Cher ami,

Tu es en Syrie, quelque part à Damas. Tu as été impliqué dans diverses manifestations pour combattre pour plus d’espace démocratique en Syrie, et puis, après les premiers mois de 2011, pour renverser le régime de Bachar al-Assad. J’ai appris beaucoup de gens comme toi, sur votre pays et sur la nature des luttes auxquelles vous êtes confrontés.

Vous avez vu le cour des choses aller en votre défaveur sur deux fronts : d’une part, un environnement international qui semblait être en harmonie avec vos objectifs, mais qui s’est ensuite avéré être aussi conflictuel sur le « changement de régime » que vous pouvez être certains à ce sujet ; d’autre part, une opposition interne qui semblait imiter les premières sources des soulèvements arabes en Afrique du Nord dans sa diversité multivalente, mais qui s’est avérée être prise en otage par les intérêts impérialistes et par les djihadistes radicaux, que vous trouvez intolérants et dangereux.

Comme la politique va à l’encontre de votre nationalisme séculier et de votre libéralisme démocratique, et que vous vous sentez isolés dans tous les sens, l’avènement d’un bombardement états-unien semblait être un deus ex machina, un coup de tonnerre de Zeus lui-même. Une telle tombée de foudre sur les bases endurcies de la puissance militaire asphyxierait peut être le régime d’Assad, rendant ainsi possible pour des gens comme toi de grimper au sommet d’une dynamique révolutionnaire.

L’histoire ne vous offre aucun espoir de succès dans cette voie. Sur les ailes de l’empire, ne peut venir que du chagrin. Les récentes interventions, que ce soit en Afghanistan, en Irak ou en Libye, ne se sont pas bien terminées pour leurs peuples. Au mois d’août 2013, 804 personnes sont mortes en Irak, des chiffres qui rivalisent avec les taux de mortalité de la pire période de violence sectaire. La situation sécuritaire en Libye est tortueuse pour son peuple,  où assassinats et violence aléatoire sont à l’ordre du jour. Le peuple d’Afghanistan, et son double au Yémen, font face à des souffrances indicibles à travers les raids nocturnes et les frappes de drones, et avec très peu des principaux obstacles humains défaits par l’occupation.

Les Etats-Unis et leurs partenaires de l’Atlantique Nord prennent des engagements rhétoriques extraordinaires en faveur des droits de l’homme et de l’aide humanitaire, mais les traduisent rarement dans la réalité. Mets de côté le dossier des droits humains de l’Atlantique Nord elle-même, que ce soit dans sa phase coloniale, mais aussi dans l’instant présent, quand il a été connu pour bloquer systématiquement les règlementations internationales sur les ventes d’armes et sur l’utilisation d’armes dangereuses. Mets tout aussi de côté les problèmes internes de droits humains dans l’Atlantique Nord, que ce soit contre les immigré-e-s ou contre les travailleurs-ses. Ces choses-là ne doivent pas nous retenir ici. Nous devons seulement regarder la façon dont l’Atlantique Nord a utilisé les « droits humains » dans ses aventures militaires.

Tout d’abord, les Etats de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN), utilisent les « droits humains » comme prétexte pour faire la guerre, mais apportent peu de soins au régime des droits humains qui incluraient la réconciliation des parties et des enquêtes sur la manière dont les guerres sont menées. L’OTAN est allée à la guerre en Libye sur la base d’une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU. Lorsqu’on lui a demandé si elle permettrait une enquête sur sa campagne de bombardements par une commission de l’ONU, le conseiller juridique de l’OTAN, Peter Olsen, a écrit dans une lettre datée du 15 février 2012 :
« Nous aimerions demander en conséquence que, dans le cas où la Commission décide d’inclure une discussion sur les actions de l’OTAN en Libye, son rapport indique clairement que l’OTAN n’a pas délibérément pris pour cible des civils et n’a pas commis de crimes de guerre en Libye. »
Les pays de l’OTAN ont utilisé un mandat d’une Cour pénale internationale (CPI), pour aller à la guerre en Libye, mais ils se sont depuis montrés têtus dans leur refus de permettre à la CPI d’exécuter ces mandats d’amener contre Saif al-Islam al-Kadhafi (détenu à Zintan, en Libye). Le régime des droits de l’homme a été piétiné par les Etats de l’OTAN, dont les intérêts sont d’utiliser le langage des droits humains pour leurs intérêts spécifiques, plutôt que de se battre pour créer un système solide de droits de l’homme au profit du bien-être de la population de la planète.

