La description par un artiste du « paysage féministe » d’aujourd’hui serait résolument différente de ce à quoi elle avait l’air il y a cinquante ans. Le mariage – autrefois perçu comme une trahison de la sororité (sisterhood) – a été normalisé, et même l’ennemi numéro un, l’homme, a été bien accueilli dans certains cercles du mouvement. L’avènement de la théorie de l’intersectionnalité, qui reconnaît que les femmes de différents milieux sont soumises à différents niveaux d’oppression – qu’ils soient liés à la race, la classe, la sexualité ou le handicap – a créé l’espace pour élargir la perspective d’analyse féministe et contester les interprétations étroites de ce à quoi peut ressembler une femme vraiment émancipée. Le féminisme a évolué et continuera de le faire.

Pourtant, malgré le fait que le féminisme mainstream en soit venu à accueillir un plus large éventail d’expériences, depuis sa première vague au XIXème siècle, beaucoup continuent à vaciller à l’idée d’une féministe musulmane.

Les femmes musulmanes qui cherchent à faire avancer les programmes d’égalité des sexes, affrontent une solide résistance de la part de plusieurs camps : les perceptions négatives des médias et les tensions avec le féminisme mainstream, plus les tensions de l’intérieur de la communauté musulmane – où le féminisme est souvent considéré comme une imposition néo-colonialiste – peuvent tous concourir à perpétuer les stéréotypes de femmes musulmanes subordonnées et limitées quant à ce à quoi elles peuvent aspirer.

Dans de nombreux pays musulmans, les efforts des femmes pour faire progresser les programmes d’égalité des sexes sont entravés par le fait que les constructions hiérarchiques des relations entre les sexes sont inscrites dans la loi et défendues au nom du divin. Les trois dernières décennies ont vu une vague dynamique et protéiforme de pensée universitaire, souvent qualifiée de « féminisme islamique », prendre de l’importance. L’universitaire iranienne Ziba Mir Hosseini a décrit cela comme de « nouvelles voix et de nouveaux programmes d’études de l’Islam, qui sont féministes dans leurs aspirations et leurs besoins, et islamiques dans leur source de légitimité. »

Dévoiler la construction sociale de la façon dont les lois sont formées, et les idéologies subjectives, les facteurs politiques, sociologiques, culturels et économiques qui les ont informées, a été la clé de ces efforts. En plus de fournir des lectures convaincantes – sensibles au relations de genre – de textes sacrés pour séparer la religion du patriarcat, les féministes islamiques ont puisé dans la riche histoire de l’Islam des personnages et des mouvements importants, qui travaillent à améliorer les droits et l’autonomie des femmes afin de soutenir leurs efforts pour des relations égalitaires entre les sexes.

Nous pouvons voir les progrès qui ont été réalisés au moyen du « féminisme islamique » dans la réforme de certains aspects de lois sur la famille dans des pays musulmans comme la Tunisie, le Maroc et l’Indonésie, et dans le travail de groupes tels que Sisters in Islam et Musawah, qui contribuent aujourd’hui à souligner que la réalisation de jure et de facto de l’égalité et de la justice pour les femmes musulmanes, est à la fois possible et nécessaire. Toutefois, le fait que ces discussions soient principalement menées dans les milieux universitaires, fait courir le risque qu’elles ne soient pas suffisamment accessibles aux jeunes ou encore au grand public, à qui elles pourraient être utiles.

Ce fut l’une des questions soulevées dans un projet, « Islam et féminisme », que nous avons lancé à Maslaha en mars 2014, dans un effort pour explorer ce que le féminisme dans l’Islam peut signifier pour différentes personnes, et comment il pourrait défier les stéréotypes à la fois dans l’Islam et le féminisme, de même que le choc apparent entre les deux. La motivation sous-jacente était de réunir ensemble l’action historique et contemporaine, et des discussions académiques et à la base sur l’Islam et le féminisme, et plus encore de rendre accessible à tout le monde cette largeur d’idées et de connaissances.

Tout en offrant un aperçu des grandes penseuses qui travaillent actuellement sur les questions des droits des femmes dans le contexte de l’Islam – comme Amina Wadud , Leila Ahmed et Shuruq Naguib – un trait saillant de notre travail fut une série de courtes vidéos avec des professionnel-le-s, des militant-e-s, des universitaires et des artistes qui fournissaient une perspective personnelle et des expériences de l’Islam et du féminisme dans la vie quotidienne.

