J’avais une idée plutôt claire de ce qu’allait être Django Unchained en apprenant quel studio allait le produire. C’était la Weinstein Company. La Weinstein Company avait déjà livré une bataille judiciaire (qui s’est soldée par un règlement à l’amiable) pour le droit de distribuer le film Precious, qui fut, à mes yeux, le pire film jamais fait sur le fait d’être Noir-e. Le nom de cette compagnie en haut de l’affiche de Django signifiait aussi que le film était orienté pour le grand public.

Bien qu’Allemand, le personnage du chasseur de prime joué par l’acteur Germano-Autrichien Christoph Waltz semble s’exprimer avec un accent British, qui est drôlement à la mode en ce moment dans les médias, si bien que la moitié du temps il me fallut des sous-titres pour comprendre ce que disait Piers Morgan. Le dentiste Allemand crève l’écran par son éloquence et son vocabulaire ingénieux, allant jusqu’à employer des contractions originales comme « shan’t » [contraction de « shall not » (ne devrait pas)]. J’aurais adoré pouvoir être présent aux réunions marketing du film. Le cynisme dût y être aussi épais que la fumée d’un gros cigare. Jamie Foxx fut mis en avant comme la star du film et assuma le rôle de défenseur du film – le même rôle que joua l’actrice Viola Davis lors de la promotion du film non moins offensant La couleur des sentiments. Jamie Foxx sert ainsi de médiateur entre les producteurs du film et la colère des Noirs tels que ceux qui se sont rendus à la récente présentation du film en compagnie du réalisateur Quentin Tarantino, dont on nous rapporte qu’il dut faire face à des questions hostiles de l’audience noire.

Django-Unchained-Couv-PremiereLes vraies stars de Django Unchained, quoi qu’il en soit, sont Waltz et Leonoardo DiCaprio. DiCaprio est le maître d’une plantation où la femme de Django, Broomhilda (oui, c’est vraiment son nom) est retenue otage, et qui fut apparemment violée par les « Mandingues », des esclaves entraînés à combattre dans des combats d’esclaves pour le bon plaisir de leur maître DiCaprio et ses amis. La « star » du film, Foxx, a le même genre de rôle que pourrait attendre une audience ayant pour habitude de s’asseoir sur les terrasses des maisons typiques du Sud que l’on voit dans les films états-uniens. Il joue dans un film à l’intérieur du film. Une sorte de « Harlem dans la Prairie ». C’est une bonne astuce marketing.

Aux deux fêtes de Noël où je me suis rendues cette année, Django fut au centre des discussions entre Noir-e-s, totalement enchanté-e-s par ce film car Foxx y était au centre de la promotion. Une femme m’a dit qu’elle tremblait d’impatience à l’idée de voir ce film, ce qui m’a rappelé le passage d’un livre intitulé When Time Ran Out: Coming of Age in the Third Reich, de l’auteur et artiste Frederic Zeller, qui évoquait les fois où il était allé voir des films en Allemagne, son insouciance juvénile et son manque de conscience politique l’avaient conduit à applaudir les Aryens (il s’est échappé d’Allemagne dans les années 30 et ses parents sont morts dans un camp de la mort nazi).

La moitié du film met en valeur Waltz et Dicaprio. Ils s’engagent dans d’interminables dialogues incluant des références à Beethoven et à la phrénologie, alors que de son côté, Django apparaît soit comme haineux, soit comme totalement dépassé par les discussions civilisées. Le personnage de DiCaprio croit que ce sont des plis dans le cerveau qui sont à l’origine de la docilité des Noirs. Les Noirs construits par l’imaginaire de Tarantino n’ont visiblement pas la partie du cerveau leur permettant d’éprouver la moindre compassion. Quand des Noirs se font brutaliser, les autres vaquent tranquillement à leurs occupations. Dans une scène, une femme noire est fouettée alors qu’à ses côtés, une autre femme noire se balance tranquillement sur une balançoire.

