Une autre semaine, un autre débat houleux sur la tactique et le langage utilisés par le groupe de protestation féministe Femen, qui a lancé jeudi dernier une Journée Internationale du Jihad Topless. Le groupe, apparu en Ukraine, utilise la protestation seins nus comme moyen d’accroître la visibilité des droits des femmes. La journée d’action a été appelée en réponse à des menaces reçues par une militante tunisienne Femen, Amina Tyler, pour avoir publié des photos seins nus d’elle-même sur Facebook.

Avec des slogans tels que « la nudité est la liberté » et des déclarations telles que « les protestations seins nus sont les étendards de la résistance des femmes, un symbole de l’acquisition par une femme des droits sur son propre corps », les Femen revendiquent l’enlèvement des vêtements en public comme indicateur majeur de la réalisation des droits des femmes et le type le plus efficace d’activisme. Tout le reste est considéré comme pas assez radical et de toute façon défaillant. Par ces normes, les pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient et les communautés en provenance de ces pays vivant en Europe, sont perçus comme n’étant pas à la hauteur.

Il soutient qu’il « transforme la subordination sexuelle des femmes en agression, débutant ainsi la vraie guerre » par « les seuls seins nus ». L’utilisation de votre corps nu peut être une forme légitime de protestation en dernier recours – il y a une longue histoire de l’utilisation de la protestation nue et de sa menace à l’extérieur de l’Europe. Cependant, la façon dont elle a été utilisée par les Femen alimente et renforce un discours raciste et orientaliste sur les femmes et les hommes d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Avec des déclarations telles que « en tant que société, nous n’avons pas été en mesure d’éradiquer notre mentalité arabe envers les femmes », les Femen placent les femmes de la région comme voilées et opprimées par leurs hommes, en opposition aux femmes éclairées et libérées d’occident, qui vivent dans une société développée et supérieure, où elles ont la « liberté » d’enlever leurs vêtements.

Nous savons que ce n’est pas vrai. Les femmes noires (et j’utilise noir comme un terme politique pour désigner des expériences partagées et continues de racisme et de colonisation) ne sont pas toutes (et seulement) opprimées, et les hommes noirs ne sont pas tous des oppresseurs. Les femmes en Europe, aux États-Unis, au Canada, en Australie et en Nouvelle-Zélande ne vivent pas dans une utopie féministe. Il y a toujours des mouvements de défense des droits des femmes actifs et dynamiques en Asie, en Afrique et en Amérique Latine. L’histoire féministe appartient à toutes les femmes, partout.

Les actions des Femen surviennent également à un moment d’intensification de la réaction internationale contre les droits des femmes, qui est de plus en plus encadrée, perpétuée et acceptée par les élites masculines comme enracinée dans « l’occident » et imposée aux autres pays sous une forme d’impérialisme culturel. Malheureusement, les déclarations de femmes blanches françaises disant des choses comme « plutôt nue que la burqa » nourrissent ce récit et sont plus susceptibles d’endommager plutôt que de soutenir les luttes des femmes qu’elles appellent leurs sœurs.

Leurs défenseurs peuvent dire que les Femen pensent faire quelque chose d’utile, et qu’elles causent du tort mais en ayant de bonnes intentions, c’est loin d’être suffisant. Il y a une longue et problématique histoire du féminisme colonial et des « bonnes intentions » d’étrangères (outsiders) utilisant des notions raciales pour « sauver les femmes là-bas ». Cela provoque activement du préjudice, y compris lorsque les communautés réagissent à cette situation en se tenant aux notions statiques de « culture » et de « tradition » opposées au défi de l’extérieur comme un moyen de résister à la colonisation et au racisme. Les droits des femmes deviennent le champ de bataille avec des féministes de ces communautés et des pays souvent laissés dans une double impasse, coincés entre la volonté de rejeter les idées racistes sur les hommes et communautés noirs, et stimulant leurs attitudes.

Nous avons besoin d’une politique de solidarité féministe internationale, qui intègre une analyse du pouvoir en termes de genre, de race et de postcolonialité, et qui prenne exemple sur les femmes touchées et celles qui défient déjà l’inégalité entre les sexes. Comme je l’ai dit ailleurs, une approche plus globale et nuancée étudierait comment le patriarcat se combine avec le racisme, le néo-colonialisme et le capitalisme mondial pour créer un monde fondamentalement injuste. Nous devons réfléchir à la façon dont nos décisions, à partir desquelles nous choisissons les questions sur lesquelles nous restons silencieuses, affectent la vie des femmes et des filles dans d’autres pays.

Les Femen ont continué à être impénitentes sur leurs tactiques et leur langage et ont refusé de discuter de leur racisme flagrant. Lorsque vous êtes critiquées par celles « pour » qui vous êtes censées travailler, la réponse devrait être de réfléchir de manière critique sur vos actions. Leur dernière sortie n’offre aucune réflexion sur soi ou tentative de reconnaître les critiques des activistes des droits des femmes de la région, seulement de l’autosatisfaction. Pour paraphraser Gayatri Spivak, les femmes blanches ne sauveront pas les femmes noires des hommes noirs. Le rôle des féministes venant de l’extérieur devrait être de soutenir le travail des femmes dans les communautés concernées, non pas de rajouter au problème. La solidarité féministe internationale est cruciale, mais ce n’est pas la façon de la faire. Une véritable alliée n’utilise pas le racisme pour tenter de vaincre le patriarcat.

Source : The Guardian.
Photo de couverture : Khalil Hamra/AP.
Traduit de l’anglais par RC pour Etat d’Exception.