L’intention derrière était que la gamme de voix et de visages n’aiderait pas seulement à démystifier ce stéréotype séculaire qui veut que les femmes musulmanes soient des copies conformes les unes des autres, mais aussi de favoriser la compréhension qu’à l’instar du féminisme chez les femmes non-musulmanes, une vision unique de ce que l’égalité des sexes est dans l’Islam ne doit pas être adoptée.

Alors que de nombreuses musulmanes et non-musulmanes peinent à aller au-delà du fait de savoir si en théorie l’Islam peut être concilié avec le féminisme, nous avons constaté qu’en réalité, les femmes musulmanes au Royaume-Uni sont en train de trouver l’espace pour articuler et exprimer leur identité de diverses manières, qu’elles choisissent ou nom de définir ces efforts comme du féminisme.

Bien que certaines femmes musulmanes fassent pression pour un changement au Royaume-Uni, Dr Sariya Contractor voit par exemple le terme féminisme comme un « brise-glace » et un facteur important dans la démystification de la différence, d’autres comme par exemple les éditrices de One of My Kind (OOMK) – un fanzine qui explore l’imagination, la créativité et la spiritualité des femmes de couleur et de foi – estiment qu’elles n’ont pas besoin de parler explicitement de féminisme :
Nous avons laissé ce que nous faisons parler de lui-même, ce qui est plus naturel, quotidien et pratique, et nous invitons les gens à y participer sans leur dicter comment elles doivent le faire.
La journaliste Kübra Gümüşay nous a dit que si dans son adolescence elle se sentait exclue par le féminisme et que « le féminisme mainstream n’aurait jamais inclus de femmes comme moi », elle croit que le féminisme islamique, loin d’être une menace pour ce féminisme mainstream, peut l’assumer en tant qu’il fournit davantage de sources et de ressources pour renforcer les objectifs féministes d’autonomisation (empowering) des femmes.

De même, tout en reconnaissant qu’ « il y a toujours une forte résistance à l’idée que les gens de foi puissent de quelque manière contribuer aux idéaux féministes », l’écrivaine Myriam François-Cerrah constate que les valeurs féministes se nourrissent de façon transparente dans ses convictions en tant que musulmane :
Comme musulmane, mon cadre de référence ce sont les textes, mais la vérité est la vérité d’où qu’elle vienne, alors si je reconnais quelque chose venant d’une féministe – Gloria Steinam, Germaine Greer – qui me parait refléter la vérité, alors cela devient une partie de mon vocabulaire islamique.
Ces points de vue sont loin des définitions rigides de l’Islam et du féminisme, qui dominent si souvent les discussions sur les droits des femmes dans l’Islam. Une étape importante pour l’ouverture d’un espace pour des discussions plus fructueuses, a été d’aller au-delà des conceptualisations simplistes à la fois de l’Islam et du féminisme, et de chercher d’autres récits tout aussi valables pour soutenir une compréhension plus inclusive des deux. Les femmes musulmanes ont droit à leur religion, mais aussi au féminisme, qui ne doit pas nécessairement être associé à la sécularité.

Au Royaume-Uni aujourd’hui, au milieu des stéréotypes négatifs de ce qu’une femme musulmane peut être, il est important, comme la militante de terrain Noori Bibi le fait valoir ici, de faire en sorte que l’écart entre la base (grassroots) et le milieu universitaire soit comblé, et que le langage et l’approche des débats soit en lien avec les communautés qui en ont besoin.

Continuer à essentialiser les expériences des femmes musulmanes consiste à nier les diverses réalités des vies des femmes musulmanes, à la fois aujourd’hui et historiquement, qui ont confortablement réconcilié leur propre identité de genre avec leur foi. Comme l’a dit Ziba Mir-Hosseini, une question importante à garder à l’esprit lorsque l’on considère les nuances de l’Islam et du féminisme à n’importe quel niveau est : « L’Islam de qui ? Le féminisme de qui ? Qui parle pour l’Islam ? Qui parle pour le féminisme ? »

Source : Feminist Times.
Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par S.B., pour Etat d’Exception.