Django-Unchained-Affiche-Jamie-FoxxLe rôle de Foxx dans le film est limité à se mettre en colère et à tuer des Blancs pauvres qui, dans ce film, semblent être les responsables uniques de la brutalité de l’esclavagisme, pendant que les patrons des plantations semblent être embarrassés par l’un d’entre eux, un psychopathe isolé, qui, comme le nazi joué par Ralph Fiennes dans La liste de Shindler, tire du plaisir de ses cruautés infligées aux esclaves noirs. Dans une scène, après que deux Noirs se soient engagés dans un combat qui laissera l’un d’eux mort, un des immondes amis de l’esclavagiste montre qu’il fut vraiment dégouté par ce spectacle et que vraiment, il doit aller boire un coup pour se remonter le moral.

Vous devez vraiment suspendre votre incrédulité pour ce film. Le chasseur de prime allemand libère un esclave noir, lui donne des armes, lui promet un tiers de la récompense et les deux partent massacrer des gens. Le personnage de Foxx, Django, est libre de se promener partout dans le Sud sans être interrompu une seule fois, et va même diner à la table d’une famille d’esclavagistes. Bien que, dans la réalité, les Noirs libres étaient capturés par les esclavagistes et remis en esclavage. Quelqu’un aurait dû persuader le scénariste de se renseigner sur l’expérience de Solomon Northup, un Noir libre qui fut kidnappé et remis en esclavage par des Blancs chasseurs d’esclaves (son histoire va faire l’objet d’un prochain film, 12 Years a Slave).

Au moins, les Noirs qui sont assignés à jouer le rôle de seconds des stars blanches ont un peu d’autonomie. Dans le film récent, Sécurité rapprochée, qui évoque le film La chaine [sorti en 1959 en France], Denzel Washington fait preuve d’une abnégation totale et se sacrifie pour le bien-être de Ryan Reynolds, qui était lui-même chargé de le capturer ! Mais contrairement à Washington, qui est une vraie star, Foxx est totalement dépendant de son maître allemand et de sa supervision, et à un moment il lui dicte même comment il doit faire pour abuser le personnage de DiCaprio. Aux yeux du chasseur de prime allemand, Django n’est même pas le tiers d’un être humain mais l’« extension » de lui-même ; l’Allemand dit à un moment qu’il est « responsable » de Django. Je n’étais pas surpris de lire que Hillary Crosley de TheRoot, avait « apprécié » le film même après avoir décrit les scènes de réactions hostiles de l’audience noire à la projection organisée par le « Nègre blanc » [The White Negro] Quentin Tarantino.

D’un bout à l’autre du film, Tarantino nous rappelle que le personnage de Foxx est unique en son genre. Les caricatures de Blancs racistes sorties tout droit des bandes dessinés, au contact de Django, s’exclament « Je n’ai jamais vu de nègre comme toi ! » ou encore « Je n’ai jamais vu un nègre monter à cheval ». Au cas où vous n’auriez toujours pas remarqué, il est dit deux fois dans le film que Django est un Noir « sur dix milles ». C’est peut-être le producteur de Django, Reginald Hudlin qui a fait connaître à Tarantino le concept du « dixième noir talentueux » de l’intellectuel Afro-Américain W.E.B DuBois. J’aurais aimé que Hudlin ait écrit ce film. Car en l’état, Foxx est enchainé à ce scénario totalement idiot.

Jubilee Margarett WalkerTarantino, malgré l’histoire de la résistance noire à l’esclavage, croit apparemment que les améliorations de la condition noire furent le produit d’une élite, ce qui n’explique pas les centaines de révoltes à travers cette hémisphère qui n’avait pas besoin d’être dirigées par un chasseur de prime allemand, un Abraham Lincoln ou encore un « dixième noir talentueux ». A en juger par les lettres qu’il a écrites, les révoltes en Haiti ont foutu une trouille pas possible à Thomas Jefferson et ses amis. L’auteur Afro-Américain Arna Bontemps écrivit sur la révolte dirigée par l’esclave Gabriel dans Black Thunder, mais ce roman comme la plupart des fictions écrites par des hommes noirs, n’atteindront jamais le grand écran pas plus que le génial Jubilee de Margaret Walker.

