Le même scénario, immuable, semble se répéter après chaque tuerie ou attentat perpétré par des « musulmans ». Au concours de superlatifs des politiques et médias pour condamner l’attaque, répond une fuite en avant raciste et sécuritaire du gouvernement.

Pris-e-s en étau par cet emballement médiatique, politique et judiciaire, par la multiplication des actes et propos islamophobes, les musulman-e-s qui vivent en France sont tenu-e-s collectivement responsables de ces attaques et sont sommé-e-s de les condamner.

Responsabilité collective

Tout de suite après les attaques, et alors qu’on ne leur avait rien demandé, les représentants autoproclamés de l’ « Islam de France » sont allés sur les lieux de la tuerie, y ont parfois entonné « La Marseillaise », puis ont écumé les rares plateaux télé où des musulman-e-s étaient invité-e-s pour clamer à quel point ces attaques n’avaient rien à voir avec l’Islam.

Dans le même temps, beaucoup de médias se sont postés à la sortie des mosquées ou des écoles musulmanes pour recueillir la « désolidarisation » des musulman-e-s. C’est triste, mais les seuls moments où l’on accepte que l’on se dise musulman-e-s, c’est précisément pour se « désolidariser » de crimes commis par des musulman-e-s.

Une présomption de responsabilité ou de culpabilité pèse sur chacun et chacune d’entre-nous. Et tant qu’on n’a pas condamné fermement les attentats, tant qu’on n’a pas exprimé notre « désolidarisation », on sera tenu-e-s pour coresponsable de ces actes.

Mais alors même qu’on nous répète sans arrêt que la république ne reconnait pas les communautés mais simplement des citoyens libres et égaux en droit ; alors même que l’article 121-1 du CP nous dit que « Nul n’est responsable pénalement que de son propre fait. », qu’est-ce qui fait qu’une telle responsabilité collective puisse être aussi facilement imputée aux millions de musulmans qui vivent en France ?

Pour le dire autrement, comment les agissements de quelques personnes qualifiées exclusivement de « musulmanes » ont-ils pu être utilisés pour mener des dizaines de procédures pour « apologie du terrorisme », prononcer des condamnations à de la prison ferme, procéder à des dizaines de signalements, d’auditions et de GAV, parfois sur des enfants ; à des centaines d’actes islamophobes contre des musulman-e-s, leurs écoles et leurs mosquées ?

Présents-absents

Poser cette question de la responsabilité collective des musulman-e-s c’est au fond poser celle de notre présence en Europe, et plus particulièrement ici en France. Une présence ancienne, qui remonte parfois à des siècles, mais qui n’empêche pas que l’on continue à nous percevoir comme des étrangers.

Et la raison pour laquelle nous serions ces éternels étrangers, c’est que l’Europe serait, c’est ce qu’on nous répète en tout cas, chrétienne, voire même judéo-chrétienne. A force d’être martelée, cette idée la prend la forme d’une évidence, y compris même au sein de la communauté.

Beaucoup d’Européen-ne-s voient en effet dans le mode de vie et les croyances des musulman-e-s une poussée d’irrationalité et d’archaïsme. L’Islam et les musulman-e-s constitueraient une sorte de défi à la modernité, à la rationalité, à la démocratie, à l’égalité hommes-femmes, à la laïcité, etc. A la fois une régression et une attaque contre le mode de vie occidental.

Ce qui pose problème, ce serait donc l’attachement à l’Islam et à des valeurs que beaucoup de personnes considèrent comme contraires à un Etat moderne laïc. Cette perception des musulmans comme « étrangers » ou comme menace n’a pourtant rien à voir avec le soi-disant fanatisme musulman, mais plus avec la manière dont l’Europe a défini et continue de définir son identité.

pid_5403Pour un auteur comme Talal Asad[1], le discours sur l’identité européenne est un symptôme de l’anxiété envers les non-européens. Le problème « musulman » est en réalité un problème européen – et français. Pour lui, le problème de la compréhension de l’Islam en Europe renvoie à la manière dont l’ « Europe » est conceptualisée par les européens eux-mêmes.

Asad va même plus loin et nous dit que l’Europe, et les Etats-nations qui la constituent, sont idéologiquement construits de manière à ce que les musulmans ne puissent pas y être représentés de manière satisfaisante. C’est ce qui fait que les musulman-e-s sont à la fois clairement présent-e-s en Europe et en sont aussi clairement absent-e-s[2].

 

Représentations de l’Europe

Comment alors l’Europe est-elle représentée par celles et ceux qui se voient comme d’authentiques européens ? Même si on considère que différentes populations et cultures composent l’Europe, on considère aussi qu’il existe une histoire unique qui articule la civilisation européenne et donc son identité.

C’est la raison pour laquelle aussi bien à gauche qu’à droite, la représentation de l’ « Europe » prend la forme d’un discours, dont l’un des effets est d’exclure l’Islam. Un discours qui appuie l’idée d’une essence immuable, quasi éternelle, de l’Europe.

