Enfin, le peuple grec sera en mesure d’exprimer un digne « NON ! » à l’austérité. Nous le devons à celles et ceux qui ont souffert, qui ont migré – qui sont mort-e-s.

Première scène : l’île de Kastelorizo, avril 2010

Le Premier ministre de l’époque Giorgakis Papandreou (fils d’Andreas et petit-fils de Giorgos) est apparu sur une chaine d’Etat pour envoyer du port de Kastelorizo son message télévisé au peuple grec : « Notre bateau coule » a-t-il dit, « et nous devons nous tourner vers nos partenaires, le FMI et l’UE, qui nous fourniront un port sûr où nous pourrons le reconstruire ».

Comme le dit le proverbe : « un navire est en sécurité dans le port – mais ce n’est pas pour cela que les navires sont faits ». Pourtant, c’est comme ça que la danse autodestructrice de la Grèce avec la Troïka a commencé. À l’époque, la dette publique du pays était de 120% du PIB, le taux de chômage était à 12%, le taux de chômage des jeunes autour de 30%, et le taux de suicide était un concept inconnu.

Deuxième scène : la place Syntagma, 29 juin 2011

Tout ce dont je peux me souvenir, c’est des visages de mes amis couverts de Maalox, des tirs des grenades lacrymogènes et des cocktails Molotov un peu partout sur la place, même à l’intérieur du métro, de la police anti-émeute dans tous ses états et qui passait à tabac des gens, et – surtout – de la répétition de ces « Oui à tout » à la radio, exprimés par la majorité des député-e-s au sein du Parlement grec.

C’était le jour où Parlement devait voter le soi-disant accord de mi-parcours, une nouvelle série de mesures d’austérité qui incluaient le rétrécissement du secteur public grec et de l’Etat-providence et la privatisation des actifs clés de l’État. C’était également pendant l’apogée du Mouvement de Syntagma, dont les militants ont appelé à une grève générale de 48 heures à partir du 28 juin.

Pour le lendemain – le jour du vote – le plan était d’« assiéger » le Parlement afin que les député-e-s ne soient pas en mesure d’entrer et de voter, ou si elles et ils auraient participé au vote, au moins les député-e-s auraient senti la pression de l’extérieur et auraient voté non. Un plan ambitieux, vous direz, chimérique même, mais c’était ce que l’Assemblée Syntagma avait décidé.

Ça n’a pas marché.

« Oui à tout » ont dit les député-e-s… les grenades de lacrymo tombaient… du Maalox pour les personnes touchées… des produits chimiques… « Dites non, pour l’amour de dieu ! »… les gens qui s’évanouissent dans le métro… coups… arrestations … les flics sur la place détruisant le camp… et encore une fois : « Oui à tout… » Je crois que ces « Oui à tout » nous fait plus de mal que tous les produits chimiques ou les coups des flics.

Troisième scène : Florence, juin 2015

Comme beaucoup de mes ami-e-s, une génération de jeunes gens bien éduqués (en raison du fait que l’enseignement en Grèce est libre), je ne vis plus dans le pays. Pourtant, je suis toujours les développements politiques et économiques du pays et je cherche à relater autant que je peux la destruction économique et sociale que la Grèce traverse.

Vous savez, quand nous finissions nos études universitaires, nous étions connus comme la « génération des 700 euros » : une génération de jeunes gens bien éduqués qui étaient obligés de vivre avec 700 euros par mois, le salaire le plus bas à l’époque en Grèce, considéré comme trop bas pour quiconque veut survivre dans la dignité à Athènes, Thessalonique, ou toute autre grande ville du pays.

Nous ne savions pas à l’époque que cinq ans plus tard, sous les mesures d’austérité dictées par les économistes de la Troïka et imposées par une série de gouvernements grecs serviles, le salaire le plus bas tomberait à 500 euros, les salaires de nos parents et les pensions de nos grands-parents (qui n’étaient pas si élevés) seraient réduits de 30-40%, que le taux de chômage atteindrait 28%, le taux de chômage des jeunes 50%, que les taux de suicide aurait quadruplé, et qu’un parti néo-nazi serait au Parlement.

Dans le même temps, la dette publique a explosé pour passer à 180% du PIB, les riches (qui ont évidemment bénéficié de la réduction de 40% des salaires des travailleurs) continuent à devenir plus riches, et beaucoup d’entre nous (200 000 pour être plus précis, soit environ 2 % de la population) ont été contraints d’émigrer en raison de la crise. La plus grande fuite des cerveaux au monde, selon The Guardian.

Rien de ce qui précède n’est une coïncidence. Tout cela est le résultat direct des politiques sociales et économiques imposées par la Troïka avec l’aide des gouvernements « Oui à tout » de la Grèce. Exactement les mêmes politiques avec lesquelles ils essaient de faire chanter la Grèce jusqu’à aujourd’hui.

Cependant, cette fois nous sommes interrogé-e-s par le gouvernement – celui d’Alexis Tsipras – sur ce que nous voulons vraiment faire. Et pour une fois, nous serons en mesure de dire un digne et fier « NON ! », comme nous l’avions toujours voulu entendre dire des député-e-s censé-e-s nous représenter ! Nous le devons à nos ami-e-s qui ont émigré, à nos parents et grands-parents qui ont vu leurs salaires et pensions réduits drastiquement, à nos camarades qui ont été frappé-e-s et arrêté-e-s par les flics, et à nos mort-e-s : à Pavlos et Shehzad Luqman, assassiné-e-s par Aube Dorée, et les milliers de personnes qui se sont suicidées au cours des cinq dernières années.

C’est une question de dignité – quelque chose qui ne peut pas être mesuré et qui ne rentre pas dans les statistiques économiques de la Troïka, mais qui peut donner de la force à l’humilié-e pour se lever contre celles et ceux qui les ont humilié-e-s pendant si longtemps.

Notes

Source : roarmag.org.
Traduit de l’anglais par SB pour Etat d’Exception.
Photo de couverture : manifestation anti-austérité Place Syntagma en juin 2011.