La Mutinerie, bar du Marais à Paris, a la prétention de se définir comme un bar politique : « féministe, antiraciste, décolonial, par et pour les meufs gouines, trans, queers[1] ». Il se veut collectif, politique, horizontal et participatif. Avec des ateliers à prix libre, des projections, des débats, des événements incluant des réflexions sur le rapport entre dominant-e-s et dominé-e-s.

Nous – issues de l’immigration néocoloniale et de la traite, issues de banlieue et de milieu rural, tout-e-s pauvres donc sans héritage, précaires face au travail et au logement, avec nos loyers et familles à charges, sans réseau propre, sans le temps nécessaire à l’acquisition d’un capital culturel ou militant, etc. – sommes employées à la Mutinerie.

Pourtant, au risque de nous mettre dans une précarité encore plus grande, nous dénonçons, publiquement maintenant, l’organisation et l’exploitation sexiste, raciste et classiste qu’il y a dans ce bar. Par ce texte, nous dénonçons la domination du patron sur ses employées, la domination des blancs sur les autres, et la reproduction de normes hétérosexistes et néocoloniales.

Au vu de la renommée internationale que s’est forgée le bar en se servant de notre image et de nos luttes, nous avons choisi de diffuser ce texte le plus largement possible afin que tout le monde soit bien conscient-e de ce qui s’y joue.

Ce bar prétend « refuser d’ignorer le classisme », pourtant depuis le début :

Ecart de salaire : on est payé-e-s entre 200 et 400 euros par mois, sans être déclaré-e-s, quand l’équipe-gérante gagne entre 5 à 10 fois plus par mois, au minimum.

Absence de droit du travail : certain-e-s bénéficient de la possibilité de se faire payer les taxis, d’avoir des vraies pauses repas payées, d’avoir des congés payés, de fermer plus tôt, des arrêts-maladies, des avances extraordinaires, d’être payé-e-s par le bar et la sécu pendant leurs arrêts (et tant mieux), quand l’une d’entre nous a vu ses jours non-payés après avoir été hospitalisée ou l’autre par exemple. Basé sur une domination classiste, on renforce les plus riches dans leurs privilèges et surtout, on refuse de leur en retirer au profit d’une juste répartition qui bénéficierait à celles dont la condition inférieure est considérée comme normale.

Véritable exploitation économique : le flou maintenu sur le bar, qui serait un collectif politique ou un lieu commercial, a permis au patron d’entretenir différents privilèges et de nous exploiter. Faisant croire depuis des mois que le bar risquait de fermer, faisant faire du « bénévolat » pour le faire survivre, allant jusqu’à organiser une quête sur internet pour « sauver le bar » (dont le montant récolté reste inconnu). Nous apprenons qu’il l’a acheté (achat du fonds de commerce) en son nom il y a environ un mois. Il fait lui-même la comptabilité du bar… Pourtant, le week-end, c’est nous qui assurons la rentrée principale d’argent qui lui a servi à devenir propriétaire du bar. C’est une caution pensant participer à un bar horizontal, qui a fourni une partie de la caution nécessaire à la location. Depuis, en soutien, il s’est retiré du projet jusqu’à nouvel ordre. Notre travail a pu assurer la pérennité et la renommée de la Mutinerie : en un an, ce qui se fait passer pour un projet collectif, un bar autogéré, est en fait ni plus ni moins un bar capitaliste comme les autres, dans lequel le patron est devenu propriétaire.

Différences de traitement : certain-e-s performeur-euse-s, particulièrement les performeur-euse-s employé-e-s de l’équipe, peuvent être payé-e-s jusqu’à 200 euros le quart d’heure, ce qui correspond à un mois de salaire pour la majorité d’entre nous. Tandis qu’à prestation/performance égale, des rémunérations différentes sont mises en place. Aussi, quand eux se payaient directement dans la caisse, nous, nous devions quémander notre dû au point de se sentir illégitimes.

Ce bar se vend comme « antiraciste, décolonial », pourtant nous subissons :

Une stigmatisation raciale : rumeurs infondées sur des listes de travail collectives désignant certaines nommément de voleuses (les arabes), jugeant par ailleurs d’autres trop lentes (les noires de l’équipe).

Une répartition raciale des tâches : d’une façon générale, le ménage et les livraisons n’étaient assurés que par nous. Les WC que l’équipe-gérante se refusait d’effectuer, et dont le nettoyage est devenu un véritable bizutage pour certaines d’entre nous dès leur arrivée au sein de l’équipe. Aucune responsabilité décisionnelle ne nous a jamais été concédée. Ne serait-ce qu’une consultation sur nos propres plannings.

