Rio 2016 : les Jeux de la faim

Les Jeux olympiques : un événement sportif où des exploits athlétiques retentissants sont effectués dans des enceintes magnifiques, offrant certains des plus beaux sites architecturaux. Ces jeux se tiennent cette année dans une ville pittoresque, inondée d’apparat international ampoulé et d’une litanie de marques de firmes multinationales. Littéralement fête du sport, les Jeux olympiques sont à la fois une occasion merveilleuse et augurent de choses terrifiantes, un avertissement de la ruine financière, de cauchemars d’infrastructures, de spectacles fantastiques et de moments émouvants.

Pour chaque record établi ou médaille gagnée, il y aura des dommages collatéraux pour les gens qui vivent dans la ville hôte, et d’immenses stades de type éléphant blanc pour perpétuer le prestige de telles compétitions. Envisagez le parcours jusqu’aux Olympiades de 2016. La question n’est pas tant est-ce que Rio est prête, mais plutôt, comment les habitants de Rio de Janeiro arrivent-ils à faire face aux Jeux, en plus de tout ce qui se passe déjà ?

Il n’y a pas de réponse simple à cette question. Depuis la Coupe du monde 2014 – qui a eu un effet préjudiciable sur le pays – la crise politique et sociale qui frappe le Brésil n’a jamais cessé. L’économie autrefois florissante du Brésil a fortement décliné, et se trouve au milieu de sa pire récession depuis plus de trente ans, en partie à cause de la baisse du prix du soja, de l’huile et du minerai de fer, trois des principales exportations du Brésil.

Le chômage a atteint 9% l’an dernier et devrait atteindre deux chiffres cette année ; l’inflation est de 10,7% (le taux le plus élevé depuis 12 ans) ; et les économistes prédisent que le PIB du Brésil va continuer à se contracter cette année de 3,4% (en plus de la baisse de 3,8% de l’année précédente), ce qui a fait de 2015 la pire performance économique annuelle au Brésil depuis 1981.

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Sao Paulo, 16 mars 2016 (Photo AFP)

L’actuelle (du moins, pour le moment) présidente mise en accusation Dilma Rousseff, a fait les frais de la colère du public brésilien, passant d’une élection d’octobre 2014 gagnée de peu, à un sondage récent dans lequel 63% des personnes interrogées estiment que son régime est « mauvais ou terrible ».

D’après ce que j’ai pu recueillir sur Twitter auprès des Brésilien-ne-s qui défendaient Rousseff, la procédure de mise en accusation est ressentie davantage comme un coup d’Etat, la corruption n’ayant ni cessé ni démarré avec Rousseff ou son administration. La corruption est endémique dans les organismes gouvernementaux du Brésil. 37 des 65 membres de la commission de mise en accusation font face à des procédures pénales pour des faits de corruption ou d’autres infractions graves. 303 des 513 membres de la chambre basse du Congrès du Brésil font l’objet d’enquêtes pour grande criminalité ; 49 des 81 sénateurs brésiliens font également l’objet d’enquêtes.

Les crimes varient de l’esclavage à l’homicide, et comme de nombreux citoyens ont appuyé la mise en accusation de Rousseff pour des raisons différentes de celles retenues contre elle, vous comprenez pourquoi les défenseurs de Rousseff ont dès le départ jugé la mise en accusation malhonnête.

Cela ne comprend même pas l’affaire Petrobras, le plus grand scandale de corruption que le Brésil ait jamais connu, où les cols blancs de Petrobras (comprenez : les administrateurs) ont créé en secret un cartel pour contrôler les enchères sur les propres contrats de l’entreprise et ont volontairement gonflé les prix, laissant un excédent de trésorerie à hauteur de 5,3 milliards $ à distribuer au personnel corrompu et aux politiciens qui participent à ce racket. Il est intéressant de noter que Petrobras appartient à l’Etat, ce qui explique pourquoi les politiciens impliqués, comme le président de la Chambre Eduardo Cunha – celui qui mène la campagne pour attaquer Rousseff – risquent de longues peines de prison si leur responsabilité est établie. Cunha a déjà été mis en examen et pourrait être condamné à un maximum de 184 ans de prison s’il était reconnu coupable.

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(Photo Andre Penner / Associated Press)

Tout cela constitue la pointe immergée de l’iceberg. Dans le cadre des préparatifs de la Coupe du monde 2014 de football et des Jeux olympiques de Rio, les législateurs du Brésil ont utilisé à dessein l’état d’exception dans lequel se trouve le pays pour commettre de brutales violations des droits de l’homme. 77 000 personnes ont été expulsées de force de leurs maisons et poussées vers de grands ensembles publics à l’extérieur de la ville. Beaucoup ont été déplacé-e-s contre leur gré.

La brutalité policière est endémique. Selon le rapport 2015 d’Amnesty International, 16% de tous les homicides enregistrés ont été commis par des agents de police en service au cours des cinq dernières années à Rio, et ces cas font rarement l’objet d’investigations. A Rio, 645 personnes ont été tuées par des agents de police en 2015, contre 416 en 2013. Human Rights Watch a publié un rapport montrant que les meurtres de la police sont à un taux de 3,9 pour 100 000 personnes.

