Mesdames, messieurs, chers amis,

Je me réjouis de l’occasion que m’offre cette seconde édition du Festival d’Alger pour apporter mon modeste témoignage sur cette Auguste figure, emblématique de toutes les justes causes, que fut le Dr Frantz Fanon. Ou le Dr Omar, en cette terre algérienne martyre qui a connu l’une des plus hallucinantes guerres coloniales que ses enfants ont victorieusement gagnée. Ma génération a été abreuvée par la pensée fanonienne et, dans mon pays [le Sénégal], je fais partie, modestement, de ceux qui ont participé à le faire connaitre et à vulgariser sa pensée.

Dans le parcours historique des peuples africains en lutte pour leur émancipation, parcours fait de résistance héroïque et jalonné de sacrifices multiples, Frantz Fanon, en tant qu’intellectuel révolutionnaire résolument et passionnément engagé à côté des peuples, constitue, en effet, une majestueuse et éminente figure.

Il est important pour les forces vives de nos peuples, particulièrement leurs intellectuels, de méditer l’exemple de ce combattant de l’aube, par une évaluation critique de sa pensée, articulée aux pratiques qu’il a développées, et ceci en liaison avec les réalités actuelles.

Témoigner de Fanon n’a de sens pour moi que s’il s’agit d’aider à nouer d’un seul nœud les souffrances multiples des peuples à leur révolte durable ; de porter sans retard la signification de son message au sein des élites et des larges masses africaines qui, seules, sont capables d’élever la dimension de ce message à la dignité d’une force matérielle. C’est là que gît, en effet, le lieu le plus sûr de conservation de sa mémoire.

Pourquoi Fanon ? Intellectuel de la diaspora nègre, « il s’est effectivement impliqué dans les contractions de son époque », en une période d’extrême confusion idéologique. Quoique ayant grandi dans la mouvance intellectuelle de la négritude, il a su refuser obstinément – à peine quelques trébuchements – de s’empêtrer dans le verbiage incandescent, mais à peine viril, mais désespérément inopérant, de ce courant longtemps perçu, selon le mot d’Adorevi, comme « le discours actuel du néocolonialisme en Afrique ».

Frantz Fanon fut, dans l’éclair fulgurant de sa courte vie (trente-six ans), une espèce de conscience historique et tragiquement sublime de la lutte des peuples du Tiers Monde.

Il est des morts qui n’en finissent pas de mourir, mais il est aussi des morts qui ne meurent pas, qui ne mourront plus jamais. De ceux-là, Frantz Fanon. En témoignent sa multiple présence, l’acuité singulière de son actualité.

Mongo Béti, leur contemporain, a pourtant raison. Grâce à la complicité active de l’Etat bourgeois français, nos jeunes néo-colonies ont ourdi contre sa mémoire un lourd complot de silence. Ce qui explique que Fanon est si peu ou pas du tout connu par les générations actuelles.


Mais Frantz Fanon et David Diop, de même que le Sénégalais Lamine Senghor, le Malien Tiémokho Garang Kouyaté, et le Dahoméen Tovalu Quénum, ont à travers l’Afrique et le Tiers Monde des milliers d’héritiers. Il suffit de prêter attention à la rumeur, que dis-je, à la clameur des forêts et des savanes lointaines. De prêter une oreille au sourd grondement des vagues qui nous viennent de là-bas et de leur virulent écho, ici… Des milliers d’hommes et de femmes, malgré le ressac actuel, ont repris ou doivent reprendre le flambeau de leurs illustres ainés, et se proposer ici et maintenant « de participer aux douloureux enfantements des sociétés nouvelles, sociétés de demain, sociétés de fraternité militante des peuples. » Des milliers décidés à mettre fin à la déraison et à la déréalisation et prêts à réaliser jusqu’au bout le mot d’ordre de Fanon : Briser définitivement les reins de l’impérialisme – et de ses avatars modernes – que l’hésitation dans le meurtre n’a jamais caractérisé.

Frantz Fanon, qui est-ce pour nous, jeunes du Tiers Monde qui avions entre 7 et 10 ans lorsqu’il disparaissait tragiquement le 6 décembre 1961 à Washington ? Il fut tout d’abord le mythe fécond de nos espérances généreuses, chaleureuses et fraternelles. Ces nouvelles espérances adossées aux aubes à peine nées et encore chancelantes des peuples du Tiers Monde, qui disent non à la nuit néocoloniale et « progressent fermement contre l’ombre ».

