La plus grande bataille de tout groupe opprimé dans une société raciste, c’est la bataille pour reconquérir identité et mémoire collectives. Au niveau de la culture, le racisme vise à dénier aux populations d’origine africaine, amérindienne, asiatique et latino leurs propres voix, leurs propres histoires et traditions. De la position avantageuse du racisme, les Noirs n’ont aucune « histoire » qui mérite d’être racontée ; le récit principal tissé dans la hiérarchie nationale des préjugés, privilèges et du pouvoir blancs, constitue la seule expérience légitime bonne à savoir.

Frantz Fanon dans Peau noire, masques blancs fait le constat que le plus grand triomphe du racisme, c’est quand les Noirs perdent le contact avec leurs propres culture et identité, cherchant à transcender leur condition d’opprimés en tant qu’ « autres » en devenant quelque chose qu’ils ne sont pas. Sous le colonialisme et les lois ségrégatives Jim Crow, les personnes d’ascendance africaine ont été constamment mises sous pression de se conformer aux stéréotypes racistes tenus à leur encontre par la société dominante. Certains ont succombé à cette pression, adoptant le masque de « Sambo » afin de survivre, ou de faire en sorte que la vie de leurs enfants aille de l’avant. D’autres se sont sacrifiés pour atteindre un idéal plus élevé, la bataille pour revendiquer leur humanité et leurs propres traditions culturelles, et pour bâtir des communautés fondées sur l’intégrité des vérités propres à chacun. La connaissance de la noirceur [blackness] ne peut être trouvée dans la génétique, et n’est qu’indirectement liée à la couleur de la peau. Elle peut être trouvée en lien avec des symboles, des traditions vivantes et des histoires de résistance collective, de renouvellement et de transformation.

Nous vivons maintenant dans une époque où la ségrégation légale, le colonialisme et même l’apartheid ont été démantelés. Les panneaux « blancs » et « de couleur » [colored] dans le Sud et dont je me souviens si bien dans mon enfance, ont été mis à bas pour plus d’une génération. Peut-être n’est-il pas surprenant qu’un nombre croissant de notre peuple prenne négligemment pour acquises les victoires démocratiques réalisées – le droit de voter et d’occuper des fonctions électives, l’accès équitable à l’emploi, l’abolition de la ségrégation raciale des lieux publics, les opportunités dans l’enseignement supérieur à travers l’affirmative action – manquant de reconnaître que ce qui a été gagné au cours des siècles de luttes peut être enlevé. Bien qu’ils soient les premiers bénéficiaires de la lutte pour la liberté, ils s’en distancient. Ils sont arrivés à la conclusion erronée que ce qu’ils ont accompli l’était par leurs propres talents et efforts individuels. Et ils attaquent activement la thèse selon laquelle la noirceur, en soi et pour soi, ait une quelconque valeur culturelle, en dehors des effets édifiants de la blancheur [whiteness].

Debra DickersonDebra Dickerson, collaboratrice émérite à la New America Foundation, est un exemple de cette tendance malheureuse. Elle est l’auteure d’un nouveau livre, An American Story, qui affirme que « depuis longtemps les Noirs ont choisi de sortir de leur noirceur ». Dans une tribune libre publiée il y a quelques mois dans le Washington Post, Dickerson critique le projet de base de données d’ADN africaines de l’université Howard, pour tenter de lier les Noirs américains aux ancêtres africains. Pour Dickerson, la recherche sur l’ADN n’a de valeur que parce que « nous qui avons été escroqués de chaque lien avec le passé, sauf la couleur de peau, pourrons en savoir plus sur notre patrimoine (européen) ».

Dickerson n’a aucune patience pour les Afro-Américains qui s’identifient comme faisant partie de la diaspora africaine. « Un Nigérian qui émigre en Amérique en 2000 n’a pratiquement rien en commun avec les descendants d’esclaves américains […] » D’ailleurs, elle note qu’ « il y a peu de familles noires qui ne se vantent d’avoir des Blancs et des Indiens (tous chefs) dans leur lignée, et qui mentent sur combien il était difficile de faire dresser leurs cheveux « comme ça » sous le règne de l’Afro ».

