« La mise en question du monde colonial par le colonisé n’est pas une confrontation rationnelle des points de vue. Elle n’est pas un discours sur l’universel, mais l’affirmation échevelée d’une originalité posée comme absolue. » Frantz Fanon, Les damnés de la terre.

13 juillet 2014. La manifestation qui s’est tenue ce jour-là, entre averses et éclaircies à Paris, a durablement marqué les esprits. Des milliers d’Arabes et de musulman-e-s sont venu-e-s exprimer leur solidarité avec leurs frères et sœurs palestinien-ne-s bombardé-e-s depuis une semaine à Gaza. Tou-te-s sont venu-e-s dénoncer la barbarie sioniste, et la complicité des autorités françaises dans ce carnage.

Musulman-e-s pour la plupart, ils et elles n’hésitent pas à scander le takbir, à exprimer leur soutien au Hamas ou au Mouvement du Jihad islamique en Palestine (MJIP), fers de lance de la résistance palestinienne. Sur des panneaux fabriqués artisanalement, sur des photos ou sur des répliques de roquettes en carton, l’appui à la résistance s’affiche ostensiblement.

En ce mois de ramadan 1435, à Paris, la rue parle arabe, jeûne et soutient la résistance palestinienne. Les musulman-e-s refusent de rester à la place qui leur est assignée. Les moustadh’afin (opprimés) s’affirment. Une effronterie que ni les organisations de gauche, ni les autorités socialistes, ne leur pardonneront. 

Sous l’universalisme, le clivage racial

Pour nombre d’organisations du mouvement de solidarité avec la Palestine, il est en effet trop coûteux politiquement de reconnaître que la majorité des manifestant-e-s ne s’inscrit pas dans la « grande tradition » de la gauche française ; qu’elle ne soutient pas une pseudo-paix entre le colon et le colonisé ; qu’elle assume pleinement son identité musulmane et affirme sans complexe son soutien à la résistance palestinienne.

Le reconnaître, ce serait admettre le fossé sociologique et politique existant entre cette gauche, et les Arabes et musulman-e-s venu-e-s manifester en masse. Ce serait admettre qu’une partie significative du mouvement de soutien à la Palestine échappe à son contrôle, et ne se reconnaît pas dans ses mots d’ordre « universalistes ». Ce serait enfin concéder que les musulman-e-s forment une force politique, même déstructurée et inorganisée, capable de remettre en cause l’hégémonie politique blanche, dans sa version de droite comme de gauche, au cœur même d’une capitale occidentale.

C’est pourquoi, ces universalistes autoproclamés ne disent absolument rien de l’identité des manifestant-e-s. Mieux, ils font tout leur possible pour que cette identité reste invisible ou au moins à peine discernable, et pour que les voix des cortèges basanés demeurent inaudibles. Officiellement, ces « universalistes distraits » ne reconnaissent que des êtres désincarnés, sans identité, sans racines ni attaches.

Un article paru dans la revue Regards (codirigée par Clémentine Autain[1]), nous décrit par exemple un mouvement « populaire », « rajeuni » et « féminisé », porté par des « citoyens français[2] », sans évidemment que l’auteur ne nous dise s’il a effectué des contrôles d’identité pour vérifier la nationalité des manifestant-e-s présent-e-s.

Pourtant, le nombre de femmes portant un hijab, voire un niqab pour quelques-unes, ou d’hommes vêtus d’un qamis ou portant une barbe ; le nombre de drapeaux noirs frappés de la shahada, de drapeaux verts du Hamas, ou ceux de l’Algérie, du Maroc, de la Tunisie ou de la Turquie ; les slogans en langue arabe appelant à la résistance, les takbirat retentissant dans la foule, ou encore le peu de personnes s’abreuvant malgré les fortes chaleurs en raison du jeûne du mois de ramadan… tout cela laisse peu de doute sur l’identité de l’écrasante majorité des manifestant-e-s.

La criminalisation du soutien à la Palestine

Les tenants du statu quo colonial et racial – c’est-à-dire aussi bien les forces politiques qui soutiennent la Palestine, que celles favorables à l’entité sioniste – perçoivent bien les risques qu’il y a à laisser grossir un tel mouvement de soutien. Les états-majors politiques sont unanimes sur la nécessité de le circonscrire, de l’encadrer, voire même de le réprimer. La réponse aux provocations de la Ligue de Défense Juive (LDJ), rue de la Roquette à Paris, sert de prétexte aux autorités françaises pour lancer l’assaut.

