Palestine, Syrie, et l’hypocrisie de la gauche

Dans un article publié le 26 juillet 2016 par The New Arab, le professeur américano-palestinien, Steven Salaita, a affirmé que dans la course à la présidence états-unienne entre la candidate démocrate Hillary Clinton et le candidat républicain Donald Trump, nous ne pouvons considérer la première comme un « moindre mal » que si nous considérons les Palestiniens comme des « êtres de moindre importance ». Selon Salaita, cela est du au fait que « Clinton soutient le nettoyage ethnique du peuple palestinien ». En d’autres termes, celles et ceux qui approuvent de façon téméraire la logique du « moindre mal », négligent souvent ses victimes – dans le cas présent, les Palestiniens.

Presque immédiatement après la parution de l’article, j’ai remarqué que beaucoup de gauchistes ont largement diffusé le texte de Salaita sur les réseaux sociaux, saluant le fait qu’il met en évidence l’hypocrisie de celles et ceux qui acceptent la platitude du « moindre mal » telle qu’appliquée à Clinton. Etonnamment, il s’agissait souvent des mêmes personnes qui avaient appliqué une même logique au rabais au président syrien Bachar al-Assad, affirmant qu’il est un mal nécessaire dans la lutte contre l’Organisation de l’Etat islamique (OEI) et d’autres « extrémistes islamistes ».

Dans (au moins) deux de mes derniers articles publiés sur Muftah, je me suis penché sur la question du « moindre mal » et la manière dont elle dévalorise les vies syriennes. Il y a deux semaines, j’ai soutenu tout comme Salaita que les gauchistes voyaient Assad comme un « moindre mal » parce qu’elles et ils considèrent la guerre syrienne sous le prisme occidental, se focalisant sur l’OEI et les groupes rebelles islamistes en raison de leur menace potentielle sur l’Occident. En conséquence, elles et ils ont ignoré le fait qu’Assad est responsable de plus de décès que tout autre groupe politique dans le pays, et ont par conséquent diminué la valeur des vies syriennes.

La semaine dernière, j’ai traité de la décapitation d’Abdullah Issa, âgé de 12 ans, par les rebelles de Nour al-Din al-zinki. Dans cet article, j’ai souligné que beaucoup de celles et ceux qui ont bruyamment pleuré sa mort avaient peu ou rien dit des dizaines de milliers d’enfants assassinés par le régime d’Assad. Comme je l’avais écrit, leur « soi-disant préoccupation pour la mort d’Issa n’est rien de plus […] qu’une subtile tentative pour délégitimer toute l’opposition » et justifier leur soutien à Assad comme étant un « moindre mal ». En effet, la mort d’Issa a reçu une attention disproportionnée « parce l’image abstraite d’un enfant mourant aux mains des « islamistes enragés » répond à la croyance dogmatique […] selon laquelle toutes les factions rebelles sont des parties constitutives du même mal ».

Cette perspective islamophobe traite la mort d’Issa comme un indicateur des tendances de type génocidaire qui animent soi-disant toute l’opposition, et ne dit presque rien des réels crimes de génocide commis par le régime et ses alliés, qui sont si incroyablement monstrueux qu’ils rendent en comparaison la mort tragique d’Issa presque bénigne.

Pour apprécier l’étendue de cette hypocrisie, considérons le fait que moins de deux semaines après la mort d’Issa, le 29 juillet 2016, des jets russes et syriens ont attaqué des parties résidentielles d’Atarib – une ville à l’ouest d’Alep – avec des bombes à sous-munitions, tuant vingt civils. Dans un reportage pour Orient News, Khaled Abo al-Majed a dit que les jets ont ciblé un terrain vague où des enfants jouaient, tuant au moins neuf d’entre eux. Charles Lister, chercheur à l’Institut du Moyen-Orient spécialisé sur l’étude du conflit syrien, a affirmé sur Twitter que 75% des victimes (quinze des vingt morts) étaient des enfants de moins de douze ans.

Beaucoup de celles et ceux indigné-e-s de la mort d’Issa n’ont rien dit sur cet événement. Il est parfaitement clair qu’elles et ils ont choisi commodément d’ignorer les réalités cinglantes d’une guerre dans laquelle d’innombrables enfants continuent de perdre la vie. Afin de préserver le fantasme d’Assad comme étant un « moindre mal », elles et ils continuent de traiter ses victimes – que ce soit à Atarib ou ailleurs – comme étant anonymes, sans visages, de la même manière que de nombreux supporters de Clinton déshumanisent les Palestiniens.

A travers ces incohérences flagrantes, certains gauchistes continuent de prouver à quel point elles et ils peuvent être intellectuellement incohérent-e-s, dogmatiques, et moralement ineptes.

Notes

Source : Muftah.
Traduit de l’anglais par SB, pour Etat d’Exception.