Nos désaccords avec le propos de Franco Berardi sont nombreux. Nous avons toutefois choisi de publier ce texte car le livre dont il est extrait est extrêmement riche et donne à réfléchir sur le phénomène des tueries de masse. Loin des grilles de lecture culturalistes qui prolifèrent, Berardi propose de voir dans les figures des « tueurs de masse » des révélateurs d’un capitalisme morbide et suicidaire, ce qu’il appelle « nécrocapitalisme ». Que l’on soit d’accord ou non avec l’ensemble du propos, reconnaissons au moins à Berardi une grande honnêteté intellectuelle, et la volonté nous donner à réfléchir, encore et toujours. Une lecture salutaire.
– L’équipe éditoriale d’Etat d’Exception.

Nécrocapitalisme. A propos du diable, du suicide et de la guerre

Le soir du 13 novembre 2015, alors que je rédigeais ce texte, au même moment, à Paris, le diable, armé de kalachnikov et bardé d’explosifs, s’est matérialisé dans la salle de concert du Bataclan remplie de jeunes réunis pour danser et écouter de la musique.

Mais le diable n’existe pas. Ce qui existe, par contre, c’est le capitalisme et un désespoir diffus qui prend de plus en plus souvent une forme suicidaire. Cent ans d’humiliation culturelle ont fait naître le monstre du terrorisme islamiste, et deux siècles de violence colonialiste ont creusé un abîme de haine qu’on ne peut plus combler.

D’innombrables conflits s’entremêlent dans le bourbier de cette guerre fragmentée qui se globalise, mais le plus décisif à long terme, est le conflit postcolonial qui oppose des masses d’opprimés qui ne connaissent plus l’internationalisme ni l’espoir, à un Occident qui n’a d’autre culture que le cynisme. L’Europe se montre incapable de faire face à la gigantesque vague migratoire provoquée par la guerre, alors que le terrorisme suicidaire frappe de plus en plus souvent, abattant les digues de la tolérance et de l’universalisme.

« Colonialisme, exploitation, guerres. Tout cela est en train de se retourner contre nous », a dit à la télévision italienne un homme qui cherchait ses fils près du Bataclan, pendant cette nuit qui risque de changer nos vies. Et au milieu des fleurs déposées par les passants et les endeuillés, un billet écrit à la main : « Vos guerres. Nos morts », ce slogan que nous avons répété mille fois il y a dix ans, lors des immenses manifestations pacifistes qui appelaient à stopper la guerre que préparait l’Occident. Mais Bush et ses alliés ont bombardé Bagdad, avec les résultats que l’on constate aujourd’hui.

Ce soir, j’ai vu des étudiants de la Sorbonne, très jeunes, presque encore enfants, chanter La Marseillaise avec François Hollande et Manuel Valls. L’un d’entre eux était coiffé d’un chapeau un peu démodé, un autre, un peu grassouillet, avait un regard doux, et tous en chœur, ils chantaient : « Aux armes, citoyens. Formez vos bataillons. Marchons, marchons. Qu’un sang impur… »

Et maintenant, vers où allons-nous marcher ? Hollande décrète l’état d’urgence et transforme la France en un État policier pour déclarer la guerre au règne des ténèbres, exactement comme l’a fait Bush il y a quinze ans. Mais c’est la guerre de Bush qui a créé les conditions pour l’émergence de Daech, et c’est à cause d’elle que le règne des ténèbres s’est tant répandu et fortifié. Et comme promis dès le début, la guerre est devenue éternelle.

La guerre déclarée par Hollande provoquera un désastre encore pire : le président de la France veut entraîner l’Europe entière dans la fournaise d’une guerre contre le règne des ténèbres. Dans toutes les villes du continent, il y a des hommes que deux siècles de misère et d’humiliation prédisposent à la vengeance. Et voilà que Hollande leur offre une occasion en or pour se venger. La peur continuera de se répandre et le fascisme en sera renforcé. Et pour neutraliser leurs adversaires d’extrême droite, les gouvernements en place se fasciseront.

L’Union européenne, que l’austérité a transformée en machine à appauvrir la société, va chercher à survivre en blindant ses frontières externes et internes. Austérité et État policier, voilà l’Europe de l’avenir.

