A la mémoire d’Abdelhakim Ajimi et de Lamine Dieng, Rahimahom Allah.

« Assassins, vous avez du sang sur les mains ! Vous allez le payer toute votre vie ! » Ce sont les propos qu’auraient tenus Dorsaf Briki et Walid Klai à l’encontre de deux policiers à Grasse. Les faits se seraient produits en marge d’une manifestation spontanée, organisée au centre-ville le 19 janvier 2012, soit le dernier jour des audiences du premier procès des meurtriers d’Abdelhakim (pour un compte-rendu détaillé de ce procès, voir ici et ici).

Au-delà de leur participation à cette manifestation, qui a semble-t-il fortement déplu aux autorités locales, c’est bien leur investissement militant qu’on veut leur faire payer. C’est leur abnégation, celle de la famille Ajimi et de leurs soutiens, qu’on veut sanctionner. Et c’est, en définitive, la résistance populaire face à la barbarie policière qu’on veut criminaliser.

En tant qu’agents assermentés et dépositaires de l’autorité publique, la parole des policiers fait loi. Walid et Dorsaf l’ont vérifié à leurs dépens quand un tribunal de Grasse les a condamné-e-s pour ces faits à des peines de prison avec sursis (4 mois), ainsi qu’au versement d’une somme totale de 900 euros. Un appel ayant été interjeté contre cette décision, une nouvelle audience avait lieu ce lundi 02 juin 2014 devant la cour d’appel d’Aix-en-Provence, dont le délibéré a été fixé au 08 septembre prochain.

S’ils sont poursuivi-e-s pour atteinte à la dignité d’un dépositaire de l’autorité publique dans l’exercice de ses fonctions (Walid), et pour outrage à agent (Dorsaf), nous savons bien que ce qui leur est réellement reproché, c’est leur rôle au sein du Comité Vérité & Justice pour Abdelhakim Ajimi, crée après le meurtre d’Abdelhakim le 08 mai 2009, tué par deux agents de la BAC, avec l’aide d’un policier municipal.

La mobilisation menée par ce comité a conduit après une interminable procédure judiciaire, à la condamnation en première puis en deuxième instances des trois policiers, à des peines de prison avec sursis de 24, 18 et 6 mois (pour un compte-rendu du procès en appel des meurtriers d’Abdelhakim, voir ici).

Par une inversion totale des rôles, que seuls les dominants peuvent se permettre, ce sont les militant-e-s du comité qui sont, selon les policiers, responsables de la condamnation de leurs collègues.

Du sursis pour des policiers qui ont ôté la vie à un jeune de 22 ans, en plein centre-ville, un lundi après-midi, et devant de nombreux témoins. ce n’est pas très cher payé. La dignité minimale aurait voulu qu’on en reste là. C’était sans compter sur le corporatisme et l’esprit de revanche des policiers grassois. Ils gardent en travers de la gorge le fait qu’une famille d’immigrés tunisiens et leurs soutiens, aient tenu tête jusqu’au bout de la procédure, à toute une institution.

A cette détermination sans faille de la famille Ajimi, vient répondre une constance dans l’arrogance des policiers. Une constance destinée à faire passer le message que face à la police, on ne gagne jamais. Que quiconque porte plainte contre l’un de ses membres et obtient une condamnation – fut-elle symbolique – ne pourra pas s’en titrer à si bon compte. Ni justice, ni paix, tel semble être ici le crédo judiciaire et policier.

Alors, en ce lundi 02 juin 2014, Boubeker Ajimi (père d’Abdelhakim), Walid et Dorsaf, ont une nouvelle fois effectué le déplacement depuis Grasse, pour l’énième épisode d’un interminable (et très couteux) feuilleton judiciaire. Une quinzaine de personnes venues d’un peu partout en soutien, étaient également présentes.

En passant devant les marches de la Cour d’assises d’Aix-en-Provence, le souvenir nous est revenu de cette photo prise sur ces mêmes lieux il y a exactement 30 ans. On y voit les amis de Lahouari Ben Mohamed[1] (Ayr), attendre une justice qui ne sera finalement jamais véritablement rendue.
Attente devant la cour d'appel d'Aix-en-Provence - 1984Trois décennies plus tard, et alors que certain-e-s agitent le spectre du fascisme, les immigré-e-s et enfants d’immigré-e-s que nous sommes, continuons de compter et de pleurer nos morts. D’affronter et de surmonter le déni de justice, qui fait de ces meurtres, des crimes d’Etat. Le non-lieu qui vient d’être rendu dans l’affaire Lamine Dieng, en est le triste témoignage.

Pour autant, nous continuons aussi à nous battre auprès des familles de victimes – avec les moyens limités de la communauté et l’aide précieuse des personnes venues en soutien – pour le respect et la dignité de ces morts. De tous les morts de l’ordre racial meurtrier, qui n’a pas attendu le Front National pour opérer.

De nous battre pour que la mémoire de ces victimes et des luttes menées en leur nom, nourrisse nos luttes présentes, et futures.

[1] Le 18 octobre 1980, Lahouari Ben Mohamed, jeune homme de 17 ans d’origine marocaine et habitant aux Flamants, est abattu par le CRS J-P Taillefer, lors d’un contrôle d’identité à la Busserine à Marseille. Grâce à une mobilisation efficace, le tribunal correctionnel de Marseille s’était déclaré incompétent. Jugé aux assises d’Aix-en-Provence, Taillefer est condamné en 1987 à 10 mois de prison, dont 4 avec sursis. Voir l’article de Mogniss H. Abdallah, « Yaoulidi » Lahouari Ben Mohamed : Retour sur l’histoire, med-in-marseille.info.