Orlando, la race, et la signification du terrorisme

A la lumière du massacre d’Orlando, une chose est claire à propos de la politique états-unienne : les musulmans qui commettent des actes de violence massive sont immédiatement qualifiés de terroristes. Les Blancs qui en font de même, non.

La tuerie de masse de la boite de nuit « The Pulse » a révélé de subtils penchants dans le langage utilisé par les officiels pour définir le terrorisme, et qui est éligible à ce qualificatif.

Il n’aura fallu que quelques heures, dimanche, avant que les autorités locales et nationales ne commencent à qualifier Omar Mateen, le tireur, de terroriste islamiste. Dans certains cas, cette appellation fut même utilisée avant que les forces de l’ordre ne rapportent que Mateen avait durant l’attaque prêté allégeance à l’Etat islamique (EI).

Son patronyme musulman et ses origines afghanes suffisaient largement pour le qualifier ainsi.

Marco Rubio, sénateur Républicain de l’Etat de Floride, a condamné « ce déchirant acte terroriste ». En mentionnant l’« héritage afghan » de Mateen, l’ancien gouverneur de l’Arkansas, Mike Huckabee, a prévenu les « progressistes qui ont la haine de soi » que le pire était à venir s’ils ne réalisaient pas les dangers de l’« Islam radical ». Le sénateur Républicain du Texas, Ted Cruz, a employé des termes encore plus cinglants : « Du 11 septembre au marathon de Boston, de Fort Hood à Chattanooga, de San Bernardino à cette horrible attaque la nuit dernière à Orlando, l’Islam radical a déclaré le jihad à l’Amérique. »

L’année dernière en revanche, peu de politicien-ne-s ont employé le terme de « terroriste » pour décrire Dylann Roof, qui a assassiné 9 personnes dans une église noire de Charleston en Caroline du Sud. La première réponse de Rubio fut de dire qu’il était « attristé par l’événement de Charleston ». Le lendemain, la déclaration de Cruz ne comportait pas non plus le terme « terrorisme ». Moins d’une semaine plus tard, il faisait des blagues sur les armes à feu.

Le sénateur de Caroline du Sud, Lindsey Graham, a décrit Roof comme étant « un de ces gamins un peu bizarres », et la gouverneure Nikki Haley a quant à elle exprimé sa « perplexité » quant à ses motivations. Roof avait pourtant déjà exprimé sa haine envers les Noir-e-s, et a déjà été pris en photo en train de brûler un drapeau états-unien d’une main, tout en tenant fièrement un drapeau confédéré de l’autre.

Pourquoi cette différence de traitement entre Mateen et Roof ?

« Le terme « terroriste » est ici employé afin de détourner l’attention de cette haine profondément ancrée qui agite l’espace public états-unien » m’a déclaré Eddie Glaude, professeur de religion et d’études Afro-Américaines à l’université de Princeton.

« Dylann Roof nous donne un exemple de l’extrême violence par laquelle peut s’exprimer le racisme, et les politiques nient cet état de fait par la manière dont ils qualifient Roof. « Il est fou. Le problème vient de là ». C’est leur manière de contenir ce racisme, afin que cet acte ne reflète pas aux yeux du monde que notre société est toujours foncièrement raciste. »

En définitive, qualifier les actes de Roof de racistes aurait mis en cause le racisme de la société états-unienne elle-même.

« Reconnaître des actes de terrorisme requiert un volontarisme d’Etat, et je pense que c’est une chose que beaucoup de politiciens blancs ne peuvent concevoir quand cette violence est infligée à des Noir-e-s », m’a dit Chad Williams, professeur et président des études Africaines et Afro-Américaines à l’université de Brandeis. « C’est bien plus facile, au vu du climat racial politique, de diaboliser les musulman-e-s et de transformer leurs actes en sujet de débats politiques ».

Dans les 24 heures suivant l’attaque d’Orlando, les médias questionnaient largement la manière dont Mateen s’était radicalisé. Peu en revanche s’étaient posés ces mêmes questions concernant le racisme bien de chez nous qui avait radicalisé Roof. On a retiré les drapeaux confédérés dans bien des endroits par la suite, mais seulement après avoir s’être soigneusement posé la question si cela n’était pas un signe de haine contre notre « héritage ».

« En tant que petite fille noire de la Nouvelle Orléans, j’ai du lire au sujet d’Anne Frank. On a fait en sorte que je ressente de l’empathie pour elle. Mais on ne m’a jamais fait lire de récit sur les esclaves » me confesse Yaba Blay, professeure de science politique à l’université – historiquement noire – de North Carolina Central.