Je témoigne que le Dr Frantz Fanon a eu une très forte influence, a exercé un grand attrait sur les jeunes de ma génération dans les années immédiatement consécutives à la grande tempête révolutionnaire de Mai 68. Pour beaucoup d’entre-nous, sa découverte a constitué le chemin de l’engagement. Je me souviens de nos enthousiasmes, des lectures collectives des Damnés de la terre ; des innombrables citations qui ornaient nos vétustes chambres d’élève ; des nuits de 6 décembre passées dans le recueillement à évoquer sa mémoire. Nous étions fascinés par son style violent, passionné et incendiaire.

Nous avions l’impression que, par-delà la mort et les années, il s’adressait directement à nous. Nous avons connu Fanon avant Marx et Mao Tse-toung. Plus tard, quand beaucoup de jeunes de ma génération sont devenus communistes, il n’est venu à l’idée de personne de le renier. Fanon est ainsi. On l’aime ou on le hait. Nous l’aimions. Nous aimions sa véhémence, surtout sa véhémence ; son intransigeance. Dans la fièvre encore infantile de notre engagement d’alors, chacune de ses phrases nous apparaissait comme des mots d’ordre. C’est que Fanon est un symbole toujours vivant : celui de la générosité révolutionnaire, de l’humanisme concret, de l’engagement sans fard, de l’internationalisme effectif et de la soif absolue d’indépendance.

« Chaque génération, disait-il, doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, la remplir ou la trahir ». Nous sommes redevables à Fanon de nous avoir aidés à découvrir et à remplir notre mission. Et comme chacun le sait, cette dette est énorme !

Sartre, l’autre illustre disparu, préfacier génial des Damnés de la terre, compagnon de lutte tenace de nos premiers balbutiements et de nos premières décisives hésitations, disait qu’ « être mort c’est être en proie aux vivants ».

Fanon oublié, Fanon disséqué, autopsié, catalogué, trahi, tronqué par des universitaires doctes et distingués. Fanon haï, adulé, en proie aux herméneutes de la dernière saison sèche, drapés dans leur lugubre manteau psychanalytique. Le psychiatre qu’il était se serait moqué de tout ce vacarme et aurait diagnostiqué : syndrome aigu consécutif à la peur obsessionnelle de la révolution. David Mandessi Diop, le petit frère prodige, aurait ri de « ces monstres cyniques en cigares qui véhiculent l’égalité dans une cage en fer ! »

Fanon, qui est-ce donc pour nous ? Il s’agit ici de restituer le message de sa vie, pur de toute souillure. Fanon l’Antillais ! Fanon l’ancien combattant ! Fanon l’Algérien ! Que n’a-t-on pas perçu plutôt derrière ses multiples visages l’irréductibilité de son identité révolutionnaire triplement rebelle !

On a dit du fanonisme qu’il était de la violence presque gratuite, donc excessive. La violence est en effet l’aspect de la théorie de Fanon qui fascine le plus et qui explique le grand retentissement de sa pensée dans le mouvement noir américain des années 1960. Mais il y a chez lui une vision plurielle : la violence n’est pas un concept univoque qui renverrait pareillement à une même réalité. La violence chez Fanon a des fonctions multiples et des significations diverses. La société coloniale, née dans le feu et dans le sang, est une société de violence : violence politique, sociale, économique, militaire et idéologique.

C’est une société qui impose à celui qui veut s’en défaire – et il faut s’en défaire – la violence. Pétrifié, chosifié, le colonisé ne peut sortir de cette réification que par une remise en cause radicale, profonde, donc violente de la société coloniale. La violence qui caractérise la décolonisation, et elle est toujours un phénomène violent, est dialectique. Elle découle de la situation coloniale qui l’exige.

Pour Fanon, « la vie du colonisé ne peut surgir que du cadavre en décomposition du colonisateur ». Elle signifie « à la fois mort du colonisé et mort du colon ». Il se rapproche ici de Hegel, philosophe allemand, qu’il a beaucoup fréquenté lors de ses études à Lyon, quand ce dernier affirme, parlant de la vie : « Je ne parle pas de cette vie qui reculerait d’horreur devant la mort et se préserverait pure de toute destruction, mais de cette vie qui contient en elle-même la mort ».

Avant d’avoir une signification et une fonction politico-stratégique, la violence a d’abord une fonction psychosociologique. Une fonction cathartique ; dans les conditions de la société coloniale, elle a toujours un caractère émancipateur. La violence du colonisé, dans son intention profonde, tend à abolir les rapports de domination fondés sur elle. La violence est « l’intuition qu’ont les masses que leur libération ne peut se faire que par la force. » Elle n’est pas toujours pour autant consciente : elle est souvent spontanée, se faisant sous forme d’explosion soudaine, de jacqueries, de révolte. Cette approche est largement développée dans L’An V de la révolution algérienne et surtout dans les Damnés de la terre.

