Un document militaire US décrit le port du hijab comme du « terrorisme passif »

Un document d’orientation publié par le Laboratoire de recherche de l’armée de l’air, intitulé « Lutter contre l’extrémisme violent : méthodes et stratégies scientifiques », comprend un chapitre exposant des théories controversées et non fondées sur la radicalisation, y compris l’idée que le soutien à des groupes militants est mu par la « privation sexuelle » et que le voile porté par les femmes musulmanes représente une forme de « terrorisme passif ».

Publié en 2011, le document a été remis en circulation l’été dernier par le laboratoire de l’armée de l’air, après l’annonce par le président Obama d’une stratégie nationale contre l’extrémisme. En janvier dernier, la copie révisée a été mise en ligne par le site web de recherche Public Intelligence. Une préface au rapport mis à jour cite la convocation d’un sommet sur l’extrémisme par Obama comme raison pour revisiter le sujet, ajoutant que « les idées contenues dans ce document sont plus pertinentes que jamais ».

Bon nombre des articles contenus dans le document ont un mérite académique et sont écrits par des universitaires et des chercheurs dans le domaine de la lutte contre le terrorisme. Mais un chapitre intitulé « Un plan stratégique pour vaincre l’Islam radical », écrit par le Dr Tawfik Hamid, membre de l’Institut Potomac d’études politiques et qui se décrit lui-même comme un ancien islamiste extrémiste, contient un certain nombre de prescriptions bizarres sur la façon de vaincre le terrorisme, peu d’entre elles semblant être étayées par des preuves empiriques.

Parmi les affirmations de Hamid, il y a celle selon laquelle le soutien au radicalisme est avant tout un produit de la privation sexuelle, et que le terrorisme est en lien avec les habits religieux. Pour lutter contre le terrorisme, il faudrait donc « traiter les facteurs entrainant la privation [sexuelle] » chez les jeunes hommes, ainsi qu’ « affaiblir le phénomène du hijab ». Hamid affirme en outre qu’avec l’idéologie fondamentaliste, le « hijab contribue à l’idée du terrorisme passif » et représente un refus implicite de « condamner ou de résister activement au terrorisme ».

Hamid ne précise pas comment il en arrive à ces conclusions. Sur son site personnel, il se décrit comme « un penseur et un réformateur islamique » et dit qu’il a un diplôme en médecine interne de l’Université du Caire et est titulaire d’une maîtrise en psychologie cognitive et des techniques d’enseignement de l’Université d’Auckland. Il affirme également qu’on lui doit « le développement de l’un des modèles les plus innovants de la psychologie cognitive, le modèle multidimensionnel d’apprentissage ».

Deux experts en terrorisme et un professeur d’études islamiques ont mis en doute les affirmations contenues dans le chapitre de Hamid du Livre Blanc précité, les jugeant sans fondement.

« Cette caractérisation du hijab diabolise des millions de femmes dont les raisons de se couvrir n’ont rien à voir avec la promotion de la violence politique », déclare Arun Kundnani, chargé de cours en études sur le terrorisme à l’Université de New York. « Le document dans son ensemble comprend certains universitaires qui sont des chercheurs sérieux. Toutefois, il semble que le but du chapitre de Hamid ne soit pas tant une véritable enquête sur les causes de la violence, mais plutôt une tentative de fournir aux services de sécurité nationaux des rubriques bidons de surveillance ».

Selon la théorie de Hamid sur la radicalisation, le terrorisme découle d’un manque d’activité sexuelle chez les jeunes hommes ; lutter contre ce problème est essentiel pour réduire le soutien aux groupes radicaux. « Je crois que les jeunes musulmans sont motivés à rejoindre des groupes radicaux en raison de la privation sexuelle », écrit-il, affirmant en outre que « combattre les facteurs qui entraînent une privation dans cette vie peut interrompre le processus de radicalisation et réduire le nombre d’attaques-suicides par les djihadistes ».

Un expert sur le sujet des combattants étrangers est en désaccord. « Il n’y a pratiquement aucune preuve que la privation sexuelle soit en quelque sorte une cause de radicalisation, ou d’attaques suicides », dit Amarnath Amarasingam, membre du Programme sur l’extrémisme de l’Université George Washington. « De mes entretiens avec des djihadistes de diverses organisations, il ressort clairement qu’ils sont là pour une variété de raisons complexes. Attribuer simplement leurs motivations à la dépravation sexuelle c’est passer totalement à côté du sujet ».

Screen-Shot-2016-02-17-at-12.10.23-AMUn tableau décrivant la soi-disant théorie de Hamid sur la radicalisation est de manière similaire sans fondement. « Une chose qui est tout à fait claire à partir d’études sur la radicalisation, c’est que ce modèle de cheminement de « croyances conservatrices » vers la « violence » est incorrect », déclare Amarasingam.

