Simone Manuel, le « burkini » et notre horizon raciste

Simone Manuel n’a beau avoir que 20 ans, ce jeudi soir dans le bassin olympique de Rio, sa victoire a convoqué l’histoire. Première nageuse afro-américaine à remporter un titre individuel dans une olympiade, elle a conscience que sa médaille dépasse le cadre purement sportif :

« [Cette victoire] signifie beaucoup de choses, en particulier avec tout ce qui se passe aujourd’hui dans le monde, avec les problèmes de violences policières ». USA Today, 11 aout 2016.

Simone Manuel n’a beau avoir que 20 ans, depuis son plus jeune âge elle a conscience d’être une Noire plongée dans une société qui proclame la supériorité de la blancheur et dévalorise les vies noires à un point tel, qu’il faille encore aujourd’hui se battre et affirmer haut et fort que ces vies comptent. Mais S. Manuel est heureusement trop jeune pour avoir connu l’époque – pas si lointaine – où les Noir-e-s étaient interdit-e-s de baignade en de très nombreux lieux.

L’époque où même une actrice et chanteuse de la trempe de Dorothy Dandridge, qui se produisait dans les shows des plus grands palaces des Etats-Unis, ne pouvait pas se baigner dans les piscines de ces mêmes palaces. On raconte qu’une fois, le propriétaire d’un de ces établissements a même fait vider la piscine, parce que Dandridge avait osé y tremper un orteil. C’est cette histoire que convoque avec elle la victoire de Simone Manuel. Et c’est à notre présent que nous renvoie cette même victoire.

Comment, en effet, ne pas faire le parallèle entre la ségrégation qui interdisait, entre autres choses, aux Noir-e-s de se baigner, et l’arrêté pris le 28 juillet 2016 par le maire de Cannes, qui interdit l’accès aux plages et à la baignade « à toute personne n’ayant pas une tenue correcte, respectueuse des bonnes mœurs et de la laïcité » ?

La tenue en question visée, on le sait, est celle que choisissent de porter des musulmanes à la plage, et qui peut prendre la forme d’une combinaison qui couvre toutes les parties du corps à l’exception du visage et des pieds, que l’on appelle communément (et maladroitement) le « burkini ». L’arrêté n’utilise pas ce terme, mais ne laisse planer aucun doute sur les communautés visées par cet interdit :

« Une tenue de plage manifestant de manière ostentatoire une appartenance religieuse, alors que la France et les lieux de culte religieux sont actuellement la cible d’attaques terroristes, est de nature à créer des risques de troubles à l’ordre public[1] ».

Qu’est-ce qui permet – sinon la race – de faire le lien entre des « attaques terroristes » et la tenue que portent des musulmanes durant leurs vacances estivales ? La motivation sécuritaire de l’arrêté n’est ici qu’un prétexte. Après tout, on n’a pas attendu la menace terroriste en France pour afficher des panneaux interdisant, par exemple, l’accès à la baignade « aux chiens et aux Italiens », « aux chiens et aux Arabes », « aux chiens et aux juifs » sous Vichy. C’était même parfois écrit en lettres majuscules géantes sur les murs à l’entrée des plages.

L’arrêté pris à Cannes, de même que la toute récente affaire dite du « burkini » aux Pennes Mirabeau[2], ont choqué bon nombre d’entre nous. Mais pour quelle raison exactement ? Parce qu’il s’agit d’énièmes manifestations d’une islamophobie devenue insoutenable ? Ou parce qu’on croyait le temps de la ségrégation révolu ?

Et d’une certaine manière, il l’est. Mais le racisme n’a pas pour autant disparu. Que ce soit aux Etats-Unis ou en France, la ségrégation légale (lois « Jim Crow », Code noir, Code de l’indigénat, etc.) a laissé place à un racisme à peine plus subtil. Un racisme qui prend la forme d’un racisme colorblind ou celle d’un racisme culturaliste respectable comme l’islamophobie.

Une islamophobie qui se manifeste d’ailleurs ces dernières années par l’édification d’un dispositif législatif contre les musulman-e-s, et en particulier les musulmanes, et dont la loi du 15 mars 2004 qui interdit le port du hijab à l’école est devenu la clé de voûte.

Sans tomber dans l’excès des discours catastrophistes sur l’inéluctable guerre civile qui vient, nous devons à tout prix nous débarrasser de cette idée d’un progrès tout aussi inéluctable de la société en matière de racisme, et qui ferait de la ségrégation ouverte une survivance du passé. Voilà pourquoi il nous faut rester vigilant-e-s, en mouvement, se soutenir les un-e-s les autres, en gardant toujours à l’esprit ces mots de Fanon :

« Une société est raciste ou ne l’est pas. Il n’existe pas de degrés du racisme. Il ne faut pas dire que tel pays est raciste mais qu’on n’y trouve pas de lynchages ou de camps d’extermination. La vérité est que tout cela et autre chose existe en horizon ».

Oui, tout cela existe en horizon. Car si on ne peut pas vivre en restant obsédé par le passé, l’ignorer totalement s’est souvent avéré dangereux.

Notes

[1] Saisi par trois associations, le juge des référés a validé ce samedi 13 aout 2016 l’arrêté du maire, en allant même plus loin dans la politisation de ses motivations, puisqu’il qualifie l’attaque de Nice d’« attentat islamiste » alors même qu’aucun élément ne permet à ce jour de qualifier ainsi cette tuerie de masse : « Dans le contexte d’état d’urgence et des récents attentats islamistes survenus notamment à Nice il y a un mois, l’affichage de signes religieux ostentatoires […] en l’espèce sous la forme de tenues de plage affichant leur religion, sont de nature à créer ou exacerber des tensions parmi les nombreux usagers du domaine maritime, de toutes confessions, qui fréquentent les plages de Cannes au mois d’août, et un risque de troubles à l’ordre public ».
[2] Les femmes et hommes politiques de la région, Stéphane Ravier (FN, maire du 13è et 14è arrondissements de Marseille) et Jacques Amiel (sénateur-maire des Pannes Mirabeau) ont pris position contre la réservation du parc aquatique privé Speed Water par deux associations (Smile 13 et AHSA), au motif qu’un dress code « pudique » (c’est la formule employée par les associations) était exigé pour participer à cette sortie. Devant la violente campagne raciste et les accusations de « communautarisme » et d’ « intégrisme » lancées contre ces associations et leurs dirigeantes, le gérant du parc a préféré faire machine arrière et annuler la réservation.