Fanon voit bien les limites de la spontanéité en dépit de ses grandeurs certaines, car l’explosion de la violence, si elle est nécessaire à la préparation psychologique des colonisés, risque de dégénérer en révoltes sporadiques et éparses, vite matées si l’on ne passe pas à une seconde phase : celle de la violence révolutionnaire : « Seule une violence exercée par le peuple, violence organisée et éclairée par la direction, permet aux masses de déchiffrer la réalité sociale, leur en donne la clé. »

Pour Fanon, la violence est toujours à rattacher à son contexte historique et économique. Dans la situation coloniale, elle est une réalité dérivée et médiatisée par les processus d’exploitation du colonialisme. A ce niveau, le mot d’ordre de Fanon est le suivant : Fourbissons nos armes et à la violence réactionnaire opposons la violence révolutionnaire !

Il ne nous est malheureusement pas possible d’exposer dans le cadre de ce témoignage toute la richesse et la fécondité de la pensée fanonienne. Qu’il nous suffise seulement d’indiquer quelques-unes de ses thèses-forces.

Homme de culture, nous lui devons l’une des plus brillantes analyses sur la négritude, à laquelle il reproche violemment son apologie frénétique de l’irrationalité et son exaltation anhistorique du passé ante-colonial, comparé à l’Eden. Pour lui, la négritude est, à l’évidence, pour reprendre l’expression sartrienne, le temps faible d’une progression dialectique[1], un racisme anti-raciste : « Je concède, dit-il, qu’il ait existé une brillante civilisation amazone, mais cela ne change en rien la condition du paysan béninois actuel. » L’essentiel de la critique fanonienne de la négritude tient dans ce passage, extrait des Damnés de la terre :
La culture négro-africaine, c’est autour de la lutte des peuples qu’elle se densifie et non autour des chants, des poèmes ou du folklore […]. L’adhésion à la culture négro-africaine, à l’unité culturelle de l’Afrique passe d’abord par un soutien inconditionnel à la lutte de libération des peuples. On ne peut vouloir le rayonnement de la culture africaine si l’on ne contribue pas concrètement à l’existence des conditions de cette culture, c’est-à-dire à la libération du continent.
La négritude, c’est du folklore, parce qu’elle parle d’un personnage qui est mort : le nègre.

« C’est le blanc qui crée le nègre, dit Fanon, mais c’est le nègre qui crée la négritude. » En vérité, la conception fanonienne de la culture nationale est induite de sa critique de la négritude.

La culture est l’expression, au plan idéologique, des conditions politico-historiques et de la structure économique d’une société à un moment donné de son histoire. La culture n’existe qu’en rapport avec des conditions concrètes d’existence. Elle est toujours liée à l’actualité : elle est toujours actuelle. Si elle intègre le passé, c’est toujours en fonction du présent, pour le futur. Par conséquent, dans la société coloniale, la culture ne saurait être autre chose qu’une culture coloniale, dont le fondement idéologique essentiel est le racisme.

Cependant, l’existence d’une culture coloniale dominante n’exclut pas la résistance culturelle à l’oppression, mais l’implique profondément, même si souvent cette résistance est une résistance clandestine, étriquée parce que s’accrochant aux valeurs ante-coloniales, comme à une bouée de sauvetage. Il y a durant la période coloniale, une substantification des attitudes qui tient lieu de culture. Pour que surgisse et se développe une culture nationale, il faut qu’émerge tout d’abord la nation.

La lutte de libération est la condition fondamentale de la culture nationale. La culture nationale doit rendre compte du processus de libération ; elle est, dit Fanon, « L’ensemble des efforts fournis par un peuple, au plan de la pensée, pour chanter, décrire, le processus à travers lequel la nation s’est libérée. » Il ne peut donc être question de nation et de culture que dans une société nouvelle, démocratique, indépendante et administrée sur la base des intérêts populaires. La culture nationale n’est pas de la culture traditionnelle, elle n’est pas passéiste. Dynamique, elle participe à l’information des consciences, à la mobilisation des énergies pour la libération effective des peuples africains.
Se battre pour la culture nationale, c’est d’abord se battre pour la libération de la nation, matrice matérielle à partir de laquelle la culture devient possible. Il n’y a pas de combat culturel qui se développerait latéralement au combat populaire.
La pensée de Fanon, si variée, si profonde, comporte cependant des ambigüités, voire des erreurs d’analyse. Nous ne voudrions pas faire plaisir aux ennemis en les escamotant. Certes, sa pensée est très psychologique, sa démarche très phénoménologique. Certes, il n’y a pas chez lui une analyse très rigoureuse du dispositif des forces sociales réelles en Afrique, ni une justification théorique de la violence comme politique. Il ne parle pas de classes réactionnaires, mais de l’existence des traitres comme un phénomène nouveau. Or, la traitrise, qui est vraie, est une catégorie de la subjectivité. Certes, Fanon ne divise pas la bourgeoisie, il attribue un rôle excessif à la paysannerie, force physique principale des révolutions dont nos peuples sont gros ; il ne perçoit pas non plus – dans la perspective marxiste qui imprègne fortement ses analyses – le rôle décisif du prolétariat. Certes, il y a chez lui une vision extrêmement indivise de l’Europe et du Tiers Monde, qu’il considère comme des entités massives, antithétiques et opposées.