Une répartition raciale des temps de travail : les noires et les arabes ne travaillent qu’ensemble le week-end, parce que les blancs refusent de travailler avec nous (trop lents, trop violents). S’ajoutant à ça, la rémunération du week-end n’est même pas supérieure à celle de la semaine…

Comment devient-on agressives ?

Les personnes racialisées ne travaillent donc qu’entre elles et uniquement le week-end dans ces conditions et pour ces raisons. Ce sont les jours où il y a le plus de monde, de travail (faire le ménage et les livraisons accumulées de la semaine…). Le week-end correspond aussi aux plus grandes rentrées d’argent, à une gestion de personnes plus violentes (alcoolisées, sous produit, racistes, sexistes, lesbophobes, etc.). C’est aussi avoir affaire très souvent aux keufs (plusieurs fois, nos identités ont été relevées alors que nous ne sommes pas déclarées), plusieurs d’entre nous se sont faites agressées (vêtements, sous-vêtements déchirés), touchées (fesses, seins…)… Et, tout ceci dans l’indifférence totale voire le mépris de l’équipe-gérante, tout en accordant une attention démesurée à des caprices de confort[2]. Les agressions que nous avons subies ont servi, au-delà de l’indifférence, à faire de nous des personnes violentes. Miroir de la société…

Ce bar combat l’hétéronormativité et se veut féministe, pourtant nous subissons :

La notion de consentement : ce lieu se revendiquant du féminisme, tolère des prises d’espace, de visibilité et de pouvoir venant de personnes aux comportements douteux et abusifs. Et, plus généralement, ils ignorent ces comportements en fonction de la popularité des personnes impliquées.

Une domination de genre : le patron nous possède. Il – blanc, de visibilité sociale hétéromasculine, patron d’un bar, et en interaction intime avec les principal-e-s concerné-e-s – propose du travail à celles – femmes, arabes, noires, venant de banlieue, sans travail… – qu’il convoite affectivement. Il entretient des relations sexuelles (dissimulées) avec (au moins) quatre de ses employées, aucune déclarée. Et, plus largement, avec plusieurs personnes du collectif de la Mutinerie. Il met ainsi en place un rapport de domination/privilèges sur ses employées-amantes.

Une mise en concurrence sexiste : mensonges et larges faveurs financières créant des rivalités entre les employé-e-s. (déclarés/non déclarés, noir-e-s/blanc-he-s, bourgeois/prolétaires…) et les amantes (parmi les employées, les membres du collectif, les clientes… officielle/non-officielle…). Diviser pour mieux régner, le bar est devenu un véritable harem capitaliste. Tout devient une faveur accordée par le bon patron dans un réseau d’influence et de conflits d’intérêt motivés par l’argent, le sexe et l’orgueil, en un mot le carriérisme.

Silence et violence : nombreux et nombreuses sont celleux qui savaient mais qui ont choisi de ne rien dire, pire de cacher et mentir. On ne renonce pas si facilement à ses privilèges : être la favorite du patron, avoir son loyer payé, avoir plus de dates, être administrateur, performeur, graphiste ou autres pour la mutinerie, avoir un lieu de drague et où aller boire un verre, se donner bonne conscience alors qu’on a sous les yeux l’expression la plus directe de l’exploitation économique et des survivances néocoloniales. Alors que nos multiples remarques et critiques ont toujours été ignorées, déformées, invisibilisées ou réduites à des conflits personnels donc dépolitisées, il nous est maintenant reproché de ne pas avoir « osé » parler plus tôt.

Diffamation et exclusion : certaines parmi nous se sont opposées à ce fonctionnement depuis des mois. Tout comme ont été refusées les tentatives pour acheter le silence de certaines[3]. Le patron a alors tenté de virer l’une d’entre nous. D’abord, en s’appuyant sur les rivalités, entre employées-amantes, qu’il avait créées. Puis, en organisant une véritable campagne de diffamation sexiste[4], de rumeurs et d’accusations racistes[5], afin d’organiser un vote entre l’équipe-gérante pour l’exclure sans même l’en/nous en informer. La campagne de décrédibilisation contre l’employée « à virer » se ponctuera par la dissimulation d’un compte-rendu de réunion. C’est dans cette ambiance que « l’employée à virer » s’est sentie obligée de se retirer (sans solde). D’autres l’ont soutenu et se sont solidarisées au regard de leur propre situation. C’est le début d’un positionnement organisé et public, et la fin d’une croyance illusoire en des arrangements internes. La véritable Mutinerie commence enfin.

