Reconsidérer la série The Wire au prisme du soulèvement de Baltimore
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  • 5 mai 2015
  • J’ai vraiment adoré la série télé de HBO, dont l’action se déroule à Baltimore, The Wire. Il m’est difficile d’imaginer ce que serait ma pop-culture sans la présence d’Omar Little, Stringer Bell, Bunk, et « McNulty ». Quand j’ai commencé à faire mes émissions de radio sportives, il y a huit ans, j’ai programmé des entretiens avec autant d’acteurs et d’actrices que je le pouvais, pour l’unique raison que je voulais être au plus près d’eux. Parler à Michael K. Williams du « long jeu » d’acteur d’Omar, tandis qu’il mâchait hargneusement un sandwich, restera à jamais un point culminant de ma carrière.

    Dans chaque interview, je posais toujours la même question : je voulais que les acteurs me disent si travailler sur ce programme était juste un autre job d’acteur ou s’ils savaient tous qu’ils faisaient quelque chose de tout à fait unique dans l’histoire de la télévision. Quand j’ai demandé ça à Seth Gilliam, qui incarnait l’officier Ellis Carver, il m’a dit, « Nous ressentions cela comme si nous étions un mouvement, en mission, dans une troupe pour sensibiliser ».

    Ce qui m’a vraiment excité à l’époque, c’était le vivifiant message politique original qui a traversé The Wire, en comparaison à n’importe quelle production typique d’Hollywood. La plupart des divertissements produits à la chaine sont une variation sur le thème éculé de héros solitaires qui se confrontent à des obstacles et les surmontent. Le fil conducteur de chaque saison de The Wire, tel que décrit par le co-créateur du show, David Simon, était que lorsque les individus, peu importe leur héroïsme, se battent pour changer des structures de pouvoir enracinées et des bureaucraties – que ce soit la politique municipale, la police, ou le crime organisé – la personne va échouer.

    Voilà pourquoi j’ai toujours repoussé au fin fond de mon esprit les paroles de mes ami-e-s de Baltimore – je vis à environ 45 minutes de la ville – qui m’ont presque tou-te-s dit qu’ils n’aimaient pas ou ne voulaient pas regarder la série. Les gens étaient hostiles à The Wire pour une multiplicité de raisons. Certains pensaient que c’était comme du gangster rap pour un public plus sophistiqué, glorifiant la violence de rue hyper-masculine des Noirs les uns envers les autres, tout en se présentant comme un spectacle plus raffiné et plus noble à consommer. Mon ami Mark m’a un jour franchement énervé quand il m’a dit que mon émission préférée était du « NWA pour ceux qui lisent The New Yorker ».

    Mes ami-e-s de Baltimore qui ont vu la série croient également, étant donné la violence de la police dans leur ville, que la vision de The Wire de la fine fleur de Baltimore était presque comique. Le policier qui tire accidentellement sur quelqu’un (un collègue) ne fait non seulement l’objet d’aucune poursuite, mais est réintroduit plus tard dans la série en tant que professeur au grand cœur de l’école publique. Et puis d’autres gens me disaient que vivre à Baltimore était un combat, et l’idée qu’une personne fasse commerce de leur douleur, n’était tout simplement pas l’idée qu’ils se faisaient d’un divertissement.

    J’aurais rejeté avec désinvolture ces préoccupations, pensant que les gens étaient trop sensibles, trop critiques, ou qu’ils ne « voyaient » tout simplement pas l’éclat en face d’eux. J’ai aussi défendu politiquement la série comme étant l’un des rares espaces à la télévision qui, par son casting multiracial brillant, a abordé les questions de la criminalité, de la corruption et de la dégradation urbaine de manière systémique. Le fait que la série se souciait vraiment des espoirs, rêves, et vies de criminels de rue et pas seulement de ceux des flics, était plus que radical. C’était révolutionnaire.