Et c’est aussi la raison pour laquelle racistes et antiracistes sont le plus souvent d’accord sur le fait que les musulman-e-s sont bien en Europe (ce serait difficile de le nier), mais ne sont pas d’Europe. Et face à cette idée que les musulman-e-s sont radicalement étranger-e-s à l’Europe, les racistes proposent qu’on les expulse du territoire, et les antiracistes répondent qu’on peut assimiler ces populations, les intégrer à « notre civilisation » et à « nos valeurs », etc.

Pour paraphraser Sartre, on pourrait dire que les islamophobes nous reprochent d’être musulman-e-s, tandis que les progressistes nous reprochent de nous définir en tant que musulman-e-s.

Pour illustrer cette idée, Talal Asad prend l’exemple des musulmans bosniaques dont on considère généralement qu’ils sont bien en Europe, mais ne sont pas d’Europe. C’est pour cette raison qu’il faut leur accorder de la tolérance. Même si les Bosniaques n’ont pas émigré d’Asie, même si on peut difficilement les distinguer des blancs européens, et même s’ils se sont adaptés de longue date aux institutions politiques dites « laïques », ils ne peuvent prétendre à l’européanité comme le peuvent les habitants de l’Europe chrétienne.

51hCeiECZzL._SX309_BO1,204,203,200_C’est cette même idée que soutient Lucette Valensi :

« Lorsque certains attribuent à l’Europe un fondement chrétien, et lui assignent en même temps un rôle singulier dans le destin du monde, d’autres civilisations sont mises à distance et, simultanément, ce rôle est refusé aux citoyens non chrétiens de l’Europe actuelle. Chrétiens sont les quartiers de noblesse des vrais Européens, les autres sont des hôtes et le resteront. »

C’est bien parce beaucoup d’Européens considèrent que les musulmans sont extérieurs à l’essence de l’Europe que la « coexistence » peut être envisagée entre « nous » et « eux ».

Nous ne sommes pas des invité-e-s

Il apparait clair que cette idée d’une Europe chrétienne, ou judéo-chrétienne, est seulement destinée à mettre l’Islam à distance. Une idée qui se trouve être contredite par une présence musulmane de plusieurs siècles dans les Balkans et en Andalousie, par exemple, ainsi que par la longue histoire des échanges et interpénétrations entre différentes cultures et aires civilisationnelles.

Ce discours idéologique fait donc des musulmans d’éternels étrangers là où ils vivent. Des invités perpétuels, dont la présence peut être rediscutée sans fin comme on l’a vu après le 07 janvier, et comme on le voit actuellement. Des invité-e-s qui doivent constamment rendre des comptes à la société d’accueil et donner des gages de « francité ».

Nous devons bien entendu refuser cette idée et la combattre. Si nous l’acceptons, si nous nous considérons nous-mêmes comme des invité-e-s, nous nous interdisons toute possibilité d’agir politiquement. Un hôte, un invité, n’agit pas. Il ne discute pas les règles de la maison. Il s’y plie et se tait, faute de quoi il sera renvoyé à l’illégitimité et au caractère précaire de sa présence.

Voilà ce qui nous empêche de nous voir comme des acteurs à part entière. Comme d’authentiques acteurs qui combattent la misère, l’injustice et l’oppression. Comme d’authentiques acteurs et actrices d’une lutte d’émancipation, pour le progrès et la justice sociale, à partir de notre référentiel islamique, de nos identités multiples.

41ZF8oYuTzL._SX331_BO1,204,203,200_Quand on demandait à Malek Bennabi ce qu’il entendait exactement par religion et croyance, il avait cette réponse magnifique :

« Agir contre le mal, établir l’égalité, la rétablir ! Or toutes ces notions n’ont un contenu que par l’Islam. Non pas l’Islam dans une perspective métaphysique débouchant sur le paradis ou sur l’enfer, mais un Islam conduisant à deux notions essentielles : la dignité de l’homme récupérée et le rétablissement de la justice sociale. »

Continuons de critiquer, de proposer, d’agir, de construire, et cessons de donner des gages de « francité ».

Nous ne sommes pas des invité-e-s.

Notes :

[1] Né au Pakistan et installé de longue date en Angleterre, Talal Asad est anthropologue et professeur d’université. Ses travaux, qui portent notamment sur la question du sécularisme, n’ont à ce jour jamais été traduits en français et c’est pourquoi il est assez peu connu ici. Il est le fils de Muhammed Asad, autrichien converti à l’Islam après une visite en Palestine dans les années 1920, auteur du célèbre livre Le chemin de la Mecque.
[2] Voir Talal Asad, Formations of the Secular, Christianity, Islam, Modernity, Stanford university Press, notamment les chapitres 5 et 6.

Photo de couverture : Saint-Ouen, conférence ALI du 06 juin 2015.

*Ce texte reprend des développements tirés d’allocutions de l’auteur prononcées lors des conférences de la Campagne ALI des 28 février 2015 (Marseille) et 06 juin 2015 (St-Ouen).
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