Straight Outta Compton a cartonné au box-office ce week-end, donnant lieu à des commentaires sur la vie au quartier et jetant une lumière vive sur la brutalité policière dans les années 1980 et 1990. Le film est révolutionnaire en termes de sujet traité – un biopic sur des Noirs dont les noms ne sont pas le révérend Martin Luther King.

Tout comme les paroles de l’hymne de NWA « Fuck Tha Police », Straight Outta Compton fait un doigt au complexe industriel policier avec ses nombreuses scènes impliquant la confrontation et les fouilles de la police, qui vont au-delà du fait de « conduire quand on est Noir », et explorent le fait de « vivre en tant que Noir ». Ces scènes sont particulièrement poignantes au moment du mouvement noir Black Lives Matter et de l’accent renouvelé sur la brutalité policière et la violence envers les Noir-e-s.

Cette exploration se tient en parallèle de l’incrédulité du personnage blanc principal, Jerry Heller, sur ce dont il est témoin et qui constitue les expériences quotidiennes de ces hommes. Aucune scène n’est plus explicite que celle où les membres de NWA sortent du studio d’enregistrement et font immédiatement face à de multiples agents de police qui se trouvent être dans le coin. Les officiers les malmènent, leur demandent de s’allonger face contre sol, et refusent de croire qu’ils ont une raison d’être à proximité du studio autre que celle de causer des ennuis et « d’avoir l’air de gangsters ». Le premier officier à arriver sur les lieux, et le plus véhément dans la fouille, est Noir. Jerry Heller apparait dans la scène et exprime sa confusion et incrédulité face à ce qu’il perçoit comme une violation des droits constitutionnels.

C’est une scène complexe et nuancée, qui expose les nombreux types d’expériences vécues au sein des différentes couches de la société. Nous voyons Heller confronté à son propre privilège et à son incrédulité face aux actions de la police, et nous voyons aussi la complexité à vivre dans une société raciste qui plonge tout le monde dans la suprématie blanche, y compris les policiers noirs.straight-outta-compton-movieStraight Outta Compton est audacieux, vivifiant, et m’a rappelé toutes les choses que j’aime dans la musique rap. Mais il renforce et glorifie également les systèmes en place qui déshumanisent, effacent et transforment en marchandises les femmes noires.

La représentation et le traitement des femmes dans le film est ignoble, glorifiant complètement la misogynie qui transpire dans certaines paroles de NWA sans retenue ni critique. Parallèlement à la critique brutale de la police aux États-Unis, il existe une ambivalence et un mépris dangereux pour les Noires.

Les personnages masculins dans le film défilent autour de foules de femmes aux seins nus qui sont comme des trophées et des reflets de leur réussite. A certains moments, ces femmes ont été littéralement mises de côté, comme lorsque Ice Cube pousse une femme seins nus – appelée Felicia – hors de la chambre d’hôtel, en représailles du fait que son petit ami l’a cherchée et a interrompu la fête. Avec un simple « Bye, Felicia », on a laissé le soin au public de réfléchir à son éviction et par la suite à son statut qui veut qu’elle soit facilement remplaçable et rejetée.

Pour aggraver le traitement visuel des femmes, seulement quatre d’entre elles ont eu des rôles où elles prenaient à plusieurs reprises la parole : la mère de Dr. Dre, et trois femmes qui ont campé les rôles des copines de Ice Cube, Easy-E, et Dr. Dre. A part la mère de Dre, elles avaient toutes la peau claire. La seule Noire au teint plus foncé qui se soit régulièrement exprimée dans le film était un stéréotype de matriarche passionnée qui essayait de garder ses enfants en vie. La manière dont elle était dépeinte dans le film lui faisait manquer de profondeur.

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Straight Outta Compton peut bien se concentrer sur les vies de cinq hommes, mais cela ne donne pas au film le droit de mettre littéralement les femmes de côté et de les objectiver continuellement, ou de passer complètement sous silence le propre passif de violence de Dr. Dre, tout cela au profit d’histoires qui « servent mieux le récit ».

Non seulement ce n’est pas la première fois qu’une forte critique sociale du traitement réservé aux Noirs laisse complètement de côté les femmes noires. Il y a une tendance malheureuse au sein des mouvements sociaux et de la représentation médiatique qui construit la noirceur [Blackness] comme masculine, rejetant systématiquement les femmes aux marges. Ce n’est pas seulement le problème de Straight Outta Compton. C’est un problème social, politique, et de culture populaire.

La lutte pour voir les noms des femmes noires figurer dans la litanie de slogans et de tweets des conversations de #BlackLivesMatter existe dans l’ombre du mouvement des droits civiques et de la bataille des femmes noires pour être reconnues aux côtés des hommes identifiés comme menant le mouvement. Jusqu’à Sandra Bland, il n’y avait pas eu de tollé national consécutif à la mort d’une Noire comparable à ce qui s’était passé après celles de Michael Brown, Eric Garner, et Tamir Rice, malgré le fait que de nombreuses femmes noires aient perdu la vie.Black Lives MatterLa sphère politique n’existe pas dans le vide, et fonctionne plutôt en tandem avec la culture populaire pour influencer la société. Que ce soient des films, de la musique, ou une comédie, des éléments de culture annonciateurs de fortes représentations de la noirceur maltraitent systématiquement les femmes noires.

Straight Outta Compton est le genre de film dont les gens vont parler pendant des années, mais il est important que nous ne discutions pas seulement de la brutalité policière et des discours sociaux. Juste en dessous de la surface se cache le legs de la négligence et de la violence infligées aux femmes noires qui demande à être scruté. Les femmes noires méritent justice et reconnaissance. Straight Outta Compton aurait pu faire mieux, comme nous le pouvons tou-te-s.

Notes

Source : Feministing.
Traduit de l’anglais par SB, pour Etat d’Exception.