    Les événements des deux dernières semaines, cependant, ont changé ma vision de The Wire de façon très profonde. J’ai passé la plupart de mon temps à écouter les gens à Baltimore parler de la façon dont ce soulèvement est survenu et des raisons pour lesquelles la colère est si profonde. Je me suis entretenu principalement avec des habitant-e-s noir-e-s de Baltimore membres d’organisations de terrain et qui ont, dans un contexte d’invisibilité dans les médias mainstream, construit des mouvements depuis des années pour combattre la pauvreté, en finir avec la violence de rue, et affronter la brutalité de la police. C’est une leçon d’humilité pour l’admettre, mais cette expérience m’a fait réévaluer mon émission préférée, comme si une petite ampoule venait de s’allumer au-dessus de ma tête. Je vois maintenant ce que le The Wire a raté, en dépit de ses réussites, pour atteindre une certaine vraisemblance : les voix des personnes qui s’organisent ensemble pour le changement. Tout le monde dans The Wire cherche des solutions individuelles aux problèmes sociaux : le flic solitaire, le criminel solitaire, l’enseignant solitaire, le journaliste solitaire. Oui, il est vrai que lorsque les bureaucraties bien enracinées affrontent des individus, les individus perdent. Mais quand des bureaucraties affrontent des mouvements sociaux, les résultats peuvent être très différents.

    Il est également impossible pour moi de séparer l’opinion de David Simon, pour qui les gens sont soit des moutons passifs soit d’héroïques loups solitaires, de ses commentaires sur les événements de la semaine dernière à Baltimore. Pas ses déclarations visant à « mettre fin à la putain de guerre contre la drogue », qui sont bien sûr les bienvenues, mais son autre point de vue sur la population.

    Alors que Baltimore s’embrase depuis quelques heures seulement, Simon écrit : « Mais maintenant – en ce moment précis – la colère et l’égoïsme et la brutalité de ceux qui revendiquent le droit à la violence au nom de Freddie Gray doit cesser […]. Ce qui se passe, maintenant, dans les rues, est un affront à la mémoire de cet homme et une diminution de l’essence de la leçon morale qui sous-tend sa mort inutile. Si vous ne pouvez pas rechercher réparation et demander des réformes sans une brique à la main, vous risquez de gâcher ce moment pour nous tous à Baltimore. Faites demi-tour. Rentrez à la maison. S’il vous plaît ».

    C’est toujours irritant quand un Blanc, riche, dans la force de l’âge, sermonne de jeunes noir-e-s sur ce qu’elles et ils devraient faire. En d’autres termes, si vous aviez dit deux semaines plus tôt, en pleines échauffourées causées majoritairement par des Blancs de Baltimore, que le manager de l’équipe de base-ball des Orioles, Buck Showalter, se montrerait plus à son avantage que David Simon, je pense que beaucoup auraient été surpris. Mais ses commentaires ont également révélé beaucoup plus que ce qui était prévu. L’idée que David Simon, salué comme quelqu’un d’attentif à la rue de Baltimore comme personne depuis HL Mencken, puisse assister à ce qui se passe dans le Baltimore de 2015 et ne pas voir les mouvements sociaux et l’organisation derrière la colère, me fait me demander s’il a vraiment « cerné » quelque chose lors de la production de la série. Que David Simon puisse dire aux gens avec des briques dans les mains de « rentrer à la maison », sans un mot de condamnation de la violence déployée par la police, m’a fait me souvenir de mon ami Dashon, de Baltimore, qui m’a dit qu’il ne regarderait jamais The Wire parce qu’il croyait que ce serait de la « propagande pro-flics » [“copaganda”], car la série a été créée non seulement par Simon, mais aussi par un agent de police de longue date de Baltimore, Ed Burns.