A la fin de l’essai de Dickerson, dans un passage qui est tout à la fois confus et scandaleux, elle prétend que les Noirs états-uniens ne devraient pas « mépriser » les hommes blancs qui ont violé leurs aïeules. « Sans l’esclavage, il n’y aurait pas Jesse Jackson », insiste-t-elle, « pas de Leontyne Price », « Tiger Woods », « jazz ou gospel », et « pas de moi ». La NAACP devrait-elle arrêter sa campagne contre le drapeau de bataille confédéré, parce que c’est une part de « notre » héritage aussi ? Les descendant-e-s de celles qui ont été violées devraient-elles/ils trouver identité et sens pour eux-mêmes en allant vers une nouvelle appréciation des violeurs ? Dickerson confond la génétique avec la culture. Nous pouvons partager un lien génétique avec les propriétaires d’esclaves, mais leur seule contribution essentielle à notre identité historique a été la lutte que nous avons livrée contre eux. Nous ne partageons aucune morale et aucune histoire commune. Nous ne leur devons rien, sinon du mépris.

John McWhorterPlus académique dans le style, mais pas moins haineux de soi, est le récent livre Losing the Race: Self-Sabotage in Black America, par le professeur de linguistique de l’université de Californie, John H. McWhorter. Losing the Race fait valoir que l’affirmative action handicape les étudiant-e-s afro-américain-e-s, contribuant à un esprit d’ « anti-intellectualisme » noir et à un « complexe d’infériorité d’une grande portée », qui découragent l’apprentissage. « Au cours de mes années d’enseignement, déclare McWhorter, je n’ai jamais eu une étudiante qui disparait sans explication, ou qui échoue à un examen d’une manière qui m’a fait me demander comment elle a pu assister aux cours et faire si mal, qui n’ait pas été afro-américaine… »

L’argument principal de McWhorter est que les Noirs en tant que groupe ne sont pas préparés et indignes d’être admis dans des établissements de l’élite blanche. Les Étudiants Noirs de Berkeley, cependant, ne sont pas une perte totale. Aucun d’entre eux « ne serait mal à l’aise dans un bon restaurant » et la plupart « savent probablement quel vin va avec le poulet ». Néanmoins, ils ne peuvent évidemment pas rivaliser avec leurs homologues blancs et sont piégés par leurs « modes de pensée défaitistes ».

McWhorter admet que sa race l’a aidé à obtenir des bourses universitaires et à atteindre ses postes à l’université Cornell, et maintenant à Berkeley. Mais comme celui qui s’échappe d’un puits et tire vers le haut l’échelle derrière lui, piégeant les autres au fond, McWhorter cherche désespérément à se distancier de ses frères et sœurs opprimé-e-s. Le prix d’admission dans l’establishment blanc est de dénoncer les Noirs dans des termes stéréotypés. Et au final, Abigail et Stephan Thernstrom, qui ont vicieusement attaqué l’affirmative action dans America in Black and White, ont salué le livre de McWhorter comme étant « brillant ».

Dickerson et McWhorter sont des victimes culturelles de la bataille vieille de plusieurs siècles contre le racisme. Mais ce serait une erreur de conclure qu’ils sont des aberrations. La mort de la ségrégation légale, et l’explosion de la taille de la classe professionnelle managériale noire, créent l’espace politique pour l’émergence de Noirs qui veulent échapper à leur noirceur. Ils peuvent être préparés à dénoncer leur propre peuple afin de faire progresser leurs carrières, mais nous ne devons pas leur permettre de passer inaperçus ou incontestés. Pour déraciner le racisme, nous devons constamment nous rappeler que la première étape consiste à apprécier notre histoire et notre culture.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par S.B. pour Etat d’Exception.