Le gouvernement socialiste interdit la manifestation du 19 juillet 2014, alors même que la population de Gaza continue de subir l’horreur des bombardements. Ce jour-là, le Ministre de l’intérieur fait boucler le quartier de Barbès, dans une atmosphère qui rappelle nécessairement la Révolution algérienne (1954-1962). Barbès prend des airs de Casbah durant la bataille d’Alger. Le gouvernement envoie ses CRS gazer à la grenade lacrymogène, tirer au flashball, matraquer, menotter et arrêter des manifestant-e-s désarmé-e-s.
Malgré l’arsenal répressif, l’interdiction de manifester est un échec pour les autorités. Au moins 7 000 personnes à Barbès, et 1 000 dans le quartier de la Gare du Nord, se sont réunies pour clamer leur soutien au peuple palestinien et à sa résistance.

Le 26 juillet 2014, le Ministre de l’intérieur fait rejouer la même scène place de la République. Les manifestant-e-s persistent et descendent à nouveau dans la rue, malgré l’interdiction. Par ces mesures, le gouvernement cherche bien entendu à nous intimider. La justice lui emboîte le pas et condamne de manière expéditive en comparution immédiate les manifestant-e-s arrêté-e-s. Peines de prison ferme, avec sursis, amendes particulièrement lourdes… la répression judiciaire est là pour dissuader toute manifestation de soutien aux Palestinien-ne-s massacré-e-s.

Manifestations « autorisées » sous « patronage » de la gauche

Le pouvoir socialiste ne s’est pas contenté d’interdire, de stigmatiser, de combattre, et de réprimer. Pour désamorcer les mobilisations autonomes en soutien à la résistance palestinienne, il autorise la manifestation du « Collectif national pour une paix juste » entre le colon et le colonisé[3]. Elle a lieu le mercredi 23 juillet 2014, entre Denfert-Rochereau et Invalides, c’est-à-dire loin des quartiers historiques de l’immigration maghrébine à Paris.

Dans l’environnement aseptisé de ces quartiers bourgeois, la gauche est aux commandes : le Parti communiste (PCF) donne le la, le service d’ordre de la CGT encadre, et les Palestinien-ne-s sont même relégué-e-s en milieu de cortège.

Le gouvernement a fait comprendre à tout le monde ce qu’il attendait des organisateurs pour qu’une manifestation soit autorisée à Paris : la gauche doit encadrer la manifestation, étouffer le soutien à la résistance armée, et liquider toute velléité d’autonomie de la communauté musulmane. Sans quoi, les autorités reprendront leur cycle infernal : interdiction, répression, arrestations, jugements, incarcérations.

Parmi les organisateurs des manifestations du 13 et du 19 juillet, les volontés vacillent : accepter le « patronage » du « Collectif national » et mettre à mal l’autonomie du mouvement, ou affronter seul la répression ? La communauté musulmane, présente en masse dans la rue, est-elle prête à payer le prix de l’autonomie ? Les organisateurs sont-ils prêts à assumer leur indépendance ?

Des questions que ne se posent évidemment pas les organisations de gauche. Le Nouveau parti anticapitaliste (NPA), l’Union juive française pour la paix (UJFP), et le Parti des indigènes de la république (PIR), poussent l’ensemble du mouvement autonome à rejoindre leur famille politique, en s’alliant au « Collectif national », dont certains restent d’ailleurs membres à part entière.

Par crainte de se retrouver en minorité parmi les organisateurs, et dépassé par les manifestant-e-s Arabes et musulman-e-s, le NPA lance en vain des appels répétés à la gauche politique, associative et syndicale, pour qu’elle rejoigne le mouvement de soutien à la Palestine[4].

Avec l’aide de ses indéfectibles soutiens, ce parti s’efforce en même temps d’encadrer au mieux les manifestant-e-s, et de ramener les différents collectifs dans le giron de la gauche. Décrétée seule organisation à posséder des militants « formés à une lecture politique du conflit[5] » par le journal Libération, les militants du NPA jouent comme à l’accoutumée leur rôle d’« instituteurs » ou de « bonnes âmes », pour reprendre le mot de Fanon[6].

L’autonomie sacrifiée des Arabes et des musulman-e-s

La répression du gouvernement socialiste, couplée à la volonté hégémonique de la gauche via notamment le « Collectif national », ont mis à mal l’autonomie du mouvement de soutien au peuple palestinien et à sa résistance.

Nous sommes passés de manifestations autonomes, vivantes et spontanées, aux cortèges traditionnels du PCF, de la CGT, du NPA ou de Lutte ouvrière (LO). Surtout, nous sommes passés de manifestations appelant à un « soutien total et inconditionnel à la résistance palestinienne », à la possibilité de soutenir cette résistance uniquement dans nos propres cortèges, presque en catimini.