    Maintenant, je ne peux m’empêcher de me rappeler tous mes moments préférés de The Wire à travers une lentille qui me fait me demander si le show n’était pas à la fois trop mou sur la police et incroyablement dédaigneux sur la capacité des gens à s’organiser pour un vrai changement. Dans la saison qui a eu lieu dans les écoles publiques, où étaient les organisateurs étudiants, les débatteurs urbains, et les militants enseignants que j’ai rencontrés le mois dernier ? Dans la saison sur les syndicats, où étaient les syndicalistes noirs comme les marcheurs de UNITE/HERE qui étaient, dans l’indifférence générale, au cœur de la marche du samedi 02 mai ? Dans la saison sur la guerre contre la drogue et « Hamsterdam », où étaient les gens qui se battent réellement pour la légalisation ? Dans les histoires qui concernent la police, où étaient les personnes qui sont mortes entre leurs mains ? Tout cela révèle l’audace, et franchement le luxe, que révèle le pessimisme de David Simon. Peut-être que ce pessimisme, de même que la violence grisante, a créé comme l’a écrit Jamilah Lemieux dans Ebony, un spectacle ancré dans le voyeurisme de la « douleur et la mort noire » pour un public blanc libéral qui a « pleuré Stringer Bell, mais pas Freddie Gray ».

    Je ne dis pas que l’art doit se conformer à une vision politique utopique de la lutte comme certaines grossières productions staliniennes. Mais je pose une question que je ne me posais pas avant : pourquoi celles et ceux qui luttent pour un meilleur Baltimore sont invisibles pour David Simon ? Je ne parle pas de celles et ceux qui se battent au nom de Baltimore – les enseignant-e-s (souvent blanc-he-s), les travailleurs sociaux et les flics débonnaires qui sont au cœur de The Wire – mais celles et ceux qui luttent pour leur propre libération ? Pourquoi The Wire était rempli de sauveurs et vide de personnes qui essaient de se sauver ? Et si ces forces étaient invisibles à David Simon, ne devrions-nous pas revoir à la baisse la louange faite à la série de « plus grand feuilleton américain de télévision » (Variety!) et à la place la voir pour ce qu’elle est : juste une série policière ? Il n’y a pas de honte à cela. Je vais même l’appeler la plus grande série policière jamais réalisée, une série policière avec des dialogues brillants, des performances inoubliables, et plus de rôles en trois dimensions pour les acteurs noirs que 99% de ce qui sort de Hollywood. Mais juste une série policière, quand même.

    Après avoir lu des histoires comme celles-là, je crois que j’en ai assez pour le moment de séries policières. Il y a un passage de la Bible qui dit : « Quand j’étais enfant, je parlais, je pensais et raisonnais comme un enfant. Mais quand j’ai grandi, j’ai mis de côté les choses enfantines ». A la lumière du soulèvement à Baltimore, le pessimisme de The Wire me semble enfantin, et je vais le ranger pendant un certain temps. Je pourrais la revoir à l’avenir, peut-être au milieu d’un moment politique plus morne. Mais ce moment n’est pas maintenant. Baltimore en 2015 nous montre que nous pouvons faire plus que de rendre simplement compte des outrages imposés par les structures de pouvoir enracinées urbaines, nous pouvons les défier. David Simon devrait écouter les gens qui sont engagés dans ce projet collectif. Comme l’a dit Cutty, « La partie a changé ».

    Cet article a 9 commentaires

    1. Brillant article. J’ai beaucoup, beaucoup aimé cette série, de loin ce que la télé peut nous offrir de mieux. Et pourtant… il semblerait que vous ayez raison, c’est une série policière, une série qui veut peindre une ville mais qui ne traite pas de certains sujets. Je me demande simplement : peut-on demander à une série d’être une série totale? Je ne sais pas. En tous les cas, je n’avais pas eu connaissance des propos de D. Simon, et je trouve cela choquant. Merci pour votre article

