« On nous a privés d’oxygène,
J’rape sous fumigène,
Je suis cet indigène qu’on parfume au gaz lacrymogène »
La Bavar (La Rumeur), « La rage en héritage »

Difficile pour certain-e-s de croire que la police peut déchainer à tout moment une grande violence contre des franges entières de la population. Comme ça. Gratuitement, on pourrait dire. Mariame, 19 ans, élève infirmière à Reims, était de ces personnes. Elle pensait effectivement que lorsque les forces de l’ordre usent de violence, celle-ci était justifiée. Elle qui n’avait jamais mis les pieds dans un commissariat, il aura fallu qu’elle passe par l’enfer de l’arbitraire policier, pour comprendre que celui-ci n’était pas une vue de l’esprit.

Descente musclée

Dimanche 19 avril 2015, la famille Laziri tient un stand lors d’une brocante à la Maison de quartier de la Croix Rouge à Reims. La mère et ses filles distribuent ou vendent des autocollants et brochures pro-palestiniens, des porte clé et des tee-shirts portant l’inscription « Free Palestine ». Tout se passait dans le calme, le soleil était même au rendez-vous.

Sept policiers arrivent alors et se dirigent droit vers la famille. Il ne s’agissait ni d’une ronde, ni d’une patrouille. Les policier-e-s savaient précisément où aller. L’un d’eux a demandé qui tenait le stand. Le ton de sa voix trahissait une certaine nervosité. Ses collègues paraissaient tout aussi remontés.

« Vous n’avez pas le droit de vendre ça ici » lance un policier en direction de la famille, au moment où un de ses collègues commence à prendre les produits posés sur la table. Mariame lui rétorque alors que la famille est parfaitement en droit de faire ce qu’elle fait ; qu’en revanche, rien ne l’autorisait lui et ses collègues à confisquer sans explication le matériel que la famille avait acheté ; qu’en conséquence, ils devaient reposer les produits à leur place.

Pour seule réponse, les policiers ont choisi de surenchérir. Ils ont non seulement pris les t-shirts, jeté au sol les porte-clés, et donné l’ordre de saisir Mariame. « On la prend » crie l’un d’eux en direction de ses collègues. Mariame est saisie et mise brutalement à terre. Les coups de poings et de pieds qui lui ont été portés ont été tels, qu’elle en a perdu son t-shirt et s’est retrouvée à demi-nue au sol.

Les forces de l’ordre ont ensuite sorti leurs bombes lacrymogènes, qu’ils ont utilisées contre toutes les personnes – exclusivement des femmes et des enfants – présentes sur les lieux, y compris les femmes qui tenaient un stand non loin de là. Une voisine qui souffre de problèmes cardiaques s’est elle aussi faite gazer, ainsi que ses enfants.

Mariame continuait d’être frappée et insultée. « Tu fermes ta gueule, tu la fermes ». Elle est emmenée de l’autre côté du véhicule. Gazée à plusieurs reprises, dont une fois directement dans la bouche, les yeux brulants, aveuglée par le soleil de l’après-midi, Mariame s’est alors appuyée contre la voiture pour ne pas perdre l’équilibre. Un policier a alors saisi sa matraque et l’a frappée violemment dans le dos pour qu’elle rentre dans le véhicule. Au même moment, la mère s’est évanouie.

« Charlie », « Ton Prophète… »

La voiture de police quitte les lieux, laissant toutes les personnes présentes choquées, traumatisées. Certaines étaient en larmes, d’autres saignaient ou étaient prises de vomissements. Personne ne savait alors où était emmenée Mariame, ni quel traitement allait lui être réservé à l’abri des regards.

Dans la voiture, Mariame est copieusement insultée. « Sale bougnoule, sale arabe ». On lui parle de la tuerie de Charlie Hebdo, on insulte le prophète (pbsl) dans des termes si crus qu’il nous est impossible d’en faire état ici. On lui dit également qu’elle sera mise en cellule « avec des violeurs ».

Arrivée au commissariat, elle est trainée par les cheveux. De son tabassage, elle gardera des bleus sur les bras et sur le visage. Mariame retrouvera même un bout de fer plié dans ses cheveux, qui proviendrait d’un objet avec lequel elle a été frappée.

