Madame la Ministre, les « nègres » vous emmerdent !

Par où commencer…. Islamophobie, négrophobie, banalisation d’un crime contre l’humanité et révisionnisme historique, sexisme et fémonationalisme… tout ça dans la bouche de la Ministre des « droits des femmes, des enfants et de la famille », Laurence Rossignol, au micro de RMC, ce mercredi 30 mars.

Pendant de longues et pénibles minutes, Laurence Rossignol laisse libre cours à ses fantasmes et délires à l’endroit des femmes musulmanes qui portent le voile islamique.

Si besoin était de le confirmer, l’islamophobie est bel et bien compatible avec ces fameuses « valeurs républicaines ». Pour votre information, Madame la Ministre, et n’en déplaisent à vos interprétations « hasardeuses », si certaines femmes voilées ont peur de sortir de chez elles, c’est bien (trop) souvent à cause des agressions islamophobes qu’elles subissent en première ligne, alimentées par votre islamophobie et votre racisme d’Etat, oui celui du gouvernement dont vous faites partie.

Puis viennent ces propos :

« Il y a des femmes qui choisissent, il y avait aussi des nègres afr.., des nègres américains qui étaient pour l’esclavage. (…) Je crois que ces femmes sont pour beaucoup d’entre elles des militantes de l’islam politique. Je les affronte sur le plan des idées et je dénonce le projet de société qu’elles portent. Je crois qu’il peut y avoir des femmes qui portent un foulard par foi et qu’il y a des femmes qui veulent l’imposer à tout le monde parce qu’elles en font une règle publique. »

Sur l’usage du mot nègre, force (rage, colère et tristesse) est de constater qu’en 2016, il faut toujours affirmer son caractère raciste. Un terme qui rappelle à ces heures macabres de l’Histoire – et à son continuum – Histoire que la France aime confiner à l’oubli, dont elle tolère la minimisation, se complaisant dans la déresponsabilisation, voire le négationnisme et le révisionnisme. Vous remarquerez d’ailleurs comme la Ministre commence par parler de « nègre afri… » pour rapidement se « rattraper » et parler de l’esclavagisme étatsunien.

Faut-il rappeler que la France, ce grand « pays des droits de l’Homme » a réduit en esclavage plus de Noir-e-s que les Etats-Unis ?

2013040515342200000063Certains osent même faire référence, pour justifier l’usage du mot nègre, au courant de la négritude, et à son emploi, et « revendication » par Aimé Césaire. Comme ce journaliste minable, Eric Mettout, directeur adjoint de la direction de l’Express.

Aimé Césaire était noir, la réappropriation de l’insulte que constitue le mot nègre, était une provocation face aux racistes, c’était un appel à ses semblables à croire en leur dignité bafouée.

Que les choses soient claires, toute personne blanche ou non-noire qui revendique l’usage du mot nègre, ne mérite pas la corde pour se pendre.

A toutes les personnes, y compris noires et (autres) racisées, comme Audrey Pulvar, qui ne se sont insurgées « que » contre l’usage du mot nègre, et qui ne condamnent pas l’ensemble des propos islamophobes, négrophobes – et sexistes – de la Ministre Laurence Rossignol, je suis au regret de constater et déplorer que votre indignation sélective/ racisme/islamophobie ( j’aimerais suggérer de « rayer les mentions inutiles » mais je crois qu’il n’y en a pas) nous/vous perdra. On aurait d’ailleurs pu croire Audrey Pulvar plus inspirée, en se souvenant de son indignation dans l’ « affaire Guerlain », mais ce serait oublier – entre autres – qu’elle fut une des grandes défenseuses de l’exposition raciste, négrophobe « Exhibit B ».

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Manifestation devant le Théâtre Gérard Philipe (St-Denis) contre l’exposition « Exhibit B ».

Laurence Rossignol s’est expliquée depuis, assumant ses propos et regrettant une « aseptisation du langage » (on les connait bien ces « onnepeutplusriendiristes » qui font passer la condamnation du racisme et autres oppressions pour du « politiquement correct » !), et revendiquant l’usage du terme nègre s’agissant de l’esclavage et en référence à Montesquieu… Ah ces fameux Lumières qui ont formé la pensée française et cautionné et construit les théories raciales qui font la négrophobie et ont permis l’esclavagisme, quand ils n’y ont pas directement contribué…

Sur le fond du propos, je n’ai pas la force de dénoncer toute l’horreur de l’idée soutenue par la Ministre. Mais si on ne peut passer outre l’usage du mot nègre, usage décomplexé et revendiqué par la Ministre, l’idée que des Noir-e-s aient pu être en faveur de ce génocide, cette machine de destruction humaine que fut l’esclavage, est insoutenable.

Je pense aux ancêtres, aux anciens qui ont subi l’esclavage et la colonisation, et qui doivent se retourner dans leur tombe, pour celles et ceux qui ont la « chance » d’en avoir une.

Je pense à mes ancêtres, pas si lointains, qui au début du siècle dernier creusèrent à mains nues la terre, dans des conditions inhumaines, pour construire le chemin de fer au Congo, de Brazzaville à Pointe-Noire, sous l’ordre des colons français. Une entreprise meurtrière qui coûta la vie à 17 000 Congolais, selon les chiffres officiels, mais sans doute à beaucoup plus.

