Avant d’ouvrir le feu – et d’après ce que l’on sait, avoir rechargé cinq fois son arme – l’homme qui a tué neuf personnes noires mercredi soir à la célèbre église Emmanuel AME de Charleston (Caroline du Sud), aurait dit : « Vous violez nos femmes. Et vous êtes en train de prendre notre pays. Et vous devez partir » (Dylann Roof a été arrêté en Caroline du Nord et devrait être inculpé de meurtre). Selon la police, trois des personnes décédées étaient des hommes, dont un élu local sénateur de l’Etat de Caroline du Sud, Clementa Pinkney, qui a fait office de pasteur à l’église, les six autres personnes tuées étaient des femmes.

Six femmes noires ont été abattues lors d’un service de prière communautaire par un jeune homme blanc qui aurait déclaré : « Vous violez nos femmes ».

Ces femmes et ces hommes ont accueilli un homme blanc dans leur église soudée, et probablement encouragé les autres dans leur communauté à se joindre à eux, à écouter, prier et à laisser Dieu entrer dans leurs cœurs. Les femmes noires, qui sont réputées être la population la plus pieuse du pays, ont longtemps été considérées comme l’épine dorsale de l’église noire – nos dos sont précieux et robustes, mais ont été lestés pendant des décennies. Vous ne participez pas à des services du mercredi soir si vous n’êtes pas un fervent pratiquant ; vous n’allez pas aux services du mercredi soir avec un fusil et l’intention d’assassiner si votre véritable but est de tuer le plus d’hommes noirs possible.

Il y a là une contradiction entre la prétendue évocation par le tireur de Charleston du vieux mythe qui présente l’homme noir comme une bête et un violeur de femmes blanches, et le fait qu’il ait tué en majorité des femmes noires. A-t-il seulement tiré sur des femmes noires parce qu’il n’y avait pas plus d’hommes noirs à tuer ? Ou parce que les femmes noires donnent naissance, prennent soin et aiment les hommes noirs ? Ou parce qu’il ne voit pas du tout les femmes noires comme des femmes, mais comme quelque chose d’inférieur aux femmes (et certainement d’inférieur aux femmes blanches), et nous a jugées indignes de la même vigilance qu’il évoquait au sujet des femmes qu’il prétendait vouloir protéger ?

Le tireur aurait utilisé la sauvegarde du corps des femmes blanches comme motivation pour ses actes, un vieux cliché qui était autrefois utilisé pour justifier le lynchage d’hommes noirs et le déni des droits de toutes les personnes noires. L’idée que les corps des Blanches représentent ce qui est inviolable tandis que ceux des Noires sont disponibles n’a pas vraiment changé depuis qu’il a été formulé par des hommes blancs ; mais encore une fois, ce cliché adressé aux hommes noirs mercredi soir, c’était pourtant principalement des femmes noires qui ont souffert par leur invocation.

Charleston victimsCes derniers mois, les militantEs nous ont exhortéEs à #DireSonNom [#SayHerName] dans les rues et sur Twitter, à faire connaître les pertes parmi les Noires, pertes causées par la violence policière et la suprématie blanche : Rev Sharonda Singleton, Cynthia Hurd, Ethel Lance, Susie Jackson, Rev Depayne Middleton-Doctor et Myra Thompson ont déjà été nommées en tant que victimes du massacre de mercredi. Que nous devions inciter les gens à dire leurs noms, à se souvenir de leurs noms, comme du nom du tireur gravé dans notre psyché collective, rend éminemment clair ce que nous valorisons comme inoubliable, et ce que nous jugeons superficiel.

Comme il en va de l’assassinat de corps noirs par l’Amérique blanche, nous sommes abandonnéEs à nos larmes, à masquer notre peur et à reconstituer ensemble le puzzle par trop évident qui, le plus souvent, nous mène vers cette constante réalité : en tant que personnes noires libres, nous ne sommes en mesure de vivre en sécurité nulle part. Parfois, quand vous êtes malade et fatiguéE d’être malade et fatiguéE, vous allez à l’église prier ou pleurer. Les femmes noires vont à l’église pour trouver du réconfort, de la force, de la consolation, et se reposer de l’entretien culturel de nos communautés. Pas pour se faire assassiner, même si cela est déjà arrivé auparavant.

Selma_posterDans la scène d’ouverture de son film Selma, Ava Duverney a capturé l’innocence de quatre filles noires tuées dans l’explosion de l’Eglise Baptiste de la 16ème rue à Birmingham, Alabama, en 1963. Quatre filles noires qui descendaient simplement les marches en bois qui mènent au sous-sol pour aller prier ; DuVerney a montré la lumière qui s’infiltre à travers le vitrail, nous a fait entendre les filles parler de leurs cheveux, de la manière dont elles les peignent et les aiment, nous a montrés leurs habits du dimanche repassés et colorés. Et puis, dans le film comme dans notre histoire, elles sont tout simplement mortes.

Les filles tuées à Birmingham en 1963 sont les enfants-aïeux des femmes adultes tuées à Charleston en 2015, dans un pays où nos ancêtres deviennent de plus en plus jeunes à cause de la violence qui nous empêche trop souvent de vieillir, de se développer pleinement dans nos vies. D’une certaine manière, protéger le monde contre les hommes noirs a trop souvent signifié tuer, battre et violer les femmes et les petites filles noires. Alors nous avons prié dans la solidarité et dans ce que nous avons considéré comme la sécurité. Mercredi, un homme blanc nous a enlevé ça aussi. Ce qui reste à voir, c’est si la loi et ce pays reconnaitront qu’il n’y a maintenant plus rien à nous enlever.

Source : The Guardian.
Traduit de l’anglais par RC, pour Etat d’Exception.