Mariame continue d’être insultée. Parce qu’elle a été arrêtée sur une brocante, elle est traitée de « sale gitane » par une policière, provoquant les rires des collègues présents. « Moi à ton âge, je faisais pas des brocantes, et j’étais pas en garde-à-vue » lui lancera cette même policière, qui tente ensuite de faire signer à Mariame une déposition dans laquelle elle reconnaitrait les faits de rébellion. En vain.

Mobilisation de la famille et du quartier

Après avoir été emmenés aux urgences pour soigner leurs plaies et les effets du gaz lacrymogène sur l’organisme, les membres de la famille Laziri et leurs proches étaient bien décidés à venir en aide à Mariame, dont personne n’avait de nouvelles.

Quelques heures après la descente de police à la brocante, des membres de la famille, des proches et des habitant-e-s du quartier se sont rendu-e-s au commissariat. Une trentaine de personnes au total, qui se sont relayées jusqu’à 2h du matin. Certain-e-s ont apporté de quoi manger et boire à celles et ceux déjà sur place.

Dès l’après-midi, des jeunes du quartier ont confectionné des affiches « Je suis Mariame » et « Mariame est notre héroïne », qu’ils ont placardées chez tous les commerçants et partout à la Croix Rouge. Une mobilisation spontanée qui a ému la famille Laziri et qui nous montre que « Partout ou existent encore des sentiments d’appartenance (à un lieu, à un corps de métier, à une ethnie), l’Etat rencontre des résistances[1] ».

Je suis Mariame 2

Affiches faites par les habitant-e-s du quartier en soutien à Mariame.

Plus que mobilisé, le quartier était en réelle ébullition. La descente de police avait été si violente, l’humiliation si grande, que beaucoup voulaient organiser un grand rassemblement dans le quartier, qui aurait nécessairement tourné à la bataille rangée contre la police. D’ailleurs, qui pourrait rester insensible devant un traitement aussi dégradant ? Face à une telle injustice, beaucoup d’entre nous auraient pété les plombs et peut-être commis l’irréparable.

Dans cette même journée de dimanche, des membres du collectif pro-palestinien Capjpo et d’associations rémoises – qui sont en contact avec la famille – ont inondé le standard téléphonique du commissariat pour avoir des nouvelles de Mariame. Au même moment, l’information commençait à circuler massivement sur les réseaux sociaux.

Tes ces éléments ont sans doute obligé le commissaire à faire machine arrière. Lundi matin, il s’est présenté aux proches de Mariame, venus dès 8h, pour leur dire qu’elle n’écoperait que d’un « rappel à la loi » ; que les objets pris sur le stand allaient lui être rendus (alors même que les policiers étaient intervenus en raison de la vente ou de la distribution de ces mêmes objets) ; qu’il fallait en conséquence « calmer le jeu » et appeler tout le monde à rentrer chez soi. « Il faut éviter les rassemblements, ça va se retourner contre votre fille » conclut le commissaire en direction de la mère.

Ne pas « lâcher l’affaire »

Si pour le commissaire, l « incident était clos », il en allait autrement pour la famille, bien décidée à ne pas laisser cet acte impuni. Si Mariame a été libérée ce lundi en début d’après-midi, les traces de coups qu’elle porte sur ses bras et son visage confortent la famille dans leur détermination à ne pas « lâcher l’affaire ». Et pas seulement pour Mariame.

Consciente qu’elle a pu bénéficier d’un soutien militant en raison de ses propres activités militantes, la mère pense à toutes celles et à tous ceux à qui pareille mésaventure aurait pu arriver, et qui se seraient sans doute retrouvé-e-s dans un grand isolement. La personne arrêtée et mise en garde-à-vue aurait sans doute accepté la comparution immédiate et peut-être écopé d’une peine de prison ferme ou avec sursis.

Surtout, la famille a bien conscience qu’un tel traitement est destiné à intimider toutes celles et tous ceux qui affichent ostensiblement leur soutien à la cause palestinienne, surtout quand ces personnes sont arabes, noires, musulmanes, habitantes de quartiers. A force de multiplier les opérations contre des pro-palestiniens, beaucoup, ou en tout cas les personnes les moins averties, vont finir par croire que la cause palestinienne est sulfureuse et risquée.


