[TheRoot] En France aussi, les vies noires luttent pour compter

J’ai une cousine plus âgée qui se prénomme Halima. Elle vit en France à Nîmes, avec son mari et leur fille de 5 ans, Hikma, qui est une passionnée du film La Reine des neiges et des tutos de Beyoncé.

La plupart du temps, ils vivent la vie relativement paisible des personnes de la classe moyenne. Mais chaque matin, Halima fait le trajet de Nîmes à Avignon pour aller y travailler à l’hôpital, et chaque matin, elle dit tranquillement BismiLlah à elle-même. Bismi Allah ar-Rahman ar-Rahim : « Au nom d’Allah, le Tout Miséricordieux, le Plus Miséricordieux ». Ces quelques mots l’aident à trouver la force de monter dans le train et faire face à sa peur sincère que son prochain trajet en transport public soit le dernier.

Ca ne devrait pas nous surprendre que la négrophobie soit un phénomène qui s’étende jusqu’en Europe occidentale, considérant le fait que les Européens étaient les premiers colons de ce qui est maintenant l’Amérique, et les auteurs de la traite transatlantique des esclaves. Cependant, le concept selon lequel des pays comme la France sont par magie des paradis post-raciaux pour les personnes vraiment évoluées et érudites semble avoir persisté depuis l’époque de James Baldwin. Ces images de salles enfumées où les élites se mêlent aux intellectuels noirs américains autour d’un cognac et de musique jazz transcendante continuent d’être la vision dominante, tirée du récit quasi-révérencieux des universitaires noirs et artistes contemporains de la période de la Harlem Renaissance et de l’après Première Guerre mondiale.

Vous le voyez même de nos jours à travers les déclarations qu’un commentateur reconnu sur la race et la culture, Ta-Nehisi Coates, a faites au cours d’une récente interview : « La composition sociologique qui découle de l’esclavage est un peu différente de celle qui découle du colonialisme. La France a colonisé toutes sortes de gens – asiatiques, noirs… Aussi, la relation est un peu différente. Ce n’est pas une bonne relation. Mais l’Amérique a quelque chose de très spécifique avec les Noir-e-s. Ici, les gens qui reçoivent le pire traitement sont effectivement les musulmans […] ».

Bien que cela puisse apparemment être une déclaration anodine, elle obscurcit quelques éléments clés. Le premier voudrait que la France n’ait pas participé à la traite transatlantique, ce qu’elle a pourtant fait, comme la plupart des empires d’Europe occidentale à l’époque. Deuxièmement, alors qu’il est vrai que l’empire colonial français se soit étendu aux régions de l’Asie du Sud-Est, toute carte de l’empire colonial français moderne montre clairement que son règne s’étendait principalement sur les nations noires – et que ce règne a duré longtemps au cours du 20ème siècle. Le pays d’où ma famille est originaire, les Comores, n’a obtenu son indépendance qu’en 1975, ce qui veut dire que ma mère est née sous domination française, avec un passeport français et un certificat de naissance français.

Ce qui est sans doute le plus flagrant, c’est cette tentative de bifurcation de la race vers la religion – identités qui en France sont presque indissociables. Oui, la France a un gros problème d’islamophobie, problème rendu parfaitement évident à travers des choses telles que la loi interdisant aux femmes de porter le hijab dans les écoles et le niqab dans la rue, ainsi que les récents débats sur la déchéance de nationalité contre toute personne reconnue coupable d ‘ « activités terroristes » (activités terroristes désignant ce fourre-tout qu’il convient au préalable de définir, bien sûr).

Cela dit, l’oubli principal de la déclaration de Coates est que sur les millions de citoyen-ne-s et résident-e-s français-es qui s’identifient comme musulman-e-s, environ 80% sont des descendant-e-s de première ou de deuxième génération d’immigré-e-s du continent africain. En conséquence, ce sont ces personnes qui sont sans cesse harcelées – qu’on descend du train et à qui on ordonne de montrer ses papiers, qu’on tasse dans des bidonvilles (les banlieues), à qui on refuse les emplois pour lesquels ils sont qualifiés, à qui on refuse une éducation de qualité ou l’accès à des services sans motif, qu’on arrête sur la base de justifications très limitées et qu’on rabaisse par la bande dessinée « satirique ».

Et même qu’on tue, et oui, comme nous le sommes aux États-Unis.

Le 19 juillet 2016, Adama Traoré, un Français musulman noir, est mort le jour de son 24ème anniversaire en garde à vue. Au moment où j’écris ceci, la famille n’a toujours aucune réponse concrète sur ce qui est arrivé au cours de son transport. C’est une tragédie avec laquelle nous sommes trop familiers ici aux États-Unis, mais c’est une douleur qui se répercute à l’échelle mondiale, l’extinction de vies noires avec peu de considération ou de préoccupation pour les communautés qui continuent de souffrir des vestiges de cette angoisse.

C’est pour ces raisons que ma cousine prie. Elle prie pour rentrer chez elle en un seul morceau. Elle prie pour ne pas tomber sur les forces de l’ordre. Elle prie pour que sa fille n’ait pas à faire le deuil de sa mère prématurément.

Ce n’est pas cette France que vous verrez à la télévision. Ce n’est peut-être même pas cette France que vous rencontrerez en personne. Les banlieues existent à la périphérie pour une raison précise, et si vous restez dans les 20 arrondissements de Paris avec votre passeport américain en vue, vous serez simplement considéré-e comme un-e touriste.

Je pourrais supposer qu’un auteur de la trempe de Coates ait les moyens de rester à proximité du centre-ville et je ne lui en voudrais pas de faire ce choix. Cette expérience, cependant, n’efface pas la souffrance de larges pans des communautés noires à quelques kilomètres de là. Des quartiers noirs sont déchirés par des relations tendues aussi bien avec la police qu’avec les personnes qui ne sont pas racisées, et ces quartiers pleurent pour que leurs voix soient entendues. Nous devons prendre soin de ne pas effacer ce contexte dans le compte-rendu de nos propres expériences personnelles.

Baldwin a une fois dit de l’Amérique : « Tout ce que vous entendrez jamais dire dans ce pays sur le fait d’être Noir-e, c’est que c’est une terrible, une terrible chose de l’être ». Cette sobre réalité nous maintient malheureusement encore prisonnier-e-s dans ses filets en 2016, non seulement aux États- Unis, mais aussi dans de larges pans du monde occidental. La négrophobie est partout, même dans le foyer des Lumières, et il nous incombe de ne pas voir la suprématie blanche comme un problème purement américain mais de la voir plutôt comme violence largement répandue qui a laissé ses empreintes sur les populations noires du monde entier.

Notes

Source : TheRoot.
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par SB, pour Etat d’Exception.