Si les États de l’Atlantique Nord sont cyniques quant à leur utilisation de la langue des droits de l’homme, ils sont également limités dans leur appropriation de l’idée d’aide humanitaire. Le plus récent Plan d’aide humanitaire en Syrie (Syria Humanitarian Assistance Response Plan, SHARP) de juin 2013, montre qu’il y a maintenant 6,8 millions de Syrien-ne-s sous les soins des Nations unies, y compris 4,25 millions de personnes déplacées de l’intérieur. Parmi elles, trois millions sont des enfants, dont un million ont été évacués de Syrie. L’ONU a critiqué les gouvernements pour être « lents à engager des fonds », et encore plus lents à livrer l’argent. Les promesses de soutien financier aux organismes cruciaux des Nations unies sont prises lors des fréquentes conférences. Un peu plus d’un tiers des besoins du SHARP ont été alloués. Seulement un pour cent des onze millions de dollars demandés pour la nourriture et la nutrition des réfugié-e-s syrien-ne-s a été délivré, et seulement 3,7 pour cent des 343 millions de dollars de l’aide non-alimentaire d’urgence ont été transférés. Le Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA), indique que près de soixante-cinq pour cent des besoins des réfugié-e-s syrien-ne-s ne sont pas satisfaits. Si les États de l’Atlantique Nord étaient véritablement humanitaires, ils ouvriraient leurs vastes coffres pour prendre en charge les besoins immédiats des réfugié-e-s syrien-ne-s, et si les pays arabes du Golfe étaient également humanitaires, ils financeraient le déplacement de ces réfugié-e-s, des zones dangereuses vers des abris surs. Si les États de l’Atlantique Nord étaient véritablement intéressés par l’humanitarisme, ils augmenteraient les ressources financières réelles données aux réfugié-e-s. Le bombardement de la Syrie va simplement placer plus de gens dans la misère.

Les États-Unis disent qu’ils veulent bombarder la Syrie pour punir le régime d’Assad pour son utilisation d’armes chimiques. Mais garde à l’esprit qu’ils vont probablement utiliser des missiles Tomahawk, dont les ogives pourraient ou non contenir de l’uranium appauvri. En d’autres termes, les États-Unis vont punir l’utilisation alléguée par le régime Assad d’armes chimiques en bombardant la Syrie avec une arme, que l’Assemblée générale des Nations unies a, par quatre fois, demandé que son utilisation soit sanctionnée (mais qui ne le sera pas à cause du vote contre ces résolutions de la part de la France, d’Israël, du Royaume-Uni et des États-Unis). Cent cinquante-cinq pays craignent que l’uranium appauvri contamine les eaux souterraines et produise des dangers pour l’environnement et la santé pour des générations. Les États-Unis ont utilisé de telles armes en Irak, où une étude de 2010 (Cancer, Infant Mortality and Birth Sex-Ratio in Fallujah, Iraq 2005-2009) a constaté que le taux de malformations cardiaques était treize fois celui de l’Europe, les anomalies du système nerveux à la naissance étaient trente-trois fois celles de l’Europe, et le taux de cancer des enfants était douze fois supérieur à celui d’avant l’utilisation de l’uranium appauvri à Fallujah en 2004. Ce sont les conséquences d’un bombardement impérialiste. Il va violer la loi pour faire semblant de respecter la loi. Il va utiliser des produits chimiques dangereux pour protester contre l’utilisation de produits chimiques dangereux. Il aura l’autosatisfaction à propos des armes chimiques, tel que le gaz neurotoxique, qu’il a vendu au régime d’Assad au cours des trois dernières années.

Tu fais partie de la rébellion syrienne, pris en sandwich entre les dirigeants expatriés de l’Armée syrienne libre, et les fractions odieuses de djihadistes. Ta revendication est que le bombardement états-unien renverse Assad, mais ce n’est justement pas le but de guerre des États-Unis. Ils ont menacé d’agir à la fin août seulement parce que le président états-unien Barack Obama est tombé l’année précédente dans le piège des « lignes rouges ». Incapable d’agir en aucune manière en 2012, il a menacé d’agir si le régime Assad utilisait des armes chimiques. Ses paroles sont revenues le mordre (bien que nous ne sachions pas encore avec certitude pour les armes chimiques). Pour répondre, Obama avait choisi, avant qu’il ne soit bloqué par le parlement britannique, de procéder à un tir de barrage de missiles Tomahawk. L’armée états-unienne affirme que les Tomahawks ont un « effet tactique limité », ce qui signifie qu’ils pourraient créer une destruction aléatoire en Syrie, mais seraient probablement incapables de dégrader la capacité militaire du régime.