D’autant que l’intervention des policiers à la brocante a sans doute été motivée par une dénonciation calomnieuse de la part d’une personne qui serait passée sur le stand et aurait acheté quelques objets pour les « signaler » aussitôt au commissariat. Un comportement en droite ligne avec cette atmosphère de délation qui a valu depuis janvier à de nombreux élèves, parents et habitant-e-s d’être convoqués par les forces de l’ordre, sur dénonciation de professeurs ou de voisins.

Pas un incident isolé

Le calvaire que vient de vivre Mariame et sa famille n’est pas un incident isolé. Des faits similaires se produisent un peu partout sur le territoire à intervalles réguliers. Certains finissent par un placement en garde-à-vue et une condamnation à une peine de prison ferme ou avec sursis, le plus souvent pour « outrage et rébellion ». D’autres finissent par la mort ou la mutilation des personnes visées par l’intervention policière.

Amadou Koumé (Ayr), 33 ans et père de deux enfants, originaire de Saint-Quentin (Aisne), est mort dans la nuit du 5 au 6 mars dernier au commissariat du Xe arrondissement de Paris. En décembre dernier, Abdoulaye Camara (Ayr), 31 ans, est abattu de dix balles tirées par des policiers au Havre. Tout récemment encore, Hassan Cherifi, jeune homme de 27 ans, est tabassé et insulté de « sale musulmane » par la police à Dreux. Suite aux coups qui lui ont été assénés, Hassen a perdu l’usage de son œil droit.

Sans doute peu au fait de tels drames, ni de la répression policière et judiciaire qui s’abat de plus en plus violemment contre les militant-e-s de la cause palestinienne[2], certaines associations « citoyennes » rémoises tentent à tout prix de minimiser les faits survenus ce dimanche à Reims. La police aurait été « manipulée » par une dénonciation calomnieuse provenant de personnes rattachées à des « officines sionistes ». Les policiers pensaient trouver sur le stand des « tracts antisémites ». Tout cela n’était qu’une erreur.

C’est oublier un peu vite que si les policiers ont agi avec une telle précipitation et fait usage d’une telle violence, c’est bien parce qu’ils avaient affaire à une famille arabe, musulmane. Toutes les insultes proférées à l’endroit de Mariame montrent bien que le racisme, et plus précisément l’islamophobie, joue ici à plein en traçant une démarcation nette entre celles et ceux qui se trouvent du bon côté de la barrière raciale et les autres.

Si nous ne partageons pas la lecture que font ces collectifs « citoyens » rémois des événements, nous pouvons comprendre certaines de leurs réticences. Notamment leur crainte de voir le cas de cette famille instrumentalisé au profit de tel ou tel agenda politique, ou de tomber dans les travers d’une « dénonciation primaire et générale de la police ». Si ces réticences sont légitimes, évacuer d’un revers de main le caractère raciste de l’intervention, et la dimension systémique des violences policières, nous semble totalement irresponsable.

Alors dire qu’ « il ne faut pas mettre tous les policiers dans le même sac » ne change rien à la violence et au traumatisme subis par la famille Laziri, et par tant d’autres. Ces discussions sur la proportion de personnes racistes ou violentes qui séviraient au sein de la police, n’ont pas grand intérêt. Parce que toute personne peut un jour être confrontée à l’arbitraire policier, surtout si cette personne est noire, arabe, musulmane, jeune de banlieue, pauvre.

Quand nous ne sommes pas purement et simplement tués, nous sommes en France ces indigènes que l’on parfume au gaz lacrymogène.

L’oublier ou le minimiser, c’est s’exposer collectivement à des violences plus grandes encore.

Notes

[1] Alèssi Dell’Umbria, La rage et la révolte, Agone, 2009, p. 74.
[2] En plus de toutes les personnes frappées, arrêtées et ou condamnées cet été lors des manifestations en soutien à Gaza, on citera également le cas d’Abdel Zahiri dans le Vaucluse, sous le coup de plusieurs procédures en raison de son militantisme pro-palestinien. Voir le texte de la Campagne ALI en soutien à Abdel.

* Les propos tenus dans cet article n’engagent que leur auteur.