Mais nous aimons le Dr Frantz Fanon, au-delà de ses ambigüités fécondes et de ses faiblesses théoriques généreuses, car nous sommes ses héritiers. Nous devons fructifier et approfondir sa pensée à la lumière des réalités actuelles et à l’expérience accumulée des peuples. Nous devons nous inspirer de sa vie et de son œuvre, non pas dans leur littéralité, mais dans leur signification. Car les héritiers sont aussi des inventeurs.
De sa tombe, au-delà de sa mort, Fanon nous dit : « Inventons la peau neuve, la pensée neuve, l’homme neuf que l’Europe impérialiste a été incapable de faire triompher. » Sa voix clame, forte et drue : « Gardons-nous de l’attitude stérile du spectateur, éclairons-nous du faisceau quasi-grandiose de l’histoire, mais attention, ayons confiance aux masses, aux peuples, comptons sur nos propres forces car la seule vie qui vaille la peine d’être vécue c’est celle-là même qui consiste à participer cérébralement et musculairement à la libération de nos peuples. »

Penser Fanon aujourd’hui, c’est renouer avec le droit à l’initiative, pour ouvrir une page nouvelle de notre histoire. Comme le dit Chinua Achebe : « Tant que  les lions n’auront pas leur propre historien, les récits de chasse continueront de chanter la gloire des chasseurs. »

[…]

Chers invités, mesdames, mesdemoiselles, messiers,

Chers camarades,

Nous voici au terme de notre témoignage. Frantz Fanon ne mérite pas le silence qui l’entoure, ni la quasi-ignorance dans laquelle nous sommes de son œuvre. Nous devons approfondir la pensée et l’action de cet homme qui, dans la clameur et la confusion des années d’indépendance, sut garder intacte sa volonté de progrès.

Il nous indique aujourd’hui le chemin à suivre, dans lequel nous devons persévérer si nous sommes convaincus de la nécessité de nous engager à côté de nos peuples.

Aimé Césaire, son professeur et admirateur disait de lui, à l’occasion de sa disparition, et c’est par là que je voudrais terminer : « Frantz Fanon est mort. Nous le savions condamné. Mais contre toute attente, nous espérions tellement il était volontaire, capable de miracles, tellement il apparaissait essentiel à notre horizon d’homme. Vie courte, mais extraordinaire. Brève, mais fulgurante. Illuminant l’une des atroces tragédies du xxe siècle, et montrant de façon exemplaire la condition de l’homme moderne. »

Méditons Fanon, ruminons-le, car : « Nous ne sommes rien sur terre si nous ne sommes pas d’abord l’esclave d’une cause, celle des peuples, celle de la justice et de la liberté. »

Notes

[1] [Etat d’Exception] : Ici, Hamidou Dia fait selon nous un contre-sens en ce qu’il semble ignorer les critiques acerbes faites par Fanon lui même dans Peau noire, masques blancs contre la critique – tout aussi acerbe – que Sartre fit de la négritude, qu’il qualifiait de « temps faible d’une progression dialectique » : « Quand je lus cette page [tirée d’Orphée Noir], je sentis qu’on me volait ma dernière chance. Je déclarai à mes amis : « La génération des jeunes poètes noirs vient de recevoir un coup qui ne pardonne pas. » On avait fait appel à un ami des peuples de couleur, et cet ami n’avait rien trouvé de mieux que montrer la relativité de leur action. Pour une fois, cet hégélien-né avait oublié que la conscience a besoin de se perdre dans la nuit de l’absolu, seule condition pour parvenir à la conscience de soi. Contre le rationalisme, il rappelait le côté négatif, mais en oubliant que cette négativité tire sa valeur d’une absoluité quasi substantielle. La conscience engagée dans l’expérience ignore, doit ignorer les essences et les déterminations de son être.
Orphée Noir est une date dans l’intellectualisation de l’exister noir. Et l’erreur de Sartre a été non seulement de vouloir aller à la source de la source, mais en quelque façon de tarir cette source […] ». Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Seuil, 1971, p. 108.