Pourquoi les Etats-Unis ont été réticents à mener une guerre aérienne à la libyenne, pour le compte des rebelles en Syrie? D’une part, l’engagement libyen n’a pas fonctionné aussi bien que les pays de l’OTAN l’ont assuré : le chaos règne en maitre dans le pays, et l’attaque contre le consulat états-unien à Benghazi a rendu la classe politique états-unienne frileuse face à une action totale pour le compte de rebelles dont la politique transpire l’anti-américanisme. Deuxièmement, le chaos en Libye est un prix que les pays de l’OTAN sont prêts à payer tant que le pétrole continue d’abonder, mais non les migrant-e-s. Avec la Syrie, le chaos qui menace Israël et qui permet au Hezbollah de continuer à obtenir le soutien logistique de l’Iran est inacceptable. Il est de loin préférable de laisser la Syrie saigner et de laisser un tourbillon de guerres intestines aveugler le Hezbollah et les djihadistes, que de laisser n’importe quel type de régime islamiste au pouvoir à Damas. Pour Israël, Assad est préférable à un des leaders des Frères musulmans syriens (la Confrérie syrienne est beaucoup plus radicale que les Ikhwan égyptiens, et même cela était trop pour Tel-Aviv). L’engagement des pays de l’OTAN à la chute d’Assad est superficiel. Ils sont dévoués à un Iran et un Hezbollah affaiblis, ce qui motive leur politique cynique. Assad n’est ni ici, ni là-bas.

Tout cela est bien beau, tu me diras. Quelles solutions as-tu ? Penses-tu que nous devions garder nos rêves pour dormir, et revenir au statu quo ante ?

Mais le statu quo ante n’est plus possible. Assad est affaibli, comme le sont ses alliés de classe. Sa vantardise est celle d’un homme qui sait qu’il n’a rien à perdre. Ce qui arrive après ne sera pas le retour de l’ancien régime. Ce sera ce que la pression de la base peut produire comme alternative. Mais rien de nature politique ne va venir si la violence continue, qui aura causé le déplacement d’au moins dix millions de personnes d’ici la fin de l’année, et la mort de près de 150 000 personnes. Une telle effusion de sang est inacceptable, surtout quand il n’y a aucune lumière au bout de ce long tunnel, qui va de Homs à Alep, de Damas à Hama. Qu’est-ce qui va arrêter la violence ? Pas le régime, qui est prêt à se battre jusqu’à la fin. Pas les rebelles, qui goûtent la victoire même quand ça sent le sang dans votre bouche. Dans la zone nordique, la violence a muté de sorte que le Jabhat al-Nusra et l’Etat islamique d’Irak et du Levant sont en guerre avec les Comités de protection kurdes (CPK). Cette violence, dans laquelle le régime d’Assad n’est pas impliqué, a conduit près de cinquante mille personnes à se précipiter en un week-end sur un ponton qui mène à l’Irak. Les choses sont loin d’être celles d’avant 2011. C’est une réalité que toutes les parties doivent reconnaître.

La crise des réfugié-e-s et des secours humanitaires est aiguë. Ni le régime, ni les rebelles ne veulent porter leur attention sur ce problème. Ils sont trop concentrés sur la ligne de front.

Les voisins de la Syrie sont lestés avec la crise des réfugiés, qui menace de se transformer, et s’est transformée dans une certaine mesure, en crise politique. Les voitures piégées à Beyrouth et à Tripoli (Liban) sont un indicateur de cette dernière. Le Liban est sur la corde raide. La monarchie de Jordanie est sur le pont. L’Irak revient à des fissures sectaires qu’il avait essayé de dépasser. Il y a maintenant 704 877 réfugié-e-s enregistré-e-s au Liban, 517 168 en Jordanie, 440 773 en Turquie, et 155 258 en Irak. Ces quatre voisins ont la majeure partie des 1,9 millions de réfugié-e-s. Si la région est sérieuse au sujet d’un processus politique, elle voudra peut-être commencer là où il y a des besoins, et où elle peut avoir un impact : appeler à une conférence régionale sur la crise des réfugié-e-s syrien-ne-s. L’ONU souscrirait à une telle conférence, qui permettrait aux pays voisins d’avoir une plate-forme officielle pour commencer la consultation pour leur crise commune. Les aspects pratiques des secours peuvent être traités à un tel forum, y compris la manière dont ces pays vont aborder le problème supplémentaire d’un autre hiver pour les réfugié-e-s dans des abris temporaires. Le déficit de financement de cinquante-sept pour cent ans qu’affronte le plan SHARP de l’ONU, laisse les Syrien-ne-s vulnérables au climat rude qui va arriver. Le groupe de coordination intersectorielle des agences de l’ONU serait facilité par une plate-forme régionale des Etats membres.

