Un an après l’attaque contre l’université Garissa : pas juste un chiffre, ni un hashtag

02 avril 2015, université de Garissa, au Kenya.

Cela aurait dû être une journée normale, les couloirs débordant de personnes se précipitant dans les classes, les amphithéâtres remplis avec le bruit des conversations, et des étudiants qui se préparent à se détendre lors du congé de Pâques.

Cependant, le 02 avril 2015 ne sera jamais considéré comme une journée normale par le personnel et les étudiant-e-s de l’université de Garissa, ni par le peuple du Kenya.

Non seulement cela a été le jour qui a vu l’une des pires attaques terroristes sur le sol kenyan, mais cela a également été un jour où le pays a perdu une partie de ses esprits les plus brillants.

Ce matin-là, des assaillants lourdement armés ont pris d’assaut le campus de l’université. Certain-e-s étudiant-e-s ont été abattu-e-s tandis que d’autres ont été pris-e-s en otage. La journée avançait et tandis que les forces de sécurité kenyanes étaient arrivées sur les lieux, des explosions et des coups de feu continuaient de se faire entendre. Des heures sont passées avant que l’attaque, revendiquée par le groupe terroriste al-Shabaab, ne prit fin.

148 personnes, principalement des étudiant-e-s, ont été tué-e-s.

Ce matin-là, l’étudiant en sciences de l’information, Leonard Rotich, a été réveillé par une série de fortes détonations à environ 05h30. Certain-e-s ont pensé qu’il s’agissait peut-être d’un défaut électrique, puisque c’est de là que provenaient le bruit et les étincelles, mais il est vite devenu évident que ce n’était pas le cas. « Les sons étaient des coups de feu et ceux-ci ont été tirés dans une salle de conférence où plus tard nous avons découvert les membres de l’Union chrétienne qui priaient en réunion. Nous avons tou-te-s commencé à courir pour nos vies, quitter le campus de l’école dans cette la panique n’a pas été facile, surtout quand cela signifiait sauter par-dessus une clôture. Un homme qui vivait dans les environs nous a vu-e-s et a demandé ce qui se passait, la plupart d’entre nous avaient tellement peur que nous ne pouvions pas répondre. Il nous a ensuite conduit-e-s à la caserne de Garissa, où nous étions en sécurité ».

Bien qu’heureux-ses d’avoir survécu, il reste toujours le deuil lié à la perte de celles et ceux qui n’ont pas survécu. « J’ai perdu mes plus proches ami-e-s dans cette attaque, 3 camarades de classe tué-e-s. J’ai du recevoir de l’aide afin d’accepter ce qui est arrivé et avancer. Je ne veux plus jamais revenir à Garissa, à ce campus. Beaucoup de celles et ceux qui sont mort-e-s ont été les premier-e-s de leur famille à aller à l’université, pour ne rentrer chez elles/eux que dans des cercueils. La plupart des familles sont encore traumatisées. »

Wekesa Peter dormait également dans son dortoir quand il a entendu des coups de feu. Dans un premier temps, lui et ses colocataires ont pensé que des voleurs avaient peut-être essayé d’entrer sur le campus et que la police les pourchassait ; ils ont couru dans l’espoir d’essayer de savoir exactement ce qui se passait. Il a réussi à gagner la maison d’un camarade de classe, mais l’attaque l’a tellement secoué qu’il n’a même pas pu dire à sa famille qu’il était vivant : « Je ne pouvais même pas me rappeler de mon propre numéro de téléphone et encore moins de celui de quelqu’un d’autre. » Ce ne fut que le dimanche, soit 72 heures après l’attaque, qu’il a réussi à communiquer avec sa famille et à leur faire savoir qu’il était en sécurité.

Alors que les cicatrices que ces hommes portent depuis ce jour sont d’ordre psychologique, intégrées dans leur mémoire, celles de Mary (ce n’est pas son vrai nom) sont physiques ; elle a été touchée par balles aux deux jambes, alors qu’elle tentait de s’échapper. « Je me souviens que j’essayais de courir tout en sachant que je n’y arriverais pas. Des ami-e-s risquaient leur vie en sautant par les fenêtres. Les assaillants criaient – ils ont dit qu’ils étaient al-Shabaab. C’était presque comme s’ils étaient possédés, courant partout et tirant comme s’il s’agissait d’un jeu vidéo. Quand je me suis réveillée à l’hôpital, je me souviens avoir regardé mon corps sans savoir si les tâches de sang étaient les miennes ou celles de mes camarades de classe ».

Alors que sa rééducation physique continue et qu’elle a reçu un soutien psychologique, Mary est loin de pouvoir suivre un enseignement à temps plein. « Je ne peux pas m’imaginer revenir à Garissa, ni dans la région, ni sur le campus. Un de mes amies a été prise en otage – il a fallu plusieurs mois pour qu’elle recommence ne serait-ce qu’à parler. J’ai encore trop peur d’aller à une université loin de la maison où je devrais rester dans des dortoirs. Les événements de ce jour-là ne me quitteront jamais. Je les porte sur mon corps et dans mon esprit. Pendant les premiers mois, je ne pouvais pas dormir, trop de rêves et de flashbacks me revenaient. J’ai vu des photos de l’attaque, le sang sur les murs. Ce sont les souvenirs que j’ai de ce lieu ».

Les parents d’une des étudiantes assassinées, Alice (ce n’est pas son vrai nom), qui poursuivait un cursus en éducation avec l’espoir de devenir enseignante, ont accepté d’être interviewé-e-s sous couvert d’anonymat.

