savons tous que c’est injuste. Des gens vont marcher. Des gens vont protester. Il y aura une grande bataille judiciaire. Avec un peu de chance, cet homme finira par aller en prison » déclare Rukus. « Mais à la fin de la journée, lorsque la poussière se sera dissipée, lorsque la dernière personne aura marché et posé à terre sa pancarte, il va toujours rester une jeune fille qui n’a pas de père. »

Dear Tatiana,

Please don’t ask why does a man have to die
just to touch the sky.
I don’t have the heart to lie and say it’s alright when your daddy isn’t home tonight…
This is for father’s day, this is for single parent fathers who really give a damn and take care of their daughters. Ay.
This is the way I pray, wishing for a better day.
I’m staring at the picture of concrete where a brother lay.
(Paroles extraites de Dear Tatiana.)

Le pouvoir de l’icône

Les images créées à la mémoire d’Oscar Grant, des silhouettes fascinantes avec un halo et une lance, aux innombrables grafs et affiches de son visage, amènent à l’esprit les icones des luttes passées.On peut voir des similarités avec « Handala », l’image créée par le dessinateur palestinien Naji al-Ali, qui représente un garçon réfugié âgé de 10 ans avec des vêtements effilochés, pieds nus, tournant le dos au spectateur – un symbole de résistance et de défi palestiniens[6].

On peut entendre les milliers de manifestants marchant à travers Mexico City clamant « Todos somos Marcos (Nous sommes tous des Marcos) », en référence au sous-commandant Zapatiste qui était poursuivi par le gouvernement mexicain.La mémoire d’Oscar Grant continue à vivre, lovée dans une oeuvre artistique collective, quelque chose qui ne peut pas être tué. Les épitaphes peintes le long des bâtiments, ponts, et même boites aux lettres, font résonner le cœur des masses, « I am Oscar Grant. »

Notes

[1] Le nom du métro de San Francisco et de sa région [ndt].
[2] Jacqueline Adams. « Art in Social Movements », Sociological Forum, Vol 17-1, mars 2002, p. 21.
[3] Emmanuel A. David et Edward J. McCaughan, « Editors’ Introduction : Art, Power, and Social Change. » Social Justice Vol. 33, No. 2, 2006, p.1-4.
[4] Ibid., p. 3.
[5] Maria X Martinez, « The Art of Social Justice », Social Justice, Vol. 34, No. 1, 2007, p. 1-4.
[6] Naji al-Ali a fait remarquer que « cet être que j’ai inventé ne cessera certainement pas d’exister après moi, et peut-être qu’il n’est pas exagéré de dire que je vivrai à travers lui après ma mort. » Voir le site de Naji al-Ali : www.najaialali.com.

Source : Race, Poverty & the Environment [Printemps 2009].
Titre original : The Art of Protest: the Oscar Grant Memorial Arts Project.
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par RC et MTK, pour Etat d’Exception.

Pour voir la collection complète des créations de l’Oscar Grant Memorial Arts Project : www.urbanhabitat.org/rpe/oscar.