Cette logique ancienne, qui nous pousse à abaisser une nouvelle fois le plafond de nos revendications, par crainte de sortir du cadre de la légalité (post)coloniale, Tariq al-Bishri la décrit fort bien :
Le plafond de nos revendications ne fait que baisser au point de nous obliger à nous soumettre sans rien obtenir. Le problème ne réside pas seulement dans l’étroitesse de l’espace d’action possible, mais dans quelque chose de plus grave encore, c’est-à-dire dans l’étroitesse de l’esprit, qui nous pousse à ramper au point de devenir semblables aux reptiles. Le problème est donc celui de la sujétion de la conscience et de l’assujettissement de la perception. […] Nous ne pouvons réclamer nos droits que dans le cadre « légal » esquissé par nos agresseurs. C’est pire qu’une défaite, c’est une reddition humiliante pour l’esprit et une honte pour l’âme[7].
Malgré toutes les difficultés politiques rencontrées durant cet été 2014, nous devons toujours garder à l’esprit qu’Allah fait « alterner les jours [bons et mauvais] parmi les gens » (Coran 3 : 140), et que la construction de notre autonomie prendra nécessairement du temps. Elle ne pourra se faire que dans la durée, en préservant le lien civilisationnel et spirituel, qui nous lie au monde arabo-musulman. Le représentant du Jihad islamique au Liban, Abu Imad Rifai, ne disait pas autre chose lorsqu’il s’adressait cet été à la communauté musulmane installée en France :
Je m’adresse en particulier à vous, enfants de la communauté arabe et musulmane, nous sommes certains que vous pouvez introduire un grand changement dans la politique internationale, en tant que bloc humain important en Europe, et à Paris, vous pouvez, par votre unité, votre patience et votre conscience, vous imposer en tant que force importante dans la politique européenne et montrer au monde que l’islamophobie est une fabrication des gouvernements occidentaux qui veulent vous marginaliser et vous isoler du soutien aux questions justes des peuples de notre nation arabo-islamique, et vous isoler de la symbiose humaine et civilisationnelle avec les peuples qui vous entourent, car ces gouvernements craignent que s’écroulent sur leur têtes les temples du mensonge qu’ils ont édifiés[8].
La victoire de la résistance palestinienne, menée par la Hamas et le Jihad islamique, à Gaza après plus de cinquante jours de guerre contre une armée coloniale suréquipée, ne doit pas uniquement être un moment de satisfaction. Elle doit d’abord être une source de réflexion sur les fondements d’une résistance efficace, et un encouragement à poursuivre et à intensifier la lutte. « Certes, Nous avons créé l’homme pour une vie de lutte » (Coran 90 : 4).

Youssef Girard, le 24 septembre 2014.
Photo : AFP Photo /KenzoTribouillard

[1] De 2001 à 2008, Clémentine Autain a été conseillère municipale chargée de la jeunesse à la mairie de Paris, dans l’équipe de Bertrand Delanoë, qui n’a jamais caché ses positions sionistes.
[2] Emmanuel Riondé, En France, le mouvement de soutien au peuple palestinien se régénère, 15 juillet 2014, Regards.fr.
[3] Sur la question du « Collectif national pour une paix juste entre Palestiniens et Israéliens », voir notre article : Pour une décolonisation du mouvement de soutien à la Palestine, 20 novembre 2012, Etat d’Exception.fr.
[4] Suite à la manifestation du 19 juillet 2014, le NPA « appelle l’ensemble des forces de gauche et démocratiques, syndicales, associatives et politiques, à exprimer leur refus de la répression et leur solidarité active avec la lutte du peuple palestinien. » Un appel réitéré le 21 juillet 2014, puis de nouveau le 25 juillet.
[5] Dominique Albertini, Dégâts et débats après la manif pro-Gaza, Libération, 27 juillet 2014.
[6] « Dès que le colonisé commence à peser sur ses amarres, à inquiéter le colon, on lui délègue de bonnes âmes qui dans les « Congrès de culture », lui exposent la spécificité, les richesses des valeurs occidentales. […] Dans la période de décolonisation, il est fait appel à la raison des colonisés. On leur propose des valeurs sûres, on leur explique abondamment que la décolonisation ne doit pas signifier régression, qu’il faut s’appuyer sur les valeurs expérimentées, solides, cotées. […] Dans le contexte colonial, le colon ne s’arrête dans son travail d’éreintement du colonisé que lorsque ce dernier a reconnu à haute et intelligible voix la suprématie des valeurs blanches », in Frantz Fanon, Les damnés de la terre, Paris, Ed. Gallimard, 1991, pages 73-74.
[7] Tarek El-Bechry, Les Arabes face à l’agression, Beyrouth, Ed. Albouraq, 2009, page 80.
[8] Abu Imad Rifai, Message au mouvement de solidarité en France, 09 aout 2014, ISM-France.