« Comment écrire alors que ton imaginaire s’abreuve, du matin jusqu’aux rêves, à des images, des pensées, des valeurs qui ne sont pas les tiennes ? Comment écrire quand ce que tu es végète en dehors des éléments qui déterminent ta vie ?
Comment écrire, dominé ?
 »

Patrick Chamoiseau, Ecrire en pays dominé.


Comment écrire, créer, composer, quand on est un Arabe, spécialement algérien, né et socialisé en France, et que l’on a depuis l’enfance ingéré les récits, mythes et valeurs dominants de la société française ?

Tel est le défi qu’a du relever Mohamed Hamidi au moment d’entreprendre la réalisation de son premier long métrage, Né quelque part. Malgré certains plans très réussis, une mise en scène et une direction d’acteurs plutôt abouties, ainsi qu’une volonté affichée de traiter le sujet avec tendresse, afin de rendre hommage à la figure du père immigré, le réalisateur a échoué à interroger la domination silencieuse et insidieuse qui loge à l’intérieur même de ce qu’il est. De ce que nous sommes.

Au lieu de déceler l’influence que le processus d’intégration/acculturation exerce sur son écriture, d’interroger les effets de ce processus sur sa propre création, Mohamed Hamidi a épousé jusqu’à la caricature les présupposés du mythe républicain de l’intégration.

« Moi, en Algérie ? »

Bien que la majeure partie de l’intrigue se déroule en Algérie, Né quelque part est d’abord un film sur la France et l’ « intégration ». Si l’Algérie est présente à l’écran, c’est presque par hasard. Car elle est traitée quasi exclusivement sous l’angle du manque : manque d’intimité, de mixité, de légalité, de structures (politiques, économiques, sociales), de maturité politique pour faire valoir ses droits… L’Algérie, c’est une France à laquelle il manque tout. Elle n’existe qu’en tant que version mutilée de l’ancienne puissance coloniale.

D’autant que les scènes censées se situer en Algérie ont en réalité toutes été tournées au Maroc. Les alentours de Marrakech ont servi de décor pour la région de Tlemcen et Casablanca à fait office d’Oran. Si on ajoute à cela l’accent marocain très marqué de nombreux acteurs, en premier lieu celui de Jamel Debbouze, la crédibilité du récit en Algérie est proche du néant.

affiche-l-italienC’est à Tewfik Jellab qu’est confié le rôle principal du film. Celui de Farid, chargé par son père souffrant d’aller en Algérie régler un contentieux administratif qui oppose la famille à l’Etat algérien. « Moi, en Algérie ? Pourquoi tu veux que j’aille là-bas, j’parle même pas l’arabe ? ». Comme dans le film L’Italien, il faut un père à l’article de la mort pour que le fils se rapproche contraint et forcé de la culture familiale.

Les parents de Farid sont du genre « tradi », pratiquants. Ils ne parlent pas un mot de français et habitent une modeste HLM dans une quelconque cité-dortoir de France. Leurs enfants, Farid en tête, ne parlent en revanche pas un mot d’arabe, ne pratiquent pas l’islam, n’écoutent pas de musique arabe (jugée « blédarde »), et ne vont jamais au pays. Une situation qui peut bien entendu exister en pratique et qu’il ne s’agit pas de juger ici.

En revanche, on peut – et on doit – se demander comment une telle perte de l’identité arabe, berbère, musulmane, maghrébine, a-t-elle été possible en si peu de temps, en l’espace d’une génération seulement ? Comment pareille acculturation/intégration, pareille coupure générationnelle, peuvent-elles exister sans provoquer d’importants dommages pour soi et son entourage ?

Farid et son père - Né quelque partCes problématiques auraient sans doute mérité davantage d’attention que les quelques scènes du début, de la part d’un réalisateur qui a choisi de nous présenter tout cela comme allant parfaitement de soi. C’est pourtant sur cette question de l’ « intégration » que réside selon nous tout l’intérêt du film. plus que sur celle du regard – forcément tronqué – qu’un Arabe archi « intégré » porte sur l’Algérie lors de son premier voyage au pays.

« Intégration » et rapport au pays

Mais les deux questions sont en réalité totalement liées. On se souvient de l’insistance d’Abdelmalek Sayad sur la nécessité de ne pas séparer « émigration » et « immigration », qui sont « deux faces indissociables d’une même réalité ». Dans le même sens, l’ « intégration » et la relation au pays d’origine constituent elles aussi deux faces indissociables d’une même réalité.

Les rapports – souvent conflictuels – que les personnes d’origine algérienne entretiennent avec l’Algérie se nouent en réalité autour des rapports tout aussi conflictuels qu’entretient la France avec l’Algérie. Pour le dire autrement, si des Algérien-ne-s installé-e-s en France ont un « problème » avec l’Algérie, y vont si peu, c’est bien parce que la France elle-même a un problème avec ce pays. En grandissant en France, beaucoup d’enfants d’Algérien-ne-s intègrent littéralement cette relation conflictuelle.

C’est une évidence que l’on a tendance à oublier : pour les immigré-e-s algérien-ne-s et leurs enfants, le rapport au bled ne se joue pas uniquement de l’autre côté de la méditerranée lors de courts séjours estivaux. Ce rapport à l’Algérie se joue d’abord et avant tout ici, en France. Avec la part d’Algérie présente en permanence au sein de l’Hexagone.