Comme beaucoup, je suis abasourdie par l’indécence du propos et par la comparaison du port du voile – volontaire – par les femmes musulmanes en France, avec l’esclavage (fusse-t-il contraint dans certains endroits du monde, la comparaison est tout aussi honteuse et c’est un euphémisme). Ces comparaisons avec l’esclavage sont trop répandues et utilisées de part et d’autre. Comme par certain-e-s opposant-e-s à la « Loi Travail », qui n’hésitent pas à la comparer à de l’ « esclavage ». Et oui il existe différentes formes d’esclavage, y compris dites « modernes », mais de grâce, il est injustifiable de relativiser ces siècles de servitude, de crimes contre l’humanité, prolongés par l’ère coloniale, qui continuent d’avoir de lourdes conséquences sur le continent africain, en France, et dans les Caraïbes. Et quand on salit la mémoire des esclaves, il ne faut pas oublier que la France a indemnisé les esclavagistes et leurs descendants.

Mais en France, la banalisation ou revendication de ces crimes contre l’humanité que furent l’esclavage et la colonisation n’est pas explicitement punissable par la loi. Il ne faut donc pas s’étonner si politiques et journalistes ne s’embarrassent pas de salir la mémoire historique… L’année dernière, Philippe de Villiers clamait publiquement sa fierté de la colonisation française, s’affranchissant de toute forme de culpabilité… Je ne me souviens pas qu’il ait été inquiété de quelque façon.

Il y a quelques mois, en Guadeloupe, des syndicalistes (noirs) de la CGTG furent condamnés à payer 53 000 € à la famille (blanche) Huygues-Despointes, pour avoir affirmé que les Békés étaient les descendants d’esclavagistes, et rappelé que leur fortune provenait « de la traite négrière, de l’économie de plantation et de l’esclavage salarié »… Ce qui n’est rien d’autre que la stricte vérité.

La France ce « grand pays », raciste, embourbé dans sa négrophobie, son arabophobie, son islamophobie.

Ce même pays qui méprise le sort de Moussa Ibn Yacoub, humanitaire français toujours retenu au Bangladesh. Mais comprenez-vous, un Noir, musulman converti (trahison ultime à la République et son hystérie laïcarde !), travaillant pour une ONG islamique (accusée de tout, bien que condamnable pour rien), cela ne mérite pas la solidarité nationale ou les honneurs d’un portrait qui flotterait sur la façade de l’Hôtel de ville de la capitale, comme ce fut le cas pour ses compatriotes français, humanitaires ou journalistes injustement privés de liberté.

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Moussa Ibn Yacoub

Ce mépris condescendant avec lequel la Ministre dit vouloir « aider » les femmes musulmanes voilées qui seraient forcément opprimées, selon sa vision très étroite du monde et des « femmes » qu’elle est censée défendre, est le signe que l’islamophobie est bien la chose de France la mieux partagée.

Quand est-ce que la France se débarrassera de cette obsession (néo) coloniale à vouloir dévoiler les femmes, pour les « libérer » ? Obsession qui tend à se cacher sous les habits d’un certain « féminisme », en réalité discriminatoire, excluant et au service d’une logique patriarcale bourgeoise, classiste, raciste et islamophobe.

Une haine raciste et islamophobe gangrène la France, et puis il y a le silence de celles et ceux qui ne disent rien… Dans un contexte où le racisme et l’islamophobie non seulement humilient mais criminalisent des millions de personnes, les voix qui s’opposent doivent s’élever. Qui ne dit mot consent, qui cautionne doit assumer ses responsabilités et penser au futur – proche – et aux conséquences à venir.

Il ne faudra pas s’étonner quand la gronde s’étendra, et des formes que la révolte prendra. Car à force de mépris, d’humiliations, nous les Noirs, les Arabes, les musulmans, les Rroms, et toutes celles et ceux que l’Etat raciste marginalise, nous n’allons pas éternellement accepter l’assignation qui nous est faite. Et contrairement aux révoltes de 2005 (oui révoltes, pas « émeutes », car nos soulèvements sont politiques, et nos « violences » sont bien souvent la conséquence de celles qui nous sont infligées par cet Etat raciste et policier), j’espère que la colère et la contestation s’exprimeront du « bon côté du périph’ », celui où on « résiste en terrasse », afin que la violence qui traverse nos existences ne soit pas renvoyée aux « ténèbres » des banlieues, des « quartiers » dont tout le monde se fout, et qui n’intéressent que pour l’instrumentalisation politique qu’il est si convenable d’en faire.

Et je finirai avec ces mots d’Aimé Césaire, afin de rendre à Césaire ce qui appartient à Césaire, et notre dignité, à nous qu’on avilit, jusque dans les plus hautes sphères du pouvoir :

« Il y a pas les grands et les petits. Il y a que nous sommes tous des peuples et que nous méritons d’être considérés comme des peuples avec la dignité que cela représente. J’ai apporté une parole d’homme. Il y a l’homme, c’est très important, l’homme tout court. Je crois vraiment à l’homme, à l’humanité et à la fraternité. Et quand je parlais de négritude, c’était pour répondre précisément aux racistes qui nous considéraient comme des nègres, autrement dit des riens. Et bien non ! Nègre vous m’appelez et bien oui, nègre je suis. N’allez pas le répéter, mais le nègre vous emmerde. »

Oui Madame la Ministre, les « nègres » vous emmerdent, les Arabes, les musulman-e-s, les femmes voilées aussi.

Notes

Cet article est d’abord paru sur le blog Périphéries d’Amélie Koulanda.