Mercredi soir, comme des centaines de personnes rassemblées devant l’espace Saint Michel à Paris, je voulais assister à la première projection du film-documentaire « Capitaine Thomas Sankara », réalisé par le suisse Christophe Cupelin.

J’attendais vraiment avec impatience de voir ce nouveau documentaire sur celui qui chaque jour me rend fière de porter un nom burkinabè. Sur celui qui m’a permis de déconstruire ma vision occidentalo-centrée du féminisme et de l’Afrique.

L’importance de Sankara dans ma trajectoire d’afropéenne

Issue d’un milieu assez peu politisé et éduquée dans le système français, ce n’est ni par ma famille ni par l’école française que j’ai découvert le père de la Révolution burkinabè. Le nom de Sankara m’était certes familier, il était cité ici ou là et je l’avais entendu prononcer plusieurs fois par mes parents ou ma sœur aînée. Mais à part rappeler la grandeur du personnage, rien de bien précis ne m’avait été clairement expliqué sur lui.

C’est donc par curiosité personnelle que j’ai décidé il y a trois ans d’en savoir plus sur la personne qui se cache derrière ce nom si célèbre. Je découvre alors ses politiques urbaines, culturelles, ses idées et résolutions féministes, écologistes… Souvent admirative, mais aussi parfois perplexe, mon avis sur Sankara devient plus tranché. D’un côté, j’aime la force de ses idées, mais d’un autre je déplore certains excès d’autorité.

Malgré le fait que j’adule Sankara, je suis capable de dresser son portrait de manière contrastée, sans pour autant le magnifier au point de perdre toute distance critique comme le font beaucoup de ses admirateur-rice-s.

C’est donc avec ce background sur Sankara que je décide avec des ami-e-s burkinabè et franco-burkinabè – dont certain-e-s parmi nous ont leur nom inscrit sur la liste des invitées – d’aller voir le film de C. Cupelin.

L’impossibilité d’assister à la projection

En arrivant vers 19h50, nous dépassons la file d’attente pour nous diriger directement à la caisse afin de prendre nos places. Pas très renseignée sur le sujet, la caissière nous dit clairement qu’il faut que nous attendions. Nous décidons alors mon amie et moi de rejoindre nos ami.e.s qui font la queue pour acheter le sésame qui leur permettra – au même titre que nous – d’entrer dans la salle.

La file avance, nos ami.e.s achètent leurs places et alors que la queue touche presque à sa fin, nous apprenons que la séance est complète et qu’il n’y a plus de places disponibles. C’est à ce moment que nous nous rapprochons du guichet pour demander nos places.

Désemparée, la caissière nous signale qu’elle a vendu toutes les places. Et au bout de cinq minutes, les deux femmes responsables de la liste des invité-e-s se présentent en nous donnant une excuse grossière. Elles prétendent avoir fait le tour sans nous avoir vues, ce qui les a poussées à vendre nos places.

Comment ont-elles fait pour ne pas nous voir alors même que nos patronymes inscrits sur la liste sont burkinabè et que nous sommes des Noir-e-s dans une file d’attente composée presque exclusivement de Blanc-he-s ?

Finalement, elles prennent l’initiative de nous inviter à la prochaine séance en présence du réalisateur, ce que nous refusons. Militant.e.s burkinabè, notre agenda est actuellement très chargé en raison de nombreuses activités dans le cadre du festival Africolor (dont le Burkina est à l’honneur pour cette nouvelle édition).

Alors que nous nous apprêtons à partir, nous voyons des personnes pénétrer dans la salle. Interloquée, j’exprime haut et fort mon mécontentement en dénonçant le fait que certain-e-s peuvent encore entrer malgré l’absence de places. Une femme faisant partie de ce groupe de personnes se dédouane en nous expliquant qu’il s’agit du réalisateur et de son équipe.

Je reste amère… et me résous à accepter le traitement qui m’a été fait, tout en essayant de politiser l’incident qui s’est passé.

Se réapproprier l’héritage de Sankara

Ce mercredi soir, je pensais vraiment pouvoir assister à la projection. Face à l’impossibilité qui nous a été faite de voir le film, j’ai du remettre en question la naïveté de mon engouement.

Comment ai-je pu aller, tête baissée, légitimer l’énième travail d’un blanc sur Sankara, qui plus est dans un espace au fond tellement étranger aux communautés afrodescendantes installées en France ?

La veille de son discours au siège de l’ONU à New York en 1984, c’est à Harlem que Sankara s’adresse aux Afro-Américain-e-s. En Île-de-France, projeter une première de Sankara dans le Vème arrondissement de Paris revient à favoriser un public de BBB (Beaux Blancs Bobos) comme le dirait Océane Rosemarie (elle-même blanche).

Tant que les Blancs occuperont tout l’espace (ou presque) pour parler de Sankara, nous autres Burkinabè et afrodescendant-e-s serons dépossédé-e-s de la dimension politique du sankarisme.

Tout travail sur Thomas Sankara, toute réflexion sur sa vie, sur ses actes, doivent prendre en compte et même mettre au centre de leurs préoccupations la diffusion et l’accessibilité du message de Sankara aux communautés afro-descendantes. Aux populations qui continuent de subir les fléaux que lui-même dénonçait en son temps.

Ce mercredi soir à Saint-Michel à Paris, c’était tout sauf le cas.

Sonya Sawadogo