Et si ces classiques n’ont reçu aucune sorte de promotion telle que Django Unchained en a reçue, c’est aussi le cas du film de Spike Lee sur les efforts héroïques des soldats Afro-Américains qui se sont battus en Italie au cours de la Seconde Guerre mondiale, Miracle at St. Anna. Il a fait l’objet seulement d’une unique séance à 22h30 dans un cinéma d’Oakland [Californie]. Ceux qui se sont opposés dans ce film au fait de voir un soldat noir avoir une petite amie italienne vont sans doute « apprécier » le rôle joué par Kerry Washington. Minuscule n’est pas le mot. Son rôle se réduit à deux paragraphes et elle hésite à travers le film entre grimacer de douleur, pleurer ou enfiler une robe jaune dans les fantasmes de Django. Un vrai gâchis du talent de l’actrice.

On peut aussi voir dans ce film des esclavagistes noirs, qui sont encore pires dans le scénario de Tarantino que les « Nègres de maison ». Je ne sais pas où Tarantino tire ses informations mais quelques uns des plus grands orateurs qui ont lutté pour l’émancipation de leurs camarades esclaves étaient des « Nègres de maison ». Ils avaient leurs propres façons de gérer leurs relations avec leurs maîtres esclavagistes à la maison. Souvent ils utilisaient du poison.

J’ai vu ce film à Berkeley où le public était composé à peu près à 95 % de Blancs. Ils passaient vraiment un bon moment. Une rangée de femmes blanches assises devant moi a explosé en applaudissements quand Django massacra la maîtresse blanche de la plantation, qui était une espèce de frivole idiote présente dans le film comme le rôle de certains Noirs.

Samuel L. Jackson, qui jouait un des rôles principaux de Pulp Fiction, joue ici son propre rôle. Comparer ce film à un « western-spaghetti » ou à un film de la « Blaxploitation » est une insulte aux deux genres. Tarantino nous offre ici un film maison avec les mêmes touches de racisme que l’on retrouve dans tous ses films.

Le débat sur qui doit raconter l’histoire noire est un vieux débat.

Benjamin Drew a collecté les histoires d’ex-esclaves qui se sont enfuis au Canada dans une anthologie de 1855. Un chapitre est intitulé « As Told By Themselves » [« Tels que racontés par eux-mêmes »]. Des leaders noirs ont protesté contre les films Naissance d’une nation, Autant en emporte le vent, et le musical Porgy and Bess, qui furent tous, comme Precious et ce même film, encensés par la critique mainstream. W.E.B DuBois déconseilla une fois à un écrivain blanc d’écrire sur les Noirs.

La Case de l'oncle TomDans une lettre de 1863 à Frederick Douglass, le romancier et soldat Martin Delaney accusa Harriet Beecher Stowe, auteure de La Case de l’oncle Tom d’avoir plagié l’autobiographie de Joshiah Henson et le travail de plusieurs autres auteurs noirs. Il écrivit : « Elle ne peut pas raconter notre histoire. »

Je pense que certains Blancs ont très bien fait d’écrire des essais concernant l’esclavage et j’ai trouvé les travaux de Litwack, Lowen, et Foner fort utiles. Tarantino n’est pas de ceux-là, mais les hommes d’affaires qui ont fait cette abomination se foutent éperdument de ce que je pense ou de ce que pensa l’audience noire lors de la séance de questions-réponses avec Tarantino.

Plus tôt cette semaine [29 décembre 2012], le film atteignit la deuxième place du Box-Office le jour de Noël, rapportant quelques 15 millions de $ de recettes.

Notes

Source : SPEAKEASY.
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par IM, pour Etat d’Exception.