Chacun sait que la guerre ne résout pas les problèmes. Elle les exacerbe, les multiplie et les transforme en tragédies. Mais que faire, quand on nous tire dessus ? Cet amas d’horreurs qui porte le nom de Daech doit être détruit. Que celui qui peut le faire le fasse. Des Arabes laïcs, cosmopolites et cultivés ont tenté de le faire en 2011, mais le Printemps arabe a été écrasé avec le soutien de l’Arabie saoudite, d’Israël et des États- Unis, et la complicité de l’Europe. Les travailleurs et les étudiants qui ont chassé Moubarak et ceux qui ont occupé Taksim ont été vaincus, et leur printemps a été effacé par les militaires, les islamistes ou, comme en Égypte, par les islamistes suivis des militaires.

Ce serait donc à la France d’intervenir ? À l’Union européenne ? Quoi qu’il en soit, cette nouvelle guerre promet d’engloutir ce qui reste de démocratie et de joie de vivre dans le monde. Elle est déjà en cours. Il nous est impossible de l’éviter, comme ne peuvent pas non plus l’éviter les milliers de Syriens, d’Irakiens, d’Égyptiens et d’Afghans qui marchent dans la boue pour échapper aux fanatiques qui ont envahi leurs villes et leurs maisons. Ils marchent vraiment (pas comme les dignitaires et les étudiants qui se contentaient de le chanter), avec leurs bagages et leurs enfants, sur des milliers de kilomètres, jusqu’à ce qu’ils soient bloqués par des barbelés, des chiens policiers, des bombes lacrymogènes, des militaires plantés là parce que certains les soupçonnent de vouloir semer la terreur, celle-là même qu’ils essaient de fuir à tout prix.

Une armée d’assassins fanatiques a embrasé le bassin méditerranéen. Mais qui sont-ils ? Ce sont des hommes de 20 ans qui ont vu les images de torture à Abou Ghraïb lorsqu’ils avaient dix ans, et qui se sont promis de tuer au moins un Occidental dans leur vie. Ce sont des chômeurs, habitants des banlieues de Paris, de Londres, du Caire et de Bagdad, qui s’engagent dans l’armée du califat pour 450 dollars. Des jeunes au chômage comme il y en a des millions, et notre futur est gravé dans leur passé : il faut maintenant payer pour deux cents ans de colonialisme et d’exploitation.

Mais nous devons absolument continuer à raisonner, à réfléchir pour essayer de comprendre. Même au moment le plus critique, dans l’impasse totale, comprendre est la seule issue possible. Si la violence que nous sommes en train de subir nous empêche de penser et de comprendre, alors c’est que nous avons perdu la dernière bataille.

Cet homme qui cherchait ses fils dans la nuit parisienne a conservé sa lucidité et a su dire : cette catastrophe a été préparée pendant deux cents ans de colonialisme et d’humiliation, elle a été perfectionnée par Cheney, Bush et Blair, et voilà qu’elle explose maintenant dans les replis de notre vie quotidienne.

On peut certes expliquer le terrorisme contemporain en termes politiques, mais cette grille d’analyse ne suffit pas. Ce phénomène, parmi les plus effrayants de notre époque, doit avant tout être interprété comme la propagation d’une tendance autodestructrice. Bien entendu, le chahîd (le martyr ou le terroriste suicidaire) agit pour des raisons politiques, idéologiques ou religieuses en apparence. Mais sous ce vernis rhétorique, la motivation profonde du suicide, son déclencheur, est toujours le désespoir, l’humiliation et la misère. Pour celui ou celle qui décide de mettre fin à ses jours, la vie est un fardeau insupportable, la mort la seule issue, et le meurtre l’unique revanche.

La récente vague d’agressions à l’arme blanche en Palestine occupée prouve que les raisons de ces assaillants ne sont ni politiques ni religieuses. Il y a un tel déséquilibre entre l’arsenal des troupes de Tsahal et les lance-pierres ou les couteaux des Palestiniens, qu’on ne peut élucider le comportement de ces derniers sans avoir recours à une explication assez peu politique. Ce qui pousse ces jeunes hommes et ces jeunes femmes à agir, c’est le désespoir provoqué par la violence totale des occupants, par l’humiliation culturelle continuelle, et par les conditions d’oppression et de misère que le fascisme israélien leur impose.

De toute évidence, l’augmentation du nombre de suicides et, plus spécifiquement, de suicides meurtriers est due au fait que la vie sociale est devenue une usine de malheur. Avec l’impératif catégorique d’être un « gagnant » d’une part, et de l’autre, la conscience qu’un tel objectif est inatteignable, la seule façon de gagner (pour un bref instant) est de détruire la vie des autres avant de porter la main sur soi.