Une Conférence sur la crise des réfugié-e-s syrien-ne-s nécessiterait que les Etats régionaux passent de questions pratiques, à celles politiques ; ils, avec les Syriens eux-mêmes, seront ceux qui souffriront le plus si la situation se déstabilise davantage. Les racines de la crise ne sont pas les flux de réfugié-e-s, qui ne sont que le symptôme, mais la violence à l’intérieur de la Syrie. Toute Conférence sur la crise des réfugié-e-s syrien-ne-s devra finalement se tourner vers la question politique, ce qui signifierait une pression régionale coordonnée sur les acteurs en Syrie, qui tous dépendent de la région pour le soutien logistique d’une manière ou d’une autre, pour les faire venir à la table et faire éclore un plan pour le désamorçage de la guerre et le renouvellement d’un processus politique. Aucune des parties ne voit cela comme possible à ce stade, mais si les partenaires régionaux sont sérieux à ce sujet, ils ne devraient laisser aux diverses factions d’autre choix que de venir à la table. Si les États de la région ne font rien, ils seront attirés plus loin dans le tourbillon de la Syrie, ramenant Bilad al-Sham dans la folie qui s’est abattue en son cœur.

Ma politique n’est pas celle des deux côtés, du champ de bataille. Je reconnais que tu es au milieu d’une guerre civile, et que ce que je propose sonne pour toi comme une reddition. Vous souhaitez vous battre, avec la perspective messianique que vous finirez par l’emporter sur le régime d’Assad. Ce pourrait être le cas, mais les chances s’empilent contre vous, autant qu’elles s’empilent contre le régime d’Assad quant à sa perspective d’obtenir une victoire complète. Aucun d’entre vous n’est prêt à voir que la souffrance humaine ne vaut pas les chances de triomphe. L’empire aime regarder les deux côtés se battre comme des souris en cage, s’affaiblissant l’un l’autre à son avantage.

La Syrie mérite mieux. Mais maintenant, la corde du nationalisme syrien est enroulée autour du cou du peuple syrien, asphyxiant vos rêves de souveraineté et de liberté. Une médiation de paix aux côtés d’un processus de démocratisation authentique garanti par vos Etats voisins renforcerait les chances pour le renouvellement de vos ambitions nationales. Tout le reste va simplement conduire à la destruction de votre pays, son histoire, et son avenir. Je ne suis pas en faveur de la potence du Baas, ni pour les chambres d’exécution de Jabhat al-Nusra, ni pour les canons de l’OTAN, ni pour les esprits néolibéraux des régimes arabes du Golfe. Les êtres humains ont des esprits complexes, et des ambitions encore plus complexes. C’est à nous, à gauche, de promouvoir ces désirs, et de ne pas être la proie des choix du présent. Ni ceci, ni cela, mais seulement l’avenir.

Pour toi, mon ami, une esquisse du grand poète pakistanais de gauche, Habib Jalib ; il s’agit de l’ouverture de Dastoor, de 1962 :

Deep jis ka sirf mehellaat hi mein jalay,Chand logon ki khushyon ko lay ker chalay,Wo jo saye main har maslihat kay palay;Aisay dastoor ko,Subh-e-bay noor ko,Main naheen maanta,Main naheen jaanta.

La lumière qui brille seule dans les palais,
Dérobe le bonheur du peuple,
Feint sa force de la faiblesse de l’autre.
Ce genre de système,
L’aube sans lumière,
Je refuse.
Je refuse.

Notes

Source : Jadaliyya.
Traduit de l’anglais par SB, pour Etat d’Exception.
Le titre original (Letter to a Syrian Friend Who Said: « Your Opposition to the US Attack on Syria Means You Support the Asad Regime ») n’a pu être conservé pour des contraintes techniques liées à la longueur maximale des titres sur notre site.