« Je montre donc [à mes étudiant-e-s] le drapeau confédéré. Et nous avons des discussions à propos de la fierté sudiste. Ce que représente la swastika est pourtant très clair, il n’y a aucun compromis possible là-dessus. Et si quelqu’un se ballade avec une swastika, nous n’allons pas invoquer la liberté d’expression. Pourtant quand il s’agit du drapeau confédéré, soudainement, il peut y avoir discussion ».

Personne ne remet en cause la brutalité sourde qui s’est abattue à Orlando. Il est possible qu’elle soit alimentée par la haine et qu’elle ait pour but de répandre la terreur en même temps. Mais la décision de savoir qui peut être qualifié de terroriste, et pourquoi peut-il l’être, est avant tout une décision politique. Qu’est ce qui est donc désigné comme étant du terrorisme contre les Etats-Unis et les Etats-Unien-ne-s, et qu’est ce qui est désigné comme étant le facteur de radicalisation de ceux perpétrant des actes terroristes ?

L’lerrét Ailith, une femme trans noire, a mis en perspective la fusillade du Pulse lors d’une conversation téléphonique dimanche soir. Bien qu’elle voie le geste de Mateen comme étant un acte terroriste, elle blâme la législation et rhétorique anti-LGBT des politiciens états-uniens, qui a agi selon elle comme une forme de radicalisation états-unienne du jeune homme.

« Ces trans noir-e-s et latinas-os ont probablement été forcé-e-s de partir de chez elles-eux à cause de sentiments anti-LGBT, elles et ils sont exclu-e-s d’opportunités professionnelles, exclu-e-s de la société en général » me dit Ailith, qui est porte-parole du BYP100, une organisation œuvrant pour la justice sociale des Noir-e-s. « Et lorsqu’elles-ils ont une bulle dans laquelle elles et ils peuvent célébrer qui elles-ils sont, leur résistance, elles et ils sont assassiné-e-s. Et les gouvernants ne se sentent à aucun moment responsables des sentiments qui animent les gens comme cette personne qui a assassiné ces individus. »

Elle a raison. Pendant que Cruz tweetait ses condoléances aux victimes, il s’est aussi opposé à toute mesure législative attribuant aux LGBT égalité des droits et protection. Il a déclaré que la Cour Suprême légiférant en faveur du mariage gay serait « un acte d’activisme judiciaire illégitime et infondé ».

A travers le pays, les mêmes politicien-ne-s Républicain-e-s ayant manifesté « pensées et prières » pour les victimes d’Orlando, sont celles et ceux qui font passer des lois transphobes comme les « bathroom bills » et des lois sur la soi-disant liberté religieuse. Ces actions non seulement alimentent le sentiment anti-LGBT et pourraient tout aussi bien inspirer quelqu’un comme Mateen à pénétrer à l’intérieur d’un club gay et à tuer des gens.

Ce n’est pas exagéré que de l’envisager. Gordon Klingenschmitt, un pasteur homophobe et membre de la Chambre du Colorado, a déclaré en 2014 lors de son émission de télévision locale que les homosexuel-le-s « veulent que vous désobéissez à Dieu afin que vous alliez en enfer avec elles et eux ». Quand Scott Roeder a tué en 2009 un médecin qui pratiquait des avortements, il a affirmé qu’il était « de nouveau né » après avoir vu le spectacle chrétien conservateur « The 700 Club ». Le Southern Poverty Law Center, a une fois identifié au moins 18 groupes chrétiens anti-gays, qui selon le SPLC fonctionnent comme des groupes de haine.

Pourquoi ne nous sommes-nous pas engagé-e-s dans une conversation sur l’ « extrémisme chrétien » ?

Parce qu’en engager une signifierait que les Etats-Unis ne seraient plus en mesure de se concentrer sur l’Islam ou les populations du Moyen-Orient comme étant les seules menaces qui pèsent sur la sécurité états-unienne. Les Etats-Unis devraient se concentrer sur eux-mêmes. Porter un regard critique à la fois sur les lois états-uniennes incitant à la haine anti-gays, sur les lois laxistes qui permettent à des gens comme Mateen d’acquérir légalement des armes, et sur les symboles comme le drapeau confédéré, tout cela forcerait ce pays à se demander s’il n’est pas en train de dispenser son propre style de propagande contre son propre peuple.

La réalité est que les Etats-Unis ne sont pas prêts à faire face à la laideur du racisme, de l’homophobie et de l’indifférence à la vie que génèrent les législations sur les armes à feu. À l’heure actuelle, se concentrer sur l’Islam comme intrinsèquement violent est bien plus rassurant.

Notes

Source : Fusion.
Traduit de l’anglais par B.E, pour Etat d’Exception.