Nous dénonçons ce système néocolonial[6]

Comment ont-ils pu nier les profits engendrés grâce à notre travail ? Comment ont-ils pu ne pas s’apercevoir des privilèges dont ils bénéficiaient ? Et, évidemment, comment ont-ils pu ne pas se rendre compte d’une telle usurpation ? Leur aisance était directement liée à notre précarité pendant des mois. Leur niveau de vie a considérablement changé sous nos yeux, pendant que nous nous faisions humilier et exploiter professionnellement et politiquement. Nous ne pouvons désormais qu’affirmer l’illégitimité de leurs présences. Ce bar, néocolonial et capitaliste, se sert de l’attrait exotisant de ses serveuses pour les soirées hypes du week-end, et de l’image de nos luttes pour mieux nous exploiter. Par ailleurs, les cautions noires et arabes qui servent de marionnettes, qui croient encore en l’illusion républicaine, qui espèrent l’assimilation ou performent leur race dans un folklore dépolitisé, ne peuvent en rien servir de prétexte à l’égalité ou servir à nous opposer. Oui, on ne pense pas toutes pareilles…

Une fois la situation connue officieusement dans le collectif plus large de la Mutinerie, nous ne pouvons aussi que constater la réaction nombriliste et inconséquente des personnes blanches, inquiètes pour leurs réputations, parce qu’impliquées. Majorité complice et silencieuse, qui voit, se tait et étouffe, participe à ce système.

Nous avons conscience que ces oppressions sont aussi présentes dans l’ensemble des milieux militants blancs de gauche, que nous connaissons pour avoir évolué parmi les mouvements féministes, les mouvements d’extrême-gauche, les mouvements antiracistes… Ce bilan reste encore douloureusement d’actualité dans bon nombre de milieux qui se veulent militants.

Nous nous mettons donc en grève illimitée, sans condition et immédiate

Nous exigeons un changement immédiat des statuts légaux du bar, que la direction et le fonds de commerce soient collectivisés, ainsi que la démission des racistes de l’équipe. Nous voulons faire partie intégrante du rééquilibrage du bar et la redistribution des rôles décisionnels.

Nous exigeons la suspension de tout événement politique jusqu’à nouvel ordre. La charte doit être retirée du bar et de tous les sites internet faisant référence à la Mutinerie. Nous voulons également que ce texte soit affiché sur place dès sa parution.

Nous exigeons le paiement de tous nos arriérés, des arrêts-maladies et congés, ainsi que le paiement rétroactif des week-ends, des heures de courses et de ménage effectuées depuis le début. Celleux d’entre nous qui refuseront de réintégrer ce lieu devront pouvoir bénéficier d’indemnités de chômage conséquentes.

Nous exigeons la reconnaissance officielle des dommages infligés aux personnes concernées, ainsi que la reconnaissance de la reproduction des oppressions de race, de classe et de sexe dans ce lieu. Pour finir, nous voulons des excuses publiques.

Des employées de la Mutinerie et leur allié.e.s,
Féministes radicailles, rurales et décoloniales !

Contact : mutineriealamutinerie@riseup.net.

Notes

[2] Echanger les heures de travail à la dernière minute, prendre le travail des autres à leur guise et en fonction de la pénibilité, ne jamais travailler seul-e. Pire, quand on est clientes, nous demander de les remplacer plusieurs fois dans la même soirée, de changer les fûts ou de gérer les livraisons à leur place… C’est la culture du ressenti qui ne s’applique qu’à certaines personnes, empathie sélective.
[3] Des indemnités personnelles, des dates en plus pour certaines, des pseudos travaux de bricolage, de rangement, de ménage…
[4] L’une d’entre nous a été accusée à tort d’avoir eu des rapports sexuels dans la réserve pendant que la police fouillait le bar et/ou abandonnant le bar laissant les clients se servir…
[5] Des membres de l’équipe gérante ont toujours refusé, jusqu’à aujourd’hui, d’adresser la parole à certaines d’entre nous. Pour appuyer ces fausses accusations, menace de recourir à des soi-disant « témoins » de vols, d’agression sur une membre de l’équipe, de mauvais travail, de non professionnalisme et même d’accusations de comportements abusifs !!!
[6] A. Memmi, Portrait du colonisé, Portrait du colonisateur, Edition Corréa, 1957.