Restaurant « Le Cénacle » : nous devons parler de l’islamophobie structurelle

Le scandale du racisme aujourd’hui ne tient-il pas surtout à la manière dont le terme est communément défini et compris ? En en faisant une simple affaire de préjugés intentionnels que des personnes entretiennent envers un groupe d’individus, on a réduit le racisme à sa plus simple expression. Et évacué du même coup les questions structurelles, celles liées au privilège blanc, etc.

Une définition aussi pauvre, qui s’attache aux conséquences plutôt qu’aux causes, permet d’identifier et de pointer du doigt les personnes – décrites comme mauvaises et marginales –qui seraient réellement des racistes. Pour elles, leur xénophobie ne fait aucun doute et appelle une condamnation morale ferme, voire des poursuites judiciaires.

C’est la situation dans laquelle se trouve actuellement le patron du restaurant « Le Cénacle » à Tremblay-en-France (93), qui a refusé de servir Myriam et Sarah, deux musulmanes qui portent le hijab. Devant une clientèle indifférente, il a affirmé que son établissement est « anti-islam », avant d’assimiler l’ensemble des musulmans à des terroristes et d’intimer l’ordre aux deux femmes de quitter l’établissement.

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Un comportement choquant, d’une grande violence pour celles qui se sont vues insulter publiquement et pour qui une banale sortie au restaurant a viré au calvaire, avec intervention des forces de police. Mais ce qui nous parait aujourd’hui presque aussi choquant, c’est le concours d’indignation hypocrite auquel donne lieu cet événement chez celles et ceux qui ont pourtant fait de la stigmatisation des musulman-e-s leur fonds de commerce.

On a vu par exemple l’actuelle ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes (sic) réclamer des sanctions contre le restaurateur, coupable d’un comportement jugé « intolérable ».

Une intervention surprenante de la part de celle-là même qui faisait étalage au micro de J-J Bourdin de ses aptitudes islamophobes et négrophobes, en matière de banalisation de crime contre l’humanité, de révisionnisme historique, de sexisme et fémonationalisme :

« Il y a des femmes qui choisissent [de porter le foulard], il y avait aussi des nègres afr.., des nègres américains qui étaient pour l’esclavage. (…) Je crois que ces femmes sont pour beaucoup d’entre elles des militantes de l’islam politique. Je les affronte sur le plan des idées et je dénonce le projet de société qu’elles portent. Je crois qu’il peut y avoir des femmes qui portent un foulard par foi et qu’il y a des femmes qui veulent l’imposer à tout le monde parce qu’elles en font une règle publique ».

MARI1012_001.pdfEt que dire d’un hebdomadaire comme Marianne qui y est allé lui aussi de sa condamnation, qualifiant la scène filmée par l’une des protagonistes de « vidéo de la honte ». Cette même honte qui ne semble jamais étouffer un magazine qui a fait de l’islam une obsession et qui consacre dans son numéro de la semaine sa « Une » et un dossier spécial à « ces femmes qui ont dit non à l’islamisme ». Une couverture sur laquelle ne figure aucune femme voilée, preuve s’il en était qu’islamisme et voile sont synonymes.

A l’hypocrisie de ces condamnations, vient s’ajouter le malaise ressenti face au tollé provoqué par les propos du restaurateur, alors que dans la même semaine les responsables politiques – de Mélenchon à Valls, de Fillon à Sarkozy – ont multiplié les déclarations fracassantes sur l’islam et les musulman-e-s, sans pour autant susciter de telles réactions.

Car après tout, le restaurateur n’a fait qu’exprimer de manière plus directe et crue ce que des journalistes, experts en expertise et politiques assènent en continu depuis des années et avec à peine plus de nuances. Cela, des habitants de Tremblay partis directement à sa rencontre dès le lendemain de l’incident n’ont pas manqué de lui rappeler.

Voilà sans doute ce qu’une partie de l’opinion reproche à ce monsieur : manquer de distinction et ne pas avoir mis les formes en exprimant son islamophobie. Et c’est pourquoi il se retrouve aujourd’hui poursuivi quand d’autres – qui bénéficient d’espaces d’expression sans équivalent – jouissent d’une impunité totale, construisent des carrières et engrangent de substantiels profits grâce à l’islamophobie.

Car en matière de condamnation du racisme, la classe joue à plein. Nous devons donc tout à la fois dénoncer les propos tenus par le patron du Cénacle, exprimer notre soutien aux sœurs insultées publiquement, et prendre soin de ne pas cautionner un système qui organise l’impunité des un-e-s et permet de discréditer et de poursuivre en justice les autres, surtout quand ces autres ne sont que de simples « anonymes ».

Un système qui, par exemple, condamne à de la prison ferme un couple qui a tiré sur des jeunes rassemblés pour la rupture du jeûne du ramadan à Aigues-Mortes (Gard), mais couvre totalement les policiers qui ont tiré et mutilé avec leur lanceur LBD des musulmans qui revenaient de la mosquée lors du ramadan 1435 (2015).

L’affaire du Cénacle est malheureusement de celles qui offrent à certains un exemple de « vrai racisme » qu’ils peuvent condamner bruyamment et dont ils peuvent se distancier. Mais dans une société structurée en profondeur par le racisme (et son déni), l’existence d’un consensus pour pointer d’un doigt accusateur le racisme avéré d’un individu, devrait nous paraitre éminemment suspecte.

Cela devrait attirer notre attention non sur ce que l’opprobre presque unanime désigne, mais sur ce qu’il masque. C’est-à-dire sur toutes les forces sociales, politiques et économiques qui perpétuent l’inégalité raciale.