Ce livre, paru en anglais au début 2015, dissèque la tristesse qui nous entoure et qui se transforme parfois en rage agressive, violente, meurtrière. C’est un essai sur le suicide et sur le meurtre suicidaire qui tente de saisir l’essentiel de ce qu’on appelle aujourd’hui capitalisme : abstraction financière, virtualisation des relations entre humains, précarité et compétition.

Pour introduire cette traduction française, j’aimerais évoquer Michel Houellebecq, dont j’admire l’œuvre parce qu’elle décrit très bien la tristesse solitaire de la vie urbaine contemporaine, avec ses personnages d’une solitude douloureuse et palpable, comme une blessure purulente.

Soumission, le plus récent des romans de cet écrivain, est le récit d’une islamisation de la France, ce fantasme paranoïaque qui hante l’imaginaire contemporain, dans l’Hexagone comme dans le reste du continent. Or, bien sûr que l’Europe n’est pas en train d’être islamisée. Même les bataillons les plus fanatiques de Daech n’ont aucune intention de convertir l’Europe à l’islam, mais le continent est de plus en plus clairement impliqué dans la guerre qui ravage déjà une grande partie du bassin de la Méditerranée.

Ainsi, il ne faut pas lire le roman de Houellebecq comme une prophétie politique. À l’instar des nouvelles de Philip K. Dick, Soumission ne tient pas debout en tant qu’ouvrage de littérature d’anticipation. En réalité, le sujet du livre n’est pas la menace de l’islamisation, mais celle de la dépression qui envahit l’Europe aujourd’hui. Une dépression agressive qui se heurte de plus en plus à l’agressivité dépressive du monde islamique.

Houellebecq décrit le mariage de la technique et de l’économie qui a jeté les bases d’une nouvelle théocratie : la machine globale du marché est devenue le destin implicite du moindre être vivant. Dieu est revenu, vêtu des atours de la technique, et l’islam se présente comme la seule façon de ne pas se soumettre au néolibéralisme, sans pour autant représenter une véritable issue à ce régime. En effet, néolibéralisme et charia ne sont pas incompatibles, comme l’illustre très bien la ploutocratie pétrolière saoudienne.

Finalement, au cœur de la dépression qui mène à la soumission éponyme du roman, il y a la hantise de l’identité. L’identité, c’est l’affirmation de soi par l’agression, un concept psychopolitique dont la fonction est d’assurer la cohésion d’un corps social qui a perdu la solidarité et la conscience. Ainsi, quand les ouvriers n’ont plus conscience de leurs intérêts communs, ils ne s’unissent qu’en tant que Serbes ou Croates, Israéliens ou Palestiniens, Blancs ou Noirs. Comme ils ont perdu la guerre sociale, ils se préparent pour d’autres guerres, plus sanglantes et dépourvues de sens universel.

La bêtise de la nation revient avec celle de l’appartenance. Étant donné que, dans la précarité généralisée, la compétition marchande est devenue la seule forme de relation possible, on s’accroche à l’appartenance, à la nation, pour résister au processus de déterritorialisation. La guerre retrouve sa place centrale et, aux abords de la vie quotidienne, le suicide se propage. C’est la logique profonde d’un capitalisme qui ne sert plus le progrès et qui s’est dissocié, une bonne fois pour toutes, de la démocratie pour atteindre sa forme idéale : celle de la nécroentreprise, la production de mort sans aucune médiation. Les commerçants de la biotechnologie nous promettent que bientôt nous pourrons acheter plusieurs siècles de vie grâce aux modifications génétiques, mais pour l’instant, c’est encore la mort qui est l’entreprise la plus rentable.

Au Mexique, El Chapo Guzmán est devenu l’un des hommes les plus riches du monde grâce à son entreprise spécialisée en enlèvements, en tortures et en carnages. Dans les rangs de Daech, les soldats reçoivent un salaire et peuvent assurer la survie de leur famille en se faisant exploser dans une foule. La nécro-économie est le stade final du capitalisme qui permet d’extraire une plus-value de la mort. C’est le suicide de l’humanité à des fins lucratives.

Y a-t-il un avenir au-delà du suicide ? Pour l’instant, on ne le voit pas, mais ce dont on peut être certain, c’est qu’on ne sortira pas de cet enfer si on ne sort pas d’abord du capitalisme.

Tueries – Forcenés et suicidaires à l’ère du capitalisme absolu

Franco « Bifo » Berardi
Préface d’Yves Citton
Lux Editeur
2016

20 euros