La plus grande puissance du racisme est sa capacité à simplifier radicalement le monde. A travers le racisme, littéralement toutes choses – vêtements, comportements, désirs, besoins, potentiels, amitiés – deviennent ordonnées et reconnaissables, « évidentes » et apparentes. Le racisme fournit des réponses en rendant le monde univoque.

Compte tenu de ce pouvoir alarmant, la tâche fondamentale de tout travail antiraciste est de contester et de saper cette simplicité artificielle, en exposant la complexité implacable du monde et en refusant d’accepter tout ce qui est en dessous de ça, aucune simplification. Il y a plusieurs façons de s’opposer au racisme – après tout, il affecte tout – mais peu importe la technique ou la stratégie antiraciste, l’objectif est toujours de re-complexifier le monde. Ainsi, le point de départ rudimentaire pour toute lutte contre le racisme est de ne pas accepter ses termes simplifiés et basiques.

Dear White People, un film sur le racisme sur un campus universitaire fictif, n’entreprend pas ce travail. Il reste à la surface. Malgré son casting onéreux et ses grandes ambitions, Dear White People accepte sans réserve les conventions toutes faites du racisme. Aussi bien les acteurs principaux que les personnages secondaires sont dépeints à travers une majorité écrasante de caricatures grotesques et simplistes.

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Sam est une femme noire biraciale tiraillée entre deux amants, l’un noir, l’autre blanc (berk). Troy, un Noir BCBG, est un pion dans le conflit multi-générationnel qui oppose son père noir au président blanc de son école. Coco est une femme noire des quartiers sud de Chicago en pleine ascension, et qui veut s’élever au-dessus de sa condition. Lionel est un homme noir gay, mis à l’écart à la fois par les deux communautés, noire et blanche, du campus.

Aucun de ces personnages n’est nécessairement prédisposé à être sans relief. En fait, ils sont tous potentiellement intéressants, surtout Lionel (je ne pense pas avoir jamais vu un film qui se souciait des expériences universitaires de mecs noirs homosexuels), mais le film les rassemble, ainsi que les personnages secondaires à qui ils sont reliés, sur chaque côté d’une fracture raciale très mal conçue : Noir-e-s contre Blanc-he-s. Il n’y a rien de mal à établir des factions et à voir comment leurs ambitions entrent en collision, mais les factions de Dear White People n’entrent jamais vraiment en conflit.

Les personnages s’engagent chacun leur tour dans leur propre escarmouche racialisée, mais leurs actions sont toujours prédéterminées par leur position sur la fracture, par leur race. Tous les personnages blancs sont des racistes impénitents ou accidentels ; tous les personnages noirs affirment inévitablement leur noirceur [blackness]. La seule personne qui ne prenne pas parti est Sam, mais même son combat est prévisible : elle est biraciale, donc bien sûr elle ne peut pas choisir son camp. (Il était difficile de ne pas rire quand Sam a décidé de sortir du campus, tandis que les autres personnages principaux noirs étaient tous restés au dortoir noir).

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L’inéluctabilité des résultats et des décisions de tous les personnages est finalement autodestructrice. Le point culminant du film, une confrontation à une fête raciste d’Halloween, le montre de manière encore plus apparente. Les Blanc-he-s sont unanimement offensant-e-s, et les personnes noires unanimement choquées et consternées. Le résultat n’est donc guère surprenant, vu que sa valeur narrative est complètement désamorcée. Voir la fête raciste après avoir déjà regardé plus d’une heure de conflits rébarbatifs, donne la sensation de marcher autour d’une maison hantée avec une copie du plan de l’étage. Ce n’est pas pour dire que la surprise en tant que telle est un élément nécessaire à toute bonne réalisation cinématographique. Seulement, il a juste paru étrange pour un film qui navigue dans l’exploration des destinées raciales rigides, de traiter un événement aussi prévisible comme quelque chose de spectaculaire. Il aurait sans doute été plus efficace de mettre en évidence la banalité de la fête. Par exemple, j’aurais été beaucoup plus horrifié si j’avais vu deux étudiant-e-s blanc-he-s à la fête utilisant le terme « nigger » dans une conversation sur Tolstoï.

La seule chose particulièrement intéressante de cette fête, est la présence d’étudiant-e-s asiatiques et latinos, qui se sont allié-e-s aux étudiant-e-s noir-e-s pour mettre fin à la fête. Leur simple présence fait allusion à des relations raciales plus complexes sur le campus. Néanmoins, leur présence met également en évidence leur absence relative dans le reste du film. Ils n’apparaissent que pour faire avancer l’intrigue, procédé qui est un peu raciste. Même dans le film, la raison pour laquelle ils forment cette alliance n’est pas claire. Le film semble impliquer qu’elles et ils sont allié-e-s avec les étudiant-e-s noir-e-s, simplement parce qu’elles et ils sont asiatiques et latinos. C’était inévitable, j’imagine ?

Dans l’ensemble, Dear White People est assez faible. Même si c’est agréable de voir un film qui se soucie des personnes noires et de nos expériences, ce simple souci est un critère assez faible et somme toute condescendant pour en faire un bon film ou un bon point de vue sur la race. Tout le monde peut se soucier, mais ce dont les personnes marginalisées ont besoin, c’est de gens qui se soucient de façon responsable, intelligente, complexe. Il y a certainement des camps en présence dans un conflit racial, mais ils ne sont absolument pas prédéterminés par la race. Le penser, c’est tomber littéralement dans la logique simplificatrice du racisme, peu importe de quel côté du conflit vous êtes. Dear White People est clairement du côté de l’antiracisme, mais il échoue au final parce que le film confond l’allégeance et la disposition d’une part, avec l’action et la décision, d’autre part. L’antiracisme nécessite plus qu’une adresse sarcastique accrocheuse, « Chèr-e-s blanc-he-s ». Plus important, l’antiracisme nécessite de faire comprendre que ces personnes et vos relations à elles, sont plus complexes que vos sarcasmes ne le démentent.

Notes

Source : The Black Tongue.
Traduit de l’anglais (Etats-Unis), par RC pour Etat d’Exception.