Ingrid Mattson, professeure d’études islamiques à l’Université de Western Ontario, a déclaré que les commentaires de Hamid sur le hijab sont déroutants. Elle a souligné que le vêtement est porté par un éventail incroyablement diversifié de femmes, y compris la lauréate du Prix Nobel de la paix, Malala Yousafzai, qui a fait l’objet d’une tentative d’assassinat des Talibans après avoir fait campagne pour les droits des femmes au nord-ouest du Pakistan.

« Le hijab est-il le couvre chef de toute femme musulmane ? De tous styles, de tous pays ? Parce que se couvrir la tête est très largement observé chez les femmes musulmanes », déclare Mattson. « Il n’y a aucune logique ici. Malala, qui porte un hijab et sur qui les Talibans ont tiré, est-elle une terroriste ? Il n’y a malheureusement rien de plus banal pour des puissants que de dire aux femmes d’ôter leurs vêtements ».

L’article de Hamid exprime aussi une foi saisissante dans le pouvoir des efforts en relations publiques du gouvernement pour gommer les politiques profondément impopulaires au Moyen-Orient.

Il affirme que l’amélioration de la réputation des États-Unis au Moyen-Orient « ne viendra pas de changements drastiques de sa politique », mais plutôt de campagnes de relations publiques du gouvernement. « Par exemple, écrit Hamid, à la fin des années 1970 et au début des années 1980, l’Agence américaine pour le développement international a envoyé une aide alimentaire à l’Egypte. Les images de poulets emballés dans des sacs ornés avec le drapeau des Etats-Unis ont amélioré de manière significative la perception par l’Egypte des États-Unis, même si ces derniers n’ont pas modifié leur politique pro-Israël ».

Hamid a répété sa théorie sur le pouvoir de l’aide alimentaire en 2011 lors d’une déposition devant la House Armed Services Committee, où il a affirmé que ces efforts ont, parmi les Egyptiens, « créé un lien dans le cerveau humain entre le mot « USA » et le bon goût [du poulet] ».

Les théories de Hamid semblent contredire une étude de l’époque Rumsfeld commandée par le Task Force Defense Science Board du Pentagone. Cette étude a fait remonter la mauvaise réputation des États-Unis au Moyen-Orient aux politiques gouvernementales, non à une insuffisance de relations publiques. Arguant que « les musulmans ne « haïssent pas notre liberté », mais plutôt nos politiques », le rapport a cité le soutien des États-Unis à des régimes dictatoriaux, ses occupations militaires de pays comme l’Irak et l’Afghanistan, et son « soutien unilatéral en faveur d’Israël » comme les principaux facteurs de sa mauvaise réputation dans les pays musulmans.

Pourtant, les pensées de Hamid sont apparemment influentes au gouvernement ; il écrit sur son site Internet que son opinion a été sollicitée par un large éventail d’organismes gouvernementaux, dont le ministère de la Défense, l’Agence de sécurité nationale, le Commandement des opérations spéciales, et le Bureau du directeur du renseignement national. On ne sait pas s’il a été rémunéré pour ses apparitions devant ces différents organismes.

Hamid écrit actuellement pour un site Web de droite, Newsmax, où il publie une colonne intitulée « Inside Islam ». Au cours des dernières semaines, il a écrit plusieurs articles vantant abondamment les candidats républicains à la présidentielle, Donald Trump et Ben Carson, pour leurs déclarations publiques virulentes sur les Américains musulmans.

Hamid n’a pas répondu à nos demandes de commentaires.

La version actualisée de « Lutter contre l’extrémisme violent : méthodes et stratégies scientifiques » comprend une préface qui fait crédit à Hamid de fournir un « plan stratégique complet » pour lutter contre le radicalisme, et qui « affronte les composantes du cycle islamiste du terrorisme aux niveaux idéologique, psychologique, social et économique ». La version originale du rapport a été citée par le FBI dans le développement de sa propre stratégie de lutte contre l’extrémisme en 2014. Aussi bien la version originale que celle révisée contiennent le chapitre de Hamid sur la radicalisation.

La section de Hamid se termine sur un inquiétant argument en vue d’utiliser la force militaire brute pour lutter contre le terrorisme, comparant cette lutte à l’utilisation de la chimiothérapie pour combattre le cancer. « Personne ne soutient le meurtre intentionnel de civils innocents », dit-il, « mais en temps de guerre, comme en médecine, les bonnes cellules meurent quand nous traitons les mauvaises […]. C’est injuste de blâmer le médecin pour avoir tué les bonnes cellules ».

Le chapitre de Hamid « n’est rien d’autre que de la propagande islamophobe et ne devrait être intégré à aucune sorte de matériel de formation du gouvernement ou de recherche publiée », déclare Kundnani.

Notes

Source : The Intercept.
Traduit de l’anglais par IM, pour Etat d’Exception.