SuffragetteXMovieXPosterIl y a quelques semaines, je suis allée voir Suffragette [Les Suffragettes] à une projection de presse, et je dois admettre que j’ai été impressionnée.

La réalisatrice Sarah Gavron et la scénariste Abi Morgan ont produit un portrait poignant des mesures extrêmes que des femmes blanches ont eu à prendre pour remettre le patriarcat à se place et donner aux femmes blanches de la terre le droit de vote.

Carey Mulligan, Helena Bonham Carter et surtout Anne-Marie Duff font justice aux suffragettes blanches de l’époque avec leurs performances dans les rôles clé des femmes blanches, de tous milieux et de toutes classes, qui au début du 20e siècle ont risqué leur vie, leur intégrité physique et celle de leur famille, pour que la voix des femmes blanches soit entendue.

Là vous vous dites peut-être, « Mon Dieu, cette femme abuse vraiment du mot blanche », et vous avez raison, parce que si on en juge par l’exactitude historique du film, alors nous sommes censé-e-s croire qu’il n’y avait pas de femmes – ni même d’hommes – racisé-e-s vivant en Grande-Bretagne au début du 20ème siècle.

Et ne vous méprenez pas, j’en sais assez sur cette époque pour savoir que les femmes blanches étaient au centre du mouvement des suffragettes britanniques, mais cela ne signifie pas qu’il n’y avait pas de minorités ethniques dans les marges.

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La Suffragette britannique Emmeline Pankhurst raillée par une foule à New York, vers 1911 (Image : Topical Press Agency/Getty Image)

Beaucoup de femmes indiennes ont fait campagne au tournant du siècle pour le vote, mais elles sont remarquablement absentes du film.

Une omission historique intéressante, étant donné que la princesse Sophia Duleep Singh, fille de Maharaja Duleep Singh, était une suffragette éminente et membre de l’Union sociale et politique des femmes. Elle marcha aux côtés d’Emmeline Pankhurst, le 18 Novembre 1910, à une manifestation musclée de 400 personnes connue depuis sous le nom de « Black Friday ».

Sarah Gavron a expliqué pourquoi elle n’a pas inclus les suffragettes indiennes, affirmant dans une tribune : « Les dossiers de recensement du début des années 1900 ne comptabilisent pas la diversité ethnique, mais à en juger par les noms, les preuves photographiques et les comptes rendus écrits, il semble il y avait juste deux femmes racisées qui avaient rejoint le mouvement au Royaume-Uni. Nous n’avons trouvé qu‘une photographie montrant des femmes racisées. »

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Un groupe de suffragettes indiennes à Londres, 1911.

Bien sûr qu’il n’y avait que peu de preuves des minorités ethniques qui militaient à cette époque, parce que le pays était encore dédaigneux et peu disposé à inclure les personnes non-blanches au sein de la société. Si aucune photo n’a été prise de femmes racisées faisant campagne pour l’égalité, est-ce que ça signifie que cela n’a pas eu lieu ?

En mettant la question philosophique de George Berkeley de côté, peut-être pouvons-nous comprendre la décision de Sarah et Abi de mettre de côté les suffragettes asiatiques éminentes parce qu’elles voulaient se concentrer sur les efforts de la classe ouvrière et ses héroïnes militantes fictives, mais cela n’explique pas le blanchiment [whitewashing] des personnages secondaires.

Que dire de ces figurant-e-s travaillant à Maud Watts et à la laverie de Violet Miller à Bethnal Green, qui vivent dans les maisons près de celle de la famille de Maud ou à l’extérieur dans l’East End ? Pourquoi étaient-elles/ils tou-te-s blanc-he-s dans le film, malgré le fait qu’East London au début du 20ème siècle était un lieu privilégié pour les communautés ethniques et de migrant-e-s ?

100 ans avant cela, le commerce britannique des esclaves avait été aboli, et l’esclavage lui-même aboli en 1833. Et bien que la population immigrée noire ait diminué vers la fin du 19ème siècle en raison de la persistance du racisme scientifique et de la discrimination de la société blanche, il y avait encore entre 20 000 et 25 000 Noir-e-s vivant dans la capitale dans les années 1900.