Dans le film, le regard distant que porte Farid sur le pays de ses parents est totalement lié à celui – tout aussi distant – qu’il porte sur la plupart des immigré-e-s, des mecs et meufs de quartier, des musulman-e-s, auxquels ils n’a aucune envie de ressembler et dont il se démarque constamment. Les blédards caricaturaux que dépeint le réalisateur font écho aux mecs de quartier tout aussi caricaturaux que l’on voit au début du film.
Né quelque part - Mohamed HamidiLors des différents entretiens qu’il a pu accorder aux médias ou durant les présentations du film avant sa sortie en salles, comme celle qui s’est tenue au cinéma Le Prado à Marseille, et à laquelle nous avons assisté, Mohamed Hamidi a répété à maintes reprises son souhait de « voir l’Algérie se moderniser », de la voir « enfin reprendre pied avec la modernité », après des années difficiles. Cette modernité qu’il appelle de ses vœux en Algérie est l’équivalent de l’ « intégration » qu’il prône pour les Algérien-ne-s en France. Dans les deux cas, la modernité, c’est l’Europe. Dans les deux cas, l’Algérie et les immigré-e-s sont voués à s’occidentaliser ou à disparaitre.

Archaïsmes musulmans

On découvre donc sans surprise que le réalisateur porte dans son film un regard peu amène sur l’islam et les musulman-e-s, bien qu’il ne soit question de religion qu’à de très rares moments.

Dans l’une des premières scènes, on voit deux gars discuter en bas d’une tour, au quartier. « Elles sont bien tes baskets. Ouais, je les ai tapées à la Mosquée de Paris ! ». On les voit ensuite totalement déstabilisés par le physique de la petite sœur de Farid, qui, selon eux, « a bien grandi ».

Dans une autre scène, tournée cette fois à Paris, Audrey demande à son fiancé, Farid : « C’est vrai que les rebeus sortent avec des Blanches pour s’amuser, puis se marient avec des Arabes ? ». Elle prend ensuite son châle et le met sur la tête comme s’il s’agissait d’un hijab. « T’aimerais me voir porter le voile, comme ça ? ». Terriblement gêné, Farid lui ordonne d’enlever immédiatement le châle de sa tête : « Arrête-ça, on va me prendre pour un intégriste ».

Et une fois au pays, une scène donne à voir Farid attendant devant la mosquée du village que la prière se finisse pour parler aux anciens. Il ne fait pas la prière, ne pose jamais aucune question sur la religion et on ne le voit même jamais aborder le sujet avec qui que ce soit dans le film. L’islam, au même titre que la plupart des traits culturels de ses parents, ne l’intéressent pas plus que ça.

Prises isolément, ces trois scènes ne disent pas grand chose. Mais quand on sait que les seules références à l’islam dans le film sont celles-ci, et que toutes sont négatives, cela crée nécessairement un effet de focalisation que le réalisateur ne peut ignorer. Soit l’islam est abordé avec un minimum de sérieux, soit la question de la religion est totalement ignorée.

Marianne, la France, et le racisme en uniforme

duboisTout au long du film, le réalisateur tente de préserver autant que possible l’image de la France. Ainsi, les Blancs ne sont racistes que dans l’exercice de leur profession. Comme dans Mohamed Dubois ou encore Hors-la-loi, seul-e-s les porteurs d’uniforme peuvent être racistes. Et lorsqu’un cousin du bled demande à Farid s’il existe un racisme anti-Arabes en France, il lui répond « Oui, mais uniquement durant les élections ».

Cette volonté de véhiculer une image positive de la France se matérialise à l’extrême dans le personnage d’Audrey, la fiancée de Farid. Elle occupe une place démesurée dans le film. Pas tant par sa présence à l’écran, mais par les vertus dont elle est parée : généreuse, combative, accomplie professionnellement, aimante, tolérante, solidaire… Audrey est la femme française moderne au grand cœur. Elle est, véritablement, Marianne. Et comme il s’agit du seul personnage blanc d’importance, là aussi l’effet de focalisation est total.

D’autant que le pendant algérien d’Audrey, « la belle Samira », est un personnage totalement sacrifié par le réalisateur, qui ne lui donne jamais la parole et la limite à quelques apparitions furtives. Samira n’est guère plus qu’un corps érotisé/exotisé. Un corps d’autant plus disponible que Samira est promise depuis l’enfance à Farid, qui n’a aucun effort à faire s’il souhaite s’unir à elle.
Né quelque part - SamiraLors de l’avant-première à Marseille évoquée plus haut, Mohamed Hamidi a eu l’occasion de redire toute l’importance qu’il accordait au personnage d’Audrey, qu’interprète Julie De Bona. On le comprend. Car sans elle, s’imagine Hamidi, le film serait taxé de « communautariste ». En France, les Arabes ne pourraient parler de leur histoire intime qu’à la seule condition de blanchir un peu le tableau familial.

C’est le propre d’une communauté dominée que de croire que nous n’aurions le choix qu’entre nous blanchir ou disparaitre.

Alger, le 26 juin 2013.