Le résultat de ces expulsions décidées par l’État, de la privation continue des droits des pauvres, et de la perpétuelle « guerre contre la drogue » au Brésil, est que de 2010 à 2013 la majorité des victimes sont des jeunes hommes noirs âgés aussi bien de 29 ou de 15 ans. En 2015, Eduardo de Jesus Ferreira, 10 ans, a été abattu sur le pas de sa porte par la police militaire dans la favela d’Alemao. Quand sa mère a affronté les officiers, l’un d’eux a pointé son fusil sur sa tête et lui a dit : « Tout comme j’ai tué ton fils, je pourrais aussi bien te tuer parce que j’ai tué un fils de bandit ».

Même les agents et les pompiers de police brésiliens ont protesté, en raison d’un manque de financement fédéral, en mettant leurs départements respectifs sous une pression croissante. Cependant, les législateurs au Brésil sont restés impassibles, approuvant un plan de sauvetage fédéral d’un montant de 850 millions de dollars afin d’assurer les services essentiels pour les Jeux.

En l’état, la ligne ferroviaire reliant les sites et le centre-ville reste inachevée, l’eau polluée dans la baie de Guanabara – le site des épreuves de voile – demeure une préoccupation majeure (une enquête d’Associated Press a conclu que trois cuillères à soupe d’eau de la baie induisaient une probabilité de 99% d’attraper une infection). Avec les déchets humains, l’huile (merci Petrobras), les corps des personnes et des animaux morts, et les plages qui l’entourent, ce sont de super bactéries résistantes aux médicaments qui grouillent.

Tout comme lors de la Coupe du monde 2014, les habitant-e-s de Rio – et du Brésil en général – sont de nouveau balayés sous le tapis et rendus invisibles pour donner au reste du monde l’impression que tout va bien. On peut se demander si l’allure et la gloire que les Jeux peuvent apporter à une région valent vraiment les frais engagés et les dommages causés.

Les législateurs du Brésil ont fait des efforts énergiques pour garder leurs propres citoyens à l’écart des zones que les touristes et supporteurs fréquenteront, exacerbant les problèmes déjà existants dans la région, en particulier pour les populations pauvres et racisées. Les préoccupations que j’ai détaillées ne sont pas celles dont les touristes auront à se soucier et sont seulement réservées aux gens qui vivent sur place.

Robert Muggah, directeur de recherche à l’Institut Igarapé, a déclaré à International Business Times : « Si vous êtes jeune, chômeur, de sexe masculin et noir; et si vous venez d’une zone à faible revenu ou d’une favela, les Jeux olympiques sont une très mauvaise nouvelle pour vous. Si vous êtes Blanc, de classe moyenne ou riche, et êtes étranger, vous allez probablement vous sentir aussi en sécurité que dans une ville du Nord-Est des États-Unis ».

Theresa Williamson, directrice et urbaniste de Catalytic Communities, a exprimé des sentiments similaires : « Malheureusement, l’accent mis sur un grand nombre de ces questions dans la presse internationale – à savoir, « les touristes/visiteurs sont-ils en sécurité ? » – est sans objet. Nous devrions profiter de la visibilité générée par les Jeux et faire pression sur les autorités pour rendre la ville sûre et saine pour ses habitant-e-s ».

Les Brésilien-en-s – et de manière disproportionnée les plus pauvres et les personnes racisées – souffrent tandis que l’attention a été orientée vers le bien-être des visiteurs, plutôt que vers des moyens mis dans de nouveaux programmes sociaux et ceux déjà existants, afin d’aider les marginalisé-e-s au Brésil. Tout cela n’a rien de surprenant compte tenu de la façon dont nous, en Occident, sommes habituellement centrés sur nous-mêmes et nos préoccupations, pour que nous puissions juste passer du bon temps chez d’autres sans aucune pensée pour les personnes hébergeant la fête.

Même les discours sensationnalistes sur le virus Zika oublient que beaucoup plus de personnes contractent la fièvre dengue en lien avec des maladies transmises par les moustiques, mais qu’il n’y a pas eu de réponse ferme des autorités sanitaires ou des législateurs pour freiner la propagation, en dépit du fait que 288 personnes au Brésil sont mortes à cause de la fièvre dengue cette année seulement.

Je ne peux pas m’empêcher de me demander comment les gens vivent dans les endroits qui accueillent mes événements préférés. Je veux voir Usain Bolt illuminer la piste, mais je veux aussi voir s’arrêter les brutalités policières au Brésil. Je veux voir Gabby Douglas et Simone Biles déchirer en gymnastique, mais je veux aussi voir la baie de Guanabara nettoyée de sorte que les pêcheurs puissent y travailler en paix et que la vie des activistes environnementaux qui les aident ne soit pas en danger.

Nous ne pouvons laisser personne – politicien-ne ou grands médias – effacer la situation brésilienne juste pour que nous puissions avoir des moments de grandeur sportive pour échapper aux problèmes que nous avons à l’intérieur de nos propres frontières.

Dans le cas contraire, les Jeux olympiques pourraient aussi bien être les jeux de la faim [The Hunger Games], dépendant uniquement de qui vous êtes et d’où vous venez.

Notes

Source : Media Diversified.
Traduit de l’anglais par I.C, pour Etat d’Exception.