Et je ne parle pas seulement des immigré-e-s africain-e-s et d’ancien-ne-s esclaves. Limehouse était l’emplacement d’origine du Chinatown de Londres et 95% de la population de Wentworth Street dans le quartier de Spitalfields était juive du fait d’un afflux de migrant-e-s en provenance d’Europe de l’Est.

Dans Les Suffragettes, vous auriez du mal à entendre un accent qui ne soit pas celui de la classe ouvrière [Cockney] ou de la bonne société londoniennes, à l’exception bien sur de l’inspecteur irlandais Brendan Gleeson.

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Carey Mulligan dans le rôle de Maud Watts travaillant dans la blanchisserie (Photo : Pathé)

Mais Anne-Marie Duff, qui campe le rôle d’une blanchisseuse et d’une suffragette Violette, prétend qu’il y avait des personnes racisées, déclarant à Metro.co.uk : « si vous regardez le film à nouveau, vous verrez des femmes racisées dans la scène de la blanchisserie. Il y avait, mon amie, des femmes racisées dans cette scène de la blanchisserie ».

Je suis allée sur iMDB consulter la liste entière du casting pour voir s’il y avait des hommes ou des femmes racisé-e-s crédité-e-s comme travailleur-se-s dans les scènes de la blanchisserie, mais toutes les personnes énumérées sont des artistes blancs.

Bien sûr que tou-te-s les travailleur-se-s de la blanchisserie n’ont pas été répertorié-e-s, et mes yeux ont peut-être raté les références ethniques dans le film, comme beaucoup de mes collègues, mais mon amie Sarah n’a pas non plus relevé une grosse inexactitude dans le générique de fin.

Lorsque le film arrive à sa fin, défilent les dates auxquelles les femmes à travers le monde ont obtenu le droit de vote, et pour les Etats-Unis il est dit que toutes les femmes ont obtenu ce droit en 1920.

Mais cela est inexact, n’est-pas ? Les femmes blanches ont obtenu le droit de vote en 1920, tandis que les Noir-e-s aux Etats-Unis n’étaient pas libres de mettre leur bulletin dans l’urne avant 35 ans encore.

Certaines de ces suffragettes blanches se sont même dissociées des Afro-Américain-e-s et ont fait valoir le fait qu’en donnant le droit de vote aux femmes, ces dernières pourraient soutenir le patriarcat blanc pour maintenir les Noir-e-s en respect.

Encore une autre inexactitude du film prouvant une fois de plus comment l’expérience des femmes racisées a été négligée par les cinéastes.

387069Des cinéastes à qui je veux faire crédit de faire un film qui inspirera la prochaine génération de femmes activistes, mais qui ont traité l’histoire à travers une étroite perspective féministe blanche.

Des cinéastes qui ont, intentionnellement ou non, perpétué l’idée que nous devrions prendre connaissance des problèmes que les femmes blanches ont rencontrées à travers l’histoire et ignorer l’intersectionnalité*.

Sarah Gavron a raison quand elle dit qu’« il n’y a pas d’accord sur une interprétation historique unique, pas une seule « histoire des suffragettes » ».

L’histoire des débuts des droits des femmes au Royaume-Uni a tant de visages différents…

C’est bien dommage que Les Suffragettes ait choisi de la peindre en blanc.

Notes

Qu’est-ce que l’intersectionnalité ?

La professeure américaine Kimberlé Crenshaw a popularisé le terme d’intersectionnalité en 1989, même si comme concept il existait déjà.
Il est défini comme suit : L’idée selon laquelle les femmes subissent l’oppression dans des configurations variables et à des degrés d’intensité divers. Les modèles culturels de l’oppression ne sont pas seulement liés entre eux, mais sont liés entre eux et influencés par les systèmes intersectionnels de la société. La race, le sexe, la classe, la capacité, et l’origine ethnique en sont des exemples.
Une femme noire aura donc une expérience différente de celle de toutes les femmes.

Source : Metro.co.uk.
Traduit de l’anglais par SB, pour Etat d’Exception.