Meurtre de Mohamed El Makouli : l’islamophobie et son déni

Le 15 janvier 2015, Mohamed El Makouli (Rahimaho Allah Ta’ala), marocain de 47 ans, a été tué chez lui dans la commune du Beaucet près de Carpentras, de 17 coups de couteau assénés par son voisin, Thomas Gambet, aux cris de « Je suis ton dieu. Je suis ton islam ».

Une scène d’une horreur indescriptible, à laquelle a assisté l’épouse de Mohamed, Nadia, elle-même blessée à la main en ayant tenté de s’interposer avant de s’enfuir avec leur nourrisson dans les bras et d’alerter les gendarmes.

Le voisin serait un « déséquilibré ». La presse le dépeint volontiers comme « marginal », et une schizophrénie aurait été diagnostiquée aussitôt le meurtrier présumé interné à l’hôpital psychiatrique de Montfavet, également dans le Vaucluse.

Comme souvent lorsque les victimes sont musulmanes, les faits sont qualifiés d’ « incidents isolés », et les meurtriers décrits comme des marginaux, des individus déséquilibrés et en rupture de ban.

salwgoimtaewejhhcnvnd53mcwjukmtwjal4tre1jgzcasaazpyxnzzkdctvlsuqUn mois après le meurtre de Mohamed, aux Etats-Unis cette fois, Craig Stephen Hicks a exécuté d’une balle dans la nuque Yusor Abou-Salha, 21 ans, Razan Abou-Salha, 19 ans, et Deah Shaddy Barakat, 23 ans, dans leur appartement de Chapel Hill (Caroline du Nord). Comme pour mieux nier le caractère raciste du meurtre, les autorités locales, la police et certains médias ont évoqué l’hypothèse d’une « querelle de voisinage au sujet d’une place de parking », hypothèse aussitôt démentie par les parents et proches des victimes.

Parce que le processus d’individuation des Blanc-he-s est décrit comme achevé, le meurtre perpétré par un-e Blanc-he n’engage que son auteur-e. Aucune trace de racialisation, aucune appartenance de groupe n’est évoquée :

« Les autorités américaines n’ont pas arrêté, puis détenu, plus de Blancs, après que Timothy McVeigh eut fait exploser des immeubles à Oklahoma City […]. Dans des cas comme ceux-là, les Blancs demeurent donc des individus, tandis que les Arabes et les Musulmans sont considérés comme formant un groupe, caractérisé par la violence qui habite chacun de ses membres. » Sherene H. Razack, La chasse aux Musulmans (Lux Editeur)

Pour en revenir au meurtrier de Mohamed El Makouli, nous ne pouvons dire avec certitude ce qui a motivé son terrible geste, même si ses déclarations au moment des faits sont explicites. Si nous ne savons pas s’il était oui ou non en pleine possession de ses facultés mentales lorsqu’il a tué Mohamed, nous savons en revanche qu’il était terriblement en phase avec la fureur raciste qui a gagné la France depuis les attaques contre la rédaction de Charlie Hebdo et une superette casher à Paris.

En phase avec la répression qui s’est déchainée depuis lors, et qui s’est abattue plus particulièrement encore sur les musulman-e-s, tenu-e-s pour collectivement responsables des actes commis à Paris et sommé-e-s de les « condamner » sans ménagement.

En phase enfin avec les centaines d’agressions et d’actes islamophobes, dont le nombre a explosé depuis le 07 janvier 2015, et dont le meurtre de Mohamed a constitué l’épisode le plus sanglant.

Le Monde 1Cet argument de la « déficience mentale » a été brandi par les médias locaux et les autorités pour évacuer la question raciale et « calmer le jeu » auprès d’une population maghrébine (notamment marocaine) excédée par le racisme endémique qui sévit dans la région. Quelques jours avant le meurtre de Mohamed, le véhicule d’une famille musulmane a été l’objet de tirs à balles réelles à Caromb, à quelques kilomètres de Carpentras.

Si une « déficience mentale » supposée a servi à l’occultation du caractère islamophobe du crime commis dans le Vaucluse, une « déficience mentale » avérée n’a pas empêché la mise en détention pour « apologie du terrorisme » d’Aikel, un tunisien de 28 ans habitant Bourgoin-Jallieu.

Jugé le 14 janvier 2015 en comparution immédiate, il a été condamné à une peine de six mois de prison ferme pour des propos tenus au passage d’une patrouille de police, le dimanche 11 janvier 2015. Le procureur de la république avait requis une peine d’un an de prison, estimant qu’Aïkel ne pouvait « se cacher » derrière une « déficience mentale », pour laquelle il perçoit pourtant une allocation pour adulte handicapé.

Le TGI de Bourgoin-Jallieu a estimé que si Aïkel était bien porteur d’un handicap, il n’en demeurait pas moins conscient de la « transgression » de ses propos. Des propos de nature à « entretenir le très lourd traumatisme de la population française », et « le climat de guerre civile larvé », selon le procureur.

Là où la « déficience mentale » permet de balayer d’un revers de main tout mobile raciste dans le cadre du meurtre de Mohamed, l’handicap dont souffre Aïkel n’a pas empêché le tribunal de considérer qu’il avait au moment des faits manifesté une volonté claire de « provoquer ».

Dans un état que sa sœur a qualifié de critique, Aïkel a été envoyé à la sinistre prison de Lyon-Corbas, qualifiée de véritable mouroir tant on n’y compte plus les morts en détention. La famille et les proches de Sofiane Mostefaoui (Ayr), tué il y a trois ans par des surveillants de cette même prison, peuvent malheureusement en témoigner.

Rassemblement pour Sofiane - Maison d'arrêt de Lyon-CorbasMême si rien ne pourra ramener Mohamed à sa famille et à ses proches, le 14 février 2015, nous étions quelque 200 à Avignon à avoir accompagné cette famille et rendu hommage à Mohamed, lors d’une marche à l’initiative du collectif RED (Respect – Egalité – Dignité), créé par Abdel Zahiri. L’organisation de cette manifestation a d’ailleurs valu à Abdel une convocation le 17 mars 2015 au tribunal de Carpentras pour des propos soi-disant « insultants » qu’il aurait tenus envers la police.

Le meurtre de Mohamed, sa couverture médiatique et l’effort des autorités pour pénaliser celles et ceux qui se défendent contre l’islamophobie, nous montrent à quel point le racisme et son déni structurent en profondeur la société française.

Ni « geste d’un fou » ou « fait divers exceptionnel », le meurtre horrible de Mohamed (et ses suites) jette une lumière crue sur notre époque, sur nos conditions de vie, de mort et de lutte.