    2. Encore faut-il se poser une question: les récents événements amèneront-ils un quelconque changement ? J’ai bien peur que non… et c’est là tout le génie de David Simon et de The Wire: il a su peindre avec excellence le tableau qui veut que malgré les nombreuses luttes (parsemées, c’est un fait…) qui soulèvent de l’espoir, le couvercle se referme à la fin de chaque saison, laissant les choses reprendre leur cour naturel…

    3. L’article me fait me poser une question à mon tour : « pourquoi reconsidérer une œuvre à cause d’un fait divers d’actualité ? »
      La série se place dans un contexte, qui est celui du début des années 2000, donc les auteurs y font probablement opérer des mécanismes qu’ils ont analysés dans les années 90 en réalité. Dans ces conditions, quelle est la pertinence de confronter cette série à des évènements de 2015 ?
      Les années 80-90 ont été baignées par l’individualisme du libéralisme prêché de toutes parts à l’époque, rien de choquant à ce que ça se retranscrive dans la société civile et dans le corps policier à mon sens. Or, depuis la fin des années 2000 les choses bougent, les USA ont connu le mouvement Occupy, l’Europe a connu les Indignés, … Les gens se gèrent de plus en plus, et se rassemblent, s’émulent. L’auteur l’a ressenti à Baltimore, mais c’est le cas partout dans le monde il me semble. Et pour des sujets aussi divers et variés que notre monde en connait.
      Cette série est pour moi le reflet de son époque, en plein changement, des changements rapides. Évidemment qu’il devait exister des personnes actives et organisées, mais peut-être marginales à l’époque. L’objet de The Wire est de démonter les « grandes institutions », elles n’en étaient pas à l’époque je pense. Une version actuelle pourrait difficilement passer à côté, je le consède.

      Pour finir, les propos cités de M. Simon me confirment que la vieillesse est un naufrage et que l’on devrait s’abstenir de donner la parole aux vieilles gloires. (http://www.huffingtonpost.co.uk/2015/05/01/kanye-west-paul-mccartney-john-lennon_n_7187418.html)

    4. Bonjour et déjà bravo pour votre article il est très bien écrit et très édifiant.
      Je voulais tout de même prendre la défense de Simon bien que ses propos vis-à-vis des évènements récents m’ont également parus paternalistes et peu pertinents.
      Par rapport à l’invisibilité des mouvements populaires dans la série, il faut peut être replacer la série dans son contexte, dans le début des années 2000. Les organisations, groupes, etc. qui existent aujourd’hui n’existaient peut-être pas à l’époque ? (je n’en sais rien j’habite très, très loin de Baltimore mais je me pose la question). Comparer la ville d’aujourd’hui au travers de la série qui date d’il y a 10 ans est peut-être maladroit. Le contexte de l’époque a sans doute joué en faveur du pessimisme que Simon a pu éprouver.
      J’en veux pour « preuve » la dernière série du créateur : « Treme ». C’est une œuvre bien plus optimiste que « The Wire » qui, il me semble, prend en compte les initiatives populaires, les rassemblements, la solidarité. Je vois dans « Treme » l’espoir des changements que peuvent apporter les regroupements d’individus.
      Simon a donc, je pense, évolué, et son pessimisme confortable s’est, il me semble, atténué. ce qui n’empêche, encore une fois, ses propos du 27 avril d’être idiots et votre article d’être bienvenu.

    5. Cette série à 10 ans. Quant aux personnages qui essaient de s’en sortir, il y a Bubbles, Cutty, Pooh…

    6. Un autre article, très fouillé et documenté, qui va dans un sens assez proche de l’analyse de cet article, et qui compare justement la vision de Baltimore à travers The Wire et à travers les militants de Street Voice

      http://www.archyves.net/html/Blog/?p=4646

    7. Merci pour cet article. Cela dit, lire toutes les deux lignes des trucs comme « blanc-he-s » c’est vraiment relou. Bien cordialement.

    8. J’adore Breaking Bad

      1. Mais très bon article, merci!

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