Syrie : une couverture médiatique irrationnelle

La Syrie est telle ce pauvre homme qui mendie dans la rue. Parfois, on s’arrête pour lui donner un petit quelque chose, mais il nous est invisible la plupart du temps. Or si nous essayions tous de lui prêter attention, tous ensemble, nous pourrions sauver cet homme. Nous sommes tous responsables d’une manière ou d’une autre, parce que nous pourrions tous l’aider d’une manière ou d’une autre. En le croisant nous nous inquiétons de ce qu’il pourrait lui arriver par nuit de froid, on ose espérer que les choses iront mieux pour lui, et nous passons notre chemin – les magasins ferment bientôt, notre ami nous attend… Demain, peut être, on l’invitera à boire un café, à discuter.

Ces derniers jours j’ai noté une forte couverture médiatique des bombardements syriens contre les habitants de l’est d’Alep, dans les médias sociaux et les médias plus conventionnels, occidentaux et arabes. Cette couverture est tout à fait inhabituelle. Il est réconfortant de voir des gens ci et là, Syriens et non-Syriens, appeler à la fin des massacres.

Or dans deux semaines nous n’en parlerons plus et les bombardements continueront. En janvier dernier, 17 hôpitaux de campagne de Médecins sans frontières (MSF) ont été bombardés par la Russie dans sa « lutte anti-terroriste » en Syrie. La plupart de nos medias, sociaux et conventionnels, ne l’ont pas autant couvert. Et ce sans raison. Nous vivons dans un cyber-monde oh combien étrange…

Je me souviens qu’en 2012, alors que la révolution syrienne faisait encore son chemin, les hommes d’Assad massacraient littéralement des centaines d’enfants, violaient des centaines de femmes, souvent sans aucune couverture comparable sur les réseaux sociaux ou dans les grands médias. Une fois, sans aucune raison logique, la couverture fut réelle et les principaux médias internationaux couvrirent un massacre, celui de Houla en mai 2012. Comme aujourd’hui, j’étais perplexe : en quoi était-ce différent cette fois ci, alors qu’il y avait eu des massacres similaires depuis des mois sans que notre monde ne s’empresse de les couvrir ? J’étais analyste politique pour des ONG sur la Syrie, je suivais les développements directement chaque jour, il n’y avait rien de nouveau. D’ailleurs, les massacres qui ont suivi n’ont pas connu le mystérieux effet « boule de neige » du massacre de Houla.

En 2013 également, alors que la révolution persévérait dans les banlieues pauvres de l’est de Damas, le monde se réveilla sur une vision de milliers d’enfants, de femmes et d’hommes, morts gazés à l’arme chimique par l’armée d’Assad. Au lieu de clouer au sol son aviation, afin de le pousser à négocier avec le reste de sa population, le monde s’est laissé mystifier par un accord de dupes où la Syrie allait éliminer tout son stock d’armes chimiques… Quelques mois plus tard, Assad recommençait à gazer des innocents dans d’autres parties du pays, mais trop tard, les medias ne suivaient plus. Les bombardements infinis d’écoles, d’hôpitaux ou de boulangeries dans les territoires tenus par les rebelles n’étaient plus couverts.

Le largage systématique de bombes barils sur des familles, par les hélicoptères de l’armée syrienne, ont eux aussi eu un « moment médiatique » en 2014… C’était nouveau, les journalistes en parlèrent, puis basta. Les hélicoptères, eux, ont continué à massacrer de pauvres gens, qui furent de plus en plus nombreux, logiquement cette fois, à prendre le chemin de l’exil…

C’est alors que les médias occidentaux et arabes se sont mis à couvrir l’excroissance de Daech à l’été 2014, à ceci près que Daech, dans sa stratégie de propagande, diffusait lui même ses propres massacres, tuant des milliers d’Arabes, sunnites, chrétiens, chiites, « relativisant » du même coup les massacres d’Assad aux yeux de certains commentateurs bien naïfs qui n’avaient aucune conscience de l’étendue de la machine de mort d’Assad – moins de 10% des victimes en Syrie l’ont été du fait de Daech. Cela n’a pas empêché nos grands medias de se focaliser incroyablement plus sur Daesh lors des deux dernières années, bien avant les attentats de Paris et de Bruxelles.

Pendant ce temps, la Russie a instrumentalisé la peur soudaine de l’Occident par rapport à Daech afin d’augmenter leur soutien militaire au régime d’Assad, et ce non pas contre Daech mais bien contre les rebelles – qui combattent Daesh – inondant le monde d’une campagne médiatique mettant toute l’opposition syrienne dans le même sac que les terroristes. Et ce malgré le travail de terrain de grands reporters locaux, comme Rami Jarrah, qui ont couvert les bombardements incessants russes qui ont fait plus de 2 000 morts parmi les civils en juste 6 mois – nos medias ont surtout ignoré les très nombreuses victimes des bombardements russes. Nos chaînes d’info en continu, au lieu d’y apporter une attention urgente, ont évité toute analyse et préféré donner la parole à de soi-disant « experts en radicalisation » et autres « experts en jihad » ou « experts du Moyen-Orient ». Pire encore, certains se sont contentés de reprendre la propagande des Assad « rempart contre la barbarie », dixit un clan qui torture à mort des milliers de femmes et d’hommes depuis son arrivée au pouvoir en… 1970.

Aujourd’hui, les projecteurs sont braqués sur les hôpitaux bombardés durant les assauts syriens et russes de cette semaine. Mais le mois prochain ? Nous parlerons au choix du cessez-le-feu, de semblants de pourparlers aux Nations unies, d’une Russie avec laquelle il faudrait coopérer pour « combattre le terrorisme en Syrie », des guérillas kurdes « seules contre Daesh »… Pendant que toujours plus de gens tenteront de fuir, certains mourant en chemin, d’autres bloqués dans des camps aux portes ou à l’intérieur de l’Europe, et nos partis d’extrême-droite continueront de grandir et de répandre – à nouveau – leurs idées dans nos fragiles sociétés.

Nous sommes tous les mêmes, mais nous l’oublions, nous oublions, et nous continuons nos petites vies, en oubliant le mendiant qui dort dans le froid à quelques pas de chez nous, en oubliant ce pourquoi nous existons, en nous oubliant nous-mêmes, nos rêves, nos rêves d’enfants où nous voulions un monde meilleur.

Aimer, partager, changer notre image de profil Facebook pour « sauver Alep en feu », c’est refuser d’oublier notre humanité, et c’est ça qui compte. Nous ne l’oublions pas, tant que nous trouvons l’énergie d’aider les autres et de faire quelque chose d’utile de notre vie, en prenant soin de nos amis ou de notre famille, de ce pauvre mendiant ou de notre voisin.

Notes

Article traduit de l’anglais par B.E, pour Etat d’Exception (traduction revue et corrigée par l’auteur).