Son père déclare : « J’ai d’abord entendu parler de l’attaque quand j’ai allumé la radio ce matin-là. Les détails n’étaient pas clairs – c’était comme si tout le pays, le gouvernement, la police, les médias, tout le monde était confus et se demandait ce qui se passait. Ma première réaction a été d’appeler Alice. Le téléphone a sonné deux fois, puis a coupé. J’ai alors réveillé ma femme pour lui dire que c’est ce qui était en train d’être couvert par les médias et que j’étais incapable de joindre notre fille ».

72 heures plus tard, ils se tenaient dans une morgue de Nairobi pour identifier le corps de leur fille. « Le choc émotionnel a été compliqué par la façon dont les corps étaient défigurés. Elle a été abattue de plusieurs tirs. Ce n’étaient tous que des enfants – quel sens cela a-t-il de tuer des enfants qui n’ont fait aucun mal ? »

Lorsqu’on lui demande si la famille avait demandé ou reçu des conseils, la mère d’Alice répond : « Cela ramènera-t-il mon enfant ? Non. Je me dis avec le peu de foi qu’il me reste en Dieu que c’était son heure. J’aurais aimé qu’elle ne soit jamais allée étudier. A l’enterrement vous pensez que c’est censé être l’inverse, les enfants qui assistent aux funérailles des parents. J’ai d’autres enfants, mais ils ne pourront jamais la remplacer et quand vous en avez perdu un, rien ne sera normal à nouveau, il y a toujours un vide, à la maison, dans les photographies et dans le cœur ».

Un an après

En mai 2015, le campus Eldoret de l’université Moi (dont l’une des composantes est le campus Garissa) a déclaré que les étudiant-e-s qui devaient y être transféré-e-s de Garissa avait commencé les démarches d’inscription.

En juin 2015, le sénateur kenyan Gideon Moi a visité le campus Eldoret et annoncé qu’il était là pour faire un don d’un million de shillings kenyans (8683 euros) au nom de la famille de l’ancien président kenyan, Daniel Arap Moi.

L’argent devait aider les élèves qui avaient été transférés du campus Garissa, mais selon Leonard et Wekesa, l’argent n’est jamais parvenu aux élèves. « Il a été dit dans les médias que l’argent a été remis. Beaucoup d’entre nous ont vu la cérémonie, mais nous ne savons pas ce qui est arrivé à cet argent. Aux dernières nouvelles, l’administration de l’université prétend qu’elle ne l’a jamais reçu. En outre, après que l’attaque eut lieu, les biens onéreux de certains d’entre nous, comme les ordinateurs, ne nous ont jamais été restitués », déclare Leonard.

(En dépit de multiples tentatives pour les contacter, l’université Moi n’a pour l’heure jamais répondu).

Le procès des cinq hommes accusés d’être derrière le massacre de Garissa se poursuit, tandis que les critiques sur la réponse faite par les autorités kenyanes à l’attaque, ont été balayées par le gouvernement. Un commentateur et journaliste kenyan, Patrick Gathara, a affirmé : « Je pense que le gouvernement a été plutôt opaque sur ce qui est arrivé ce jour-là, et la raison pour laquelle c’est arrivé. En ce qui concerne les victimes et leurs familles, il est clair qu’elles se sentent abandonnées par le gouvernement ».

L’impact de l’attaque s’est propagé au-delà de ses victimes, de ses survivant-e-s et de leurs proches. Dans l’année écoulée, il y a eu des incidents à l’université Kenyatta, à l’université Moi et à l’université Strathmore, qui ont poussé des étudiant-e-s à demander du secours car elles et ils pensaient qu’une attaque terroriste avait lieu.

Sur ce point, M. Gathara a déclaré : « Il y a eu depuis plusieurs incidents où des étudiant-e-s d’autres universités à travers le pays ont paniqué parce qu’elles et ils pensaient être l’objet d’une attaque terroriste, certain-e-s sautant par les fenêtres, se blessant ou même se tuant. Cela donne à penser que la foi en la capacité du gouvernement à prévenir de telles attaques et à protéger le peuple reste très faible ».

Hélas, il y a encore trop de questions sans réponse concernant l’attaque et ses conséquences.

Aucun rapport officiel

Aucune enquête officielle

Juste le silence et un appel à la solidarité

En janvier de cette année, l’université Garissa a rouvert et l’enseignement a repris. Un des membres du personnel a dit : « Cela est positif et nous espérons voir plus de progrès, mais l’attaque est toujours là, comme un fantôme. Les murs racontent une histoire, les marques sont encore là avec les impacts laissés par les balles ».

Pendant ce temps, les Kenyan-e-s ont fait tout leur possible pour veiller à ce que l’on se souvienne des personnes tuées à Garissa. Quelques jours après l’attaque, une entrepreneure renommée, Ory Okolloh Mwangi, s’est mise sur les médias sociaux, et ses tweets puissants ont veillé à ce que les victimes ne soient pas seulement des chiffres, et pas seulement une autre statistique.

Des veillées ont eu lieu et un concert commémoratif organisé par le photographe et militant Boniface Mwangi, ainsi que d’autres artistes, a eu lieu à Nairobi, où des masques peints ont été dévoilés portant le nom de chaque personne qui était morte.

Samedi 02 avril 2016 marque le premier anniversaire après l’attaque terroriste à l’université Garissa. L’université va dévoiler un mémorial, tandis que d’autres participeront à un marathon.

# 147notjustanumber était le hashtag utilisé par les Kenyan-e-s pour se souvenir des personnes tuées à Garissa.

Le bilan officiel est passé à 148.

148 êtres qui vivaient et respiraient.

148 noms.

148 voix.

148 sourires.

148 rêves.

148 mémoires.

148.

Pas seulement un chiffre.

Pas seulement un hashtag.

Se souvenir d’elles et d’eux.

Notes

Source : Media Diversified.
Traduction : SB, pour Etat d’Exception.