En apercevant l’affiche du film trônant au-dessus du cinéma Saint-Michel à Paris, je ne peux m’empêcher de sourire. Thomas nous regarde, le point levé, ultime provocation dans une France en Etat d’urgence…

C’est un homme qui m’a beaucoup inspirée, et je réalise soudain que ces derniers mois je n’ai pas songé à son héritage, alors qu’il a tant à nous dire sur notre présent…

Capitaine Thomas SankaraIl y a beaucoup de monde dans la file d’attente de la première projection – en présence du réalisateur – de Capitaine Thomas Sankara, preuve du regain d’intérêt que son expérience suscite ces dernières années. La salle est pleine, pas une seule place de libre. Christophe Cupelin a choisi de réaliser un documentaire à partir d’images d’archives, dont certaines sont inédites. Il a dû adapter son scénario aux 6h d’archives qu’il a réussi à collecter, mais l’essentiel des aspects de la révolution de Thomas Sankara est là.

Nous (re)découvrons des discours puissamment visionnaires, d’une étonnante actualité, alors qu’ils ont été prononcés entre 1983 et 1987. Le réalisateur les présente sous l’angle de l’humour et de l’aisance d’expression bien connue de Thomas.

Avec des mots simples, il s’adresse aux dominé-e-s, aux plus petit-e-s, pour les convaincre que le pouvoir est en elles et en eux, et pas ailleurs. Il précise dans une interview que la seule chose qui compte vraiment dans cette révolution, c’est que les burkinabés reprennent confiance en eux mêmes, qu’ils aient conscience de leur propre force. C’est la première victoire.

A mesure que les images défilent, voilà cet homme intègre qui se tient droit, debout, ancré dans son identité, enraciné dans sa terre. C’est parce qu’il parle au nom des siens, avec dignité, que son discours a une portée universelle. Il invite l’Occident à prendre conscience de sa responsabilité et des conséquences de ses actes dans le monde. Et il invite les Sud à prendre leur destin en main, à se décoloniser. Mais surtout il montre l’exemple en mettant la main à la pâte, avec simplicité et conviction, que ce soit sur un chantier en construction ou en diminuant son salaire.

Sa connaissance des réalités du monde, sa foi dans l’humain, et son courage, l’amènent à rappeler des vérités essentielles. Il salue l’avancée technologique russe, qui envoie des hommes sur la lune, mais fait remarquer qu’1% de ce budget serait plus utile pour lutter contre la déforestation… Que la technologie n’a de sens que si elle profite au développement des peuples.

Sankara se montre audacieux. Il n’hésite pas à « voler » la voiture présidentielle dernier-cri du colonel Khadafi en visite à Ouagadougou, puisque ce dernier promet des aides qui tardent à venir. Khadafi a des moyens, le Burkina est l’un des pays les plus pauvres au monde, ce n’est que justice. La dette de la Banque mondiale et du FMI ne peuvent être remboursées sans appauvrir davantage les populations ? Elles ne seront pas remboursées. Les gens ne peuvent plus se loger ? Suppression des loyers pendant un an et construction de nouveaux logements par le peuple lui-même, pour lui-même. Les femmes sont dominées par des hommes eux-mêmes dominés ? Des mesures seront prises pour combattre le sexisme, tout en continuant la lutte contre l’impérialisme…

Un passage résonne particulièrement avec l’actualité quand il affirme qu’un militaire sans formation idéologique est un criminel en puissance, puisqu’il ne peut pas analyser l’ordre qu’on lui donne. Si cet ordre est juste, il est du devoir du militaire de s’y conformer. Mais s’il est injuste, si cet ordre qu’on lui donne se retourne contre le peuple, il ne doit pas l’accepter…

Oui, c’est aussi simple que cela. C’est le système capitaliste qui nous fait croire que nous ne pouvons rien, que les choses sont « compliquées ». Nous ne pouvons effectivement rien tant que nous remettons notre pouvoir entre les mains d’assassins qui vivent de notre soumission.

Dans le tourbillon médiatique et répressif de ces derniers temps, il ne faudrait pas se laisser emporter par la colère, le désarroi, et l’impuissance face à l’impérialisme et ses laquais.

En tant que musulmane, j’ai souvent vu en Sankara certaines des valeurs clé du Prophète Muhamed (sws) : il parle de façon simple à tous, il sait se mettre au niveau de son interlocuteur, il incarne pleinement les valeurs qu’il prône, et il est intransigeant en termes de justice sociale et de redistribution envers les pauvres. Avec le même bon sens que le Prophète, il prend aux riches pour donner aux pauvres, porté par un élan de vie, de joie, et d’espoir.

A travers ce documentaire, Thomas Sankara s’est rappelé à moi, pour ne pas oublier qu’en cette période peu réjouissante, il faut garder le cap : incarner l’idéal auquel on aspire, l’affirmer sans concession, avec amour et foi, et le mettre en pratique.

L’action libère et unit, elle retisse des liens dans le réel. N’ayons pas peur. Sankara disait qu’ « ils peuvent tuer des hommes mais pas des idées »…

Nous ne verrons jamais trop de films sur ce grand homme, donc ne ratez pas celui-là. C’est un documentaire qui complète bien les films qui existent déjà et que je vous conseille de tous voir dans la foulée…

Pour inventer l’avenir.

Paris, le 25 novembre 2015.
 

Notes

Capitaine Thomas Sankara (Film Documentaire).
Séances tous les jours à 13H35 – 17H00 – 20H25.
Espace St-Michel (7, place St-Michel 75005 Paris – M° St-Michel)