1200192-gfLes samedis 26 décembre 2015 et 02 janvier 2016 à 20h45, France Ô diffuse les 6 épisodes de la série The Book of Negroes, une adaptation du roman à succès du même nom de Lawrence Hill, paru au Canada en 2007.

Produite par CBC (Canada) en partenariat avec BET (USA), cette minisérie réalisée par Clement Virgo brosse le destin extraordinaire d’Aminata Diallo : de son village natal du Mali à ce qui ne s’appelait pas encore les Etats-Unis d’Amérique, de la Caroline du Sud à la ville de New York, de la Nouvelle Ecosse à la Sierra Leone puis enfin à l’Angleterre.

La série s’ouvre par le récit fait par Aminata elle-même de sa propre existence, le récit d’une véritable survie. Kidnappée à l’âge de 11 ans, elle est déportée outre-Atlantique et vendue à un propriétaire terrien de Caroline du Sud, puis revendue à un autre propriétaire plus « progressiste » (pour les standards de l’époque) qu’elle fuit lors d’un séjour à New York (ces éléments constituent la première moitié de la série).

C’est là, en pleine bataille entre Loyalistes et Patriotes, qu’Aminata est sollicitée par des officiels britanniques pour rédiger The Book of Negroes. Ce document de 150 pages établi entre avril et septembre 1783 recense les noms et les informations sur environ 3 000 esclaves installé-e-s à New York qui se sont engagés avec les Loyalistes, informations pouvant servir de base pour une compensation financière des propriétaires d’esclaves Patriotes. Trois versions de ce registre existent toujours et sont conservées respectivement aux archives nationales britanniques, canadiennes et états-uniennes.

C’est de là que démarre la deuxième partie de la série – à notre avis bien moins aboutie que la première – qui suit à travers le parcours d’Aminata le départ de ces loyalistes noirs vers la Nouvelle Ecosse[1], où les conditions de vie sont calamiteuses, puis plus tard vers la Sierra Leone, et enfin le départ d’Aminata vers l’Angleterre où elle s’engage auprès des réseaux abolitionnistes.

Centrée sur le parcours d’une femme d’exception – Aminata est l’une des rares esclaves à lire et écrire parfaitement et a aussi appris par sa mère l’art de mettre au monde les enfants – cette fresque historique sur l’esclavage transatlantique et la « guerre d’indépendance » états-unienne est très largement romancée :

« C’est une histoire d’amour, c’est celle d’une femme qui est devenue auteure, qui est devenue membre du mouvement abolitionniste, une femme qui a survécu à son kidnapping d’Afrique et qui a décidé de revenir en Afrique », déclare Aunjanue Ellis, dont la performance dans le rôle d’Aminata est brillante.

La condition d’esclave – et pas seulement celle d’Aminata – est dépeinte à travers des situations d’une grande violence et d’autres plus insouciantes, parfois à la limite du grotesque. Pétrie de bons sentiments – nous ne sommes jamais loin de fictions sentimentales sur la question raciale comme Le Majordome de Lee Daniel ou La couleur des sentiments de Tate Taylor – la série alterne en permanence le profond et le superficiel, l’historique et le sentimental. Tout semble fait pour minimiser l’inconfort que l’on pourrait ressentir face à la violence de certaines scènes :

« Vous êtes exposé-e-s à des éléments auxquels a été confrontée Aminata, mais c’est extrêmement généreux pour le spectateur de voir le côté positif de l’expérience. C’est un récit divertissant et il montre la capacité [d’Aminata] à triompher de l’adversité – dans toute son horreur – à laquelle elle a été confrontée. En cela, vous êtes autorisé, en tant que spectateur, à tirer vous-même ce type de conclusions dans certains cas. »

Ces déclarations de Allan Hawco, qui campe le rôle de Solomon Lindo, font écho à celles d’un autre acteur de la série, Lou Gassett Jr. (le Sergent Emil Foley dans Officier et gentleman), pour qui :

« [The Book of Negroes] n’est pas 12 Years a Slave. Il y aura de l’émotion, mais pour elle [Aminata]. Pas tant sur l’esclavage, mais sur elle. La vie triomphante de cette femme est due aux personnes qu’elle rencontre et aux choses qui lui arrivent. Elle devient de plus en plus forte. L’esclavage est là, mais c’est vraiment l’histoire d’une femme qui y a survécu ».

21041568_2013091910085449Loin de s’en démarquer, The Book of Negroes partage avec le long-métrage de Steeve McQueen de nombreux écueils, notamment « une narration volontairement simplifiante de l’esclavage, une version tronquée du livre dont il est extrait, et une vision aplatie de la complexité de la communauté des esclaves[2] ».

Surtout, Aminata Diallo semble être l’alter-égo féminin de Solmon Northup. Elle est douée pour l’écriture, lui pour la musique. Une focalisation sur des esclaves d’exception problématique en ce qu’elle redouble le caractère injuste de la servitude et interroge :

« L’idée que l’empathie puisse être facilitée par le caractère « injuste » de la servitude de Northup est en soi assez abominable. Les autres esclaves sont-ils « à leur place » ? Ne peut-on pas s’identifier à eux ?[3] »

D’autres points communs rapprochent encore les deux fictions, notamment la correspondance entre les personnages campés respectivement par Brad Pitt et Allan Hawco, mais The Book of Negroes a le mérite d’éviter l’écueil de l’individualisme des esclaves, si troublant dans 12 Years a Slave.

En dépit de l’absence de profondeur de certains personnages, le goût prononcé du réalisateur pour la romance et une certaine esthétisation de la souffrance et de la misère, The Book of Negroes mérite toute votre attention. Ne serait-ce que pour les performances d’acteurs d’Aunjanue Ellis (et dans une moindre mesure de Cuba Gooding Jr.), par le caractère méconnu de cette histoire et surtout, oui surtout, parce que les fictions de qualité sur l’esclavage sont très peux nombreuses.

Si la série ne mérite sans doute pas l’accueil dithyrambique qu’elle a reçu outre-Atlantique, elle n’en demeure pas moins un bon « divertissement » à voir et à questionner à l’heure où un grand jury du Texas aux Etats-Unis vient de décider de n’inculper personne dans l’affaire Sandra Bland, retrouvée pendue le 13 juillet 2015 dans sa cellule du Texas trois jours après avoir été arrêtée au volant pour n’avoir pas mis son clignotant.

A l’heure où plus de 150 ans après l’abolition de l’esclavage aux Etats-Unis il faut encore et toujours se battre pour la justice raciale et scander haut et fort Black Lives Matter.

Notes

[1] Des milliers de loyalistes qui s’étaient opposés à l’indépendance américaine, dépouillés de leurs terres et de la plupart de leurs biens par le gouvernement de la nouvelle république américaine, s’échappèrent après le Traité de Paris en 1783 et vinrent s’établir en Nouvelle-Écosse (Wikipédia).
[2] Voir l’excellent et instructif article de Cases rebelles sur 12 Years a Slave de Steeve McQueen.
[